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Économie / Entretien Éco

Mohamed Terkmani, expert en énergie

“Les subventions sont un investissement improductif”

© D.R

Mohamed Terkmani, ingénieur, ancien directeur à Sonatrach et expert en énergie, pointe, dans cet entretien, les “incohérences” qui persistent dans le système des subventions à l’énergie, expliquant qu’au lieu de financer “l’investissement improductif” que sont les subventions sociales, il aurait été préférable d’investir dans des activités créatrices de richesses.”

Liberté : Les subventions à la consommation de produits pétroliers et d’électricité permettent de maintenir les prix relativement bas. Le pays pourra-t-il continuer indéfiniment dans cette voie ?
Mohamed Terkmani : 
On peut classer les subventions en deux catégories distinctes : les subventions sociales correspondant à un investissement mort qui ne crée pas de richesses, contrairement aux subventions économiques qui visent à stimuler un secteur d’activité. Dans l’un comme dans l’autre cas, elles ne peuvent durer indéfiniment. L’Algérie, qui s’inscrit dans la première catégorie, ne peut pas recourir indéfiniment aux subventions pour la simple raison que celles-ci dépendent de presque 100% des hydrocarbures qui, eux-mêmes, ne peuvent durer indéfiniment car non renouvelables. 

Tant que le prix du baril était au beau fixe, l’État pouvait s’offrir le luxe d’acheter la paix sociale en puisant largement dans les revenus de la rente pétro-gazière comme s’il s’agissait d’une ressource renouvelable et n’ayant pas de fin. L’effondrement des cours du brut résultant de la guerre des prix menée sous la houlette de l’Arabie Saoudite en juin 2014 a brusquement mis fin à ce mythe. La rente s’est retrouvée douloureusement réduite en passant de 65 milliards de dollars à moins de 30 milliards de dollars par an. À cela s’ajoute la pandémie de Covid-19 plombant encore plus les prix qui étaient déjà insuffisants auparavant et qui, malgré des réductions inédites de l’offre, peinent à remonter.
 
Faut-il s’attendre à une réduction forcée des subventions ?
Il faudra  s’attendre à une accélération du déclin de la rente qui menace de s’essouffler complètement dans quelques années. Le moins que l’on puisse dire est que l’Algérie traverse une crise financière des plus sévères. Après avoir épuisé depuis longtemps son Fonds de régulation des recettes (FRR), elle se trouve en bonne voie de liquider ce qu’il reste de ses réserves de change. Dans ces conditions, il devient impossible de maintenir des subventions aussi généreuses qu’autrefois alors que l’État rencontre les plus grandes difficultés à équilibrer son budget. De ce fait, l’Algérie n’a plus les moyens de financer les énormes subventions sociales allouées aux différents secteurs, notamment celui de l’énergie.

Ainsi, en prenant un exemple parmi d’autres, en l’occurrence celui de la consommation électrique, nous constatons que les prix sont parmi les plus bas au monde. De tels prix ne peuvent qu’engendrer une forte consommation électrique et corollairement une forte consommation de gaz à partir duquel elle est produite dans les centrales. Une bonne partie de ce gaz pourrait être économisée ou exportée avec des prix plus réalistes de l’électricité dont la consommation annuelle croît à raison de 7% environ. Il en résulte donc un important préjudice à l’économie nationale.

Les bas prix énergétiques ne reflètent pas les coûts de production. Et cela n’est pas sans conséquence pour les entreprises productrices d’énergie…
Les faibles prix se répercutent négativement sur des entreprises telles que Sonelgaz qui, en vendant leurs produits moins cher que le coût de production, croulent sous le poids des dettes et arrivent difficilement à réaliser leurs projets de développement. On peut dire la même chose à propos des carburants avec, en plus, une autre forme de préjudice résultant de la contrebande aux frontières pour les vendre plus cher aux pays limitrophes. Sans oublier que les prix subventionnés augmentent la production de gaz à effet de serre, ce qui va à l’encontre des objectifs de la COP. La question qui se pose à ce point est de savoir si, au lieu de financer l’investissement improductif que sont les subventions sociales, il n’aurait pas été préférable d’investir les mêmes fonds dans des activités économiques créatrices de richesses. L’accroissement du pouvoir d’achat qui en aurait résulté pour les consommateurs leur aurait peut-être permis de compenser largement les subventions. 

C’est ce qui s’est passé et se passe toujours dans d’autres pays à l’instar de l’Allemagne que nous prendrons pour exemple dans ce qui suit. Ce pays avait opté pour une transition énergétique dirigée vers une réduction progressive du nucléaire et du charbon au profit des énergies renouvelables (EnR). Pour encourager le développement des EnR dont les coûts de production électrique étaient alors largement supérieurs à ceux de l’électricité conventionnelle, l’Allemagne, pays pionnier dans ce domaine, a eu recours à des subventions économiques provisoires. 

L’objectif recherché était de rentabiliser au mieux des investissements coûteux et non rentables au départ en pariant qu’à la longue, les progrès technologiques, la multiplication des projets et les économies d’échelle finiraient par réduire les coûts jusqu’à les rendre compétitifs avec ceux de l’électricité conventionnelle. En réalité, l’État a subventionné l’opération sans vraiment la subventionner, puisque les subventions ont en fait été payées par le consommateur à travers sa facture électrique qui a augmenté en conséquence. En définitive, l’objectif a été atteint pour la plupart des EnR dont notamment l’éolien et le solaire photovoltaïque, devenues compétitives avec l’électricité conventionnelle, ce qui a entraîné la suppression des subventions et un allègement de la facture du consommateur. Les subventions se sont donc avérées dans ce cas profitables.

Comment réduire le poids des subventions à l’énergie ? Est-ce possible de pouvoir le faire en l’état actuel du modèle de consommation énergétique national ?
Bien qu’une telle solution s’impose, il ne sera pas facile de réduire le poids des subventions à l’énergie auxquelles les consommateurs algériens se sont habitués depuis plus d’un demi-siècle et auxquelles ils ne sont pas disposés à renoncer, d’autant plus qu’ils les considèrent comme un acquis. Certains estiment que les subventions sont la part qui leur revient de la rente. Or, la rente a drastiquement diminué et n’en a plus pour longtemps à cause de la chute des prix des hydrocarbures, de la baisse de production et de l’explosion de la consommation. 

Par conséquent, cette part ne peut que diminuer et disparaître elle aussi. Et il n’y a rien pour la remplacer, car les subventions sociales, comme vu plus haut, sont un investissement mort qui ne rapporte rien. L’État qui peine à équilibrer son budget, malgré les nombreuses coupes, n’a plus les moyens financiers de sa politique sociale. La suppression ou réduction des subventions risque de provoquer un mécontentement social supplémentaire venant s’ajouter aux nombreuses frustrations et difficultés qu’éprouvent les citoyens à joindre les deux bouts.

Par conséquent, il sera difficile de changer, du jour au lendemain, le rythme de consommation énergétique auquel les gens se sont habitués depuis des décennies. La marge de manœuvre pour y parvenir semble très limitée. La solution la moins mauvaise serait peut-être de procéder par étapes progressives en ciblant d’abord les gros consommateurs et en garantissant un minimum d’énergie à un prix raisonnable aux couches défavorisées et aux secteurs productifs. Il appartient, cependant, à un groupe de réflexion pluridisciplinaire de trouver la solution la plus adéquate à une question aussi épineuse.

Quel modèle de consommation  énergétique l’Algérie doit-elle privilégier ?
L’Algérie n’a pas beaucoup de flexibilité pour privilégier un modèle énergétique très différent du modèle actuel, car, il restera encore très longtemps essentiellement centré sur les hydrocarbures. Elle se limitera donc à quelques ajustements comme la promotion du GPLc et du GNc par rapport aux autres carburants plus chers, plus polluants et moins abondants. L’opération induirait, selon le ministère de l’Énergie, une consommation supplémentaire de ces derniers de près de 17 millions de TEP, déductible du bilan global des économies d’énergies. Il privilégiera de même les économies d’énergie et l’efficacité énergétique qui, selon le ministère, pourrait économiser 63 millions de TEP d’ici à 2030. À cela s’ajoutent les énergies renouvelables (EnR) qui font l’objet d’un programme adopté en 2011, puis promu au rang de priorité nationale en 2016 avec l’ambition d’installer une puissance de  22 000 MW à l’horizon 2030. Bien que tout apport provenant des EnR soit à encourager, force est de constater que sa contribution dans le bilan énergétique national sera minime d’ici à 2030 et même bien au-delà.

D’abord, parce qu’il serait illusoire de penser que le programme sera achevé à cette date, alors que depuis 2011, moins de 2% ont pu être réalisés. Ensuite, quand bien même, par miracle, il se réaliserait d’ici à 2030, les 22 000 MW ne représenteraient qu’une puissance intermittente ne correspondant qu’à environ 5000 MW d’une centrale classique fonctionnant à temps plein. Ces 5000 MW ne représenteraient que 16% de la puissance installée actuellement en Algérie et beaucoup moins que ce qui sera installé en 2030. Comparées à la production globale d’énergie fossile du pays, les EnR n’en représenteraient que quelques petits pourcentages.

 

 

Entretien réalisé par : Youcef Salami


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