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Économie / Entretien Éco

Nour Meddahi, expert en économie et finances

“Le dinar reste fortement surévalué”

© D.R

Nour Meddahi, professeur d’économie et finances, nous livre à travers cet entretien son analyse et ses projections sur l’évolution de la valeur du dinar dans le contexte de crise majeure que traverse actuellement l’économie nationale.

Liberté : Une dévaluation du dinar peut-elle être évitée avec la dégradation actuelle des cours du pétrole et des fondamentaux de l’économie nationale ?

Nour Meddahi : La valeur de la monnaie d’un pays est le reflet de l’état de son économie. Notre économie ne va pas bien. La croissance de 2019 a été de 0,8%, soit la plus faible depuis 25 ans. La récession paraît inéluctable pour cette année. Depuis le contre-choc pétrolier de 2014, le déficit annuel du compte courant de la balance des paiements est au-dessus de 10% du PIB. Une implication simple est que le dinar est surévalué, bien que la valeur d’un dollar soit passée de 80 DA en juin 2014 à 120 DA à fin 2019.

L’effondrement du prix du pétrole cette année, combiné à la baisse de production que notre pays s’est engagé à faire dans le cadre de l’accord Opep+, fera que ce déficit sera proche de 15% si rien n’est fait. Pour fixer les idées, prenons le cas de la Norvège et de la Russie qui sont de grands producteurs et exportateurs d’hydrocarbures et dont les monnaies sont librement cotées sur les marchés financiers. 

Depuis le début de l’année, les monnaies de ces pays ont baissé de 14 et 16% par rapport au dollar, et pourtant, ces deux pays ont eu des excédents des comptes externes et internes en 2019. La Banque d’Algérie a repris récemment la baisse du dinar puisqu’un dollar vaut actuellement 128,8 DA contre 120 mi-mars, soit une baisse de 6,9%, mais nous sommes encore très loin du compte.

En quoi et comment une dépréciation du dinar pourrait-elle aider à ralentir les déséquilibres financiers du pays ?

La baisse du dinar va rendre les importations plus chères, et donc elles vont baisser, ce qui va réduire le déficit externe. Si vous regardez de près ce qui s’est passé depuis 2014, les plus fortes baisses des importations ont eu lieu au moment de la baisse du dinar, c’est-à-dire sur la période 2015-2016.

La baisse du dinar va aussi augmenter la fiscalité pétrolière, la fiscalité douanière et les dividendes que va verser la Banque d’Algérie au Trésor, ce qui va réduire le déficit budgétaire. La baisse du dinar va, en outre, favoriser la production locale, au détriment des importations, et aider les exportations hors-hydrocarbures, à commencer par les produits agricoles. Notre pays exporte nettement moins de produits agricoles que nos voisins.

Quelle parité du dinar par rapport aux devises-clés pourrait être réaliste dans le contexte actuel de l’économie nationale ?

La réponse la plus simple est que le dinar est surévalué tant que le déficit externe est au-dessus de 3% du PIB. Cela n’empêche pas d’essayer de se projeter vers l’avenir, ce qui n’est pas toujours facile. Au début de l’année, je pensais qu’en termes réels, le dinar était surévalué de 25 %, c’est-à-dire qu’un dollar devrait valoir 160 DA. Avec la crise du Covid-19 et l’effondrement du prix du pétrole, je dirais qu’un dollar devrait valoir 175 DA.

Je pense que 175 DA pour un dollar devrait être l’objectif en termes réels de la Banque d’Algérie. Je suis favorable à ce que cet ajustement soit lissé dans le temps, et que par exemple, il soit atteint d’ici à l’été 2021, ce qui ferait une baisse de 31,4% sur quinze à dix-huit mois. 

C’est beaucoup, mais la situation est grave. Ce calcul est fait en termes réels. Comme il y aura plus d’inflation dans notre pays que chez nos partenaires commerciaux, il faudra en tenir compte en faisant baisser le dinar en termes nominaux pour qu’il reste constant en termes réels. Je vais prendre comme référence 175 DA pour un dollar.

Le passage de la valeur d’un dollar de 120 DA à 175 va créer de l’inflation car tous les produits importés vont être impactés. En supposant que le tiers de la consommation du pays provient de l’étranger, j’évalue cette inflation à 15% étalée sur deux à trois ans. Par ailleurs, il y aura de l’inflation qui proviendra de la hausse des produits subventionnés, en particulier les produits énergétiques. 

Cette hausse sera inévitable au cours des trois à cinq prochaines années. Je vais supposer 20% d’inflation sur trois à cinq ans. Rajoutons 15% d’inflation sur une période de cinq ans qui va venir des autres hausses, comme par exemple celle du SNMG que le gouvernement vient d’annoncer.

La combinaison des trois inflations donne une inflation globale de 60% sur cinq ans, soit une moyenne annuelle de près de 10%. Prenons une inflation de 2% par an pour nos partenaires commerciaux, ce qui donne une inflation de 10,5% sur cinq ans. 

La valeur de 175 DA pour un dollar en termes réels passe à 253 DA en termes nominaux. Quand je vois les problèmes de l’économie du pays, en particulier le système bancaire qu’il va falloir fortement recapitaliser, le système de retraite qu’il va falloir profondément réformer, et quand je vois les mesures populistes qui sont prises actuellement, alors qu’il reste moins de 60 milliards de dollars de réserves de change, je me dis que l’on ne peut pas éviter un dollar à 250 DA sur un horizon de trois à cinq ans, peut-être avant.

Comment amortir les effets d’érosion qu’une forte dépréciation de la monnaie nationale induirait sur le pouvoir d’achat des ménages ?

La baisse du dinar va générer de l’inflation, ce qui va baisser le pouvoir d’achat. Cela dit, elle va aussi sauvegarder et créer des emplois, ce qui est une protection du pouvoir d’achat. Je pense qu’il faut définir les priorités. Faut-il privilégier l’emploi ou le pouvoir d’achat de ceux qui ont un salaire ou une pension ? Maintenant, il est clair que l’inflation va impacter tout le monde, en particulier les plus vulnérables. Je suis favorable à la hausse de toutes les allocations d’aide. 

Par exemple, l’allocation familiale est de 600 DA par mois et par enfant, mais n’a pas changé depuis l’année 2000, alors que l’indice des prix a été multiplié par deux entre 2000 et 2020. Cette allocation devrait être de 1200 DA pour avoir le même niveau de vie qu’en 2000. De la même manière, l’allocation forfaitaire de solidarité dont le montant est de 3000 DA est inchangée depuis 2009, alors que l’indice des prix a été multiplié par 1,62.

Elle devrait être proche de 5000 DA. Je suis évidemment favorable à une hausse du salaire minimum qui n’a pas changé depuis janvier 2012, alors que l’indice des prix a été multiplié par 1,4. Mais le problème est que tous les salaires indexés sur le salaire minimum vont augmenter de 11,1%. Est-ce raisonnable étant donné la situation économique du pays ? Aurait-il été possible d’enlever cette indexation avant d’augmenter le salaire minimum ? 

Le gouvernement a aussi annoncé la suppression de l’impôt sur les revenus de moins de 30 000 DA par mois. Il est impossible de la faire sans l’appliquer à tout le monde, c’est-à-dire sans faire passer le taux de la seconde tranche d’imposition de 20% à 0%. Ainsi, toute personne qui a un revenu imposable de plus de 30 000 DA par mois payera 4000 DA d’impôts de moins par mois. En comptant les salariés et les retraités, je pense que le nombre minimum de personnes concernées est de trois millions. Nous allons donc avoir une baisse d’impôt de 144 milliards de dinars. 

Est-ce que le pays aura les moyens d’une telle politique quand le déficit du Trésor sera proche de 15% du PIB ? D’autant que ce déficit est financé par la planche à billets ? Nous savons que les prix des produits subventionnés vont augmenter au cours des prochaines années. De fait, c’est une hausse des impôts. Il est préférable d’associer cette réforme des subventions à une réforme fiscale et à une réforme de la grille salariale. Augmenter de manière unilatérale le salaire minimum et baisser l’impôt sans entamer la hausse des prix subventionnés est une mauvaise politique. 

Elle enlève des marges de manœuvre pour les réformes à venir. Une augmentation des pensions des retraites entre 2 et 7% vient aussi d’être annoncée. Est-ce-que la caisse des retraites a les moyens de le faire ? Je rappelle que depuis trois ans, plus de la moitié des dépenses de cette caisse est financée par la planche à billets.

C’est donc celle-ci qui va financer ces hausses, comme les déficits des années qui viennent. Le Président a fait des promesses électorales qu’il veut tenir, mais le problème est que le prix du baril de Brent était de 55 dollars le jour de l’élection présidentielle et de 30 dollars actuellement. Il ne peut pas ignorer la réalité. Malheureusement, l’addition tombera très vite, bien avant la fin de son mandat.

Dans quelle mesure la crise sanitaire en cours aggrave-t-elle la dégradation de la situation économique ?

La pandémie est une catastrophe pour le pays. La solidarité entre les Algériens est nécessaire et elle est observée. Je suis favorable à l’élargissement des bénéficiaires de l’allocation forfaitaire de solidarité dont le nombre de bénéficiaires était d’un million en 2018. Une dizaine de millions de personnes âgées de plus de 18 ans qui n’ont ni salaire ni pension pourraient en profiter pendant quelques mois. Une allocation mensuelle de 5000 DA nécessiterait 50 milliards de DA par mois. 

Un dividende exceptionnel de la Banque d’Algérie pourrait financer plusieurs mois de ce programme. La solidarité de tous les Algériens est une nécessité pour traverser la crise actuelle. Les autorités doivent tout faire pour renforcer cette solidarité, le premier acte étant la libération de tous les prisonniers politiques, d’opinion et des journalistes.

 

 

Entretien réalisé par :  Akli Rezouali


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