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A la une / Entretien

Mohamed Messara, reporter-photographe, à Liberte

“À Baghdad, j’ai appris à gérer ma peur”

Ouf ! Il est revenu sain et sauf de dix-huit mois d’Irak. Un an et demi en plein dans le cauchemar mésopotamien ! Lui, c’est Mohamed Messara, 29 ans, Moh pour les intimes, “Moh Le Matin”, pour les lecteurs qui devinaient sa signature rien qu’à voir ses photos. Il est venu passer l’Aïd avec les siens avant de s’envoler à Bamako pour une expo. Entre deux escales, il nous raconte l’Irak. Témoignage d’un “envoyé spécial en enfer”. Comme disait de lui Jeune Afrique l’Intelligent.

Liberté : Nous sommes très heureux de vous revoir parmi nous après votre équipée irakienne. Racontez-nous un peu comment vous êtes-vous retrouvé dans l’enfer de Bagdad ?
Mohamed Messara : C’était il y a une année et demie. Je suis parti la première fois pour quinze jours. C’était en mai 2004. J’étais à la Maison de la presse avec un copain, le photographe Ryad Kramdi. On a décidé comme ça, sur un coup de tête, de partir en Irak et  sans nous poser trop de questions, on a foncé. On a passé ainsi quinze jours entre Bagdad et Nadjaf. C’était au tout début du conflit entre “Djaych al Mahdi” du chiite radical Moqtada Sadr et les Américains.

Cette incursion vous a donc permis de tâter le terrain avant le grand départ…
Oui. D’ailleurs, à cette occasion, j’ai pu me faire des contacts, voir comment ça se passe, comment les gens travaillent, comment les photographes arrivent à prendre des photos, à se déplacer et, surtout, à ne pas se faire buter. Parce que le plus important, n’est-ce pas, c’est de rester en vie.

Les kidnappings des journalistes n’avaient pas commencé à l’époque ?
Non, à cette époque-là, ça n’avait pas encore commencé. Donc, je suis rentré le 29 mai et le 26 juin 2004, soit moins d’un mois après, je suis reparti pour Bagdad. Cette fois, j’étais parti avec l’agence pour laquelle je travaille, l’agence allemande EPA (European Pressphoto Agency, ndlr). Comme elle était satisfaite de mon travail – parce que j’ai pu couvrir quand même les premiers accrochages avec Djaych Al-Mahdi –, elle m’a chargé de couvrir l’Irak (en compagnie de deux Irakiens et d’un Américain). C’était prévu que je reste un mois et demi à deux mois. Mais au moment où je devais rentrer, vers la mi-août, je me trouvais à Nadjaf en pleine crise entre l’armée de Moqtada Sadr et les forces de la coalition.

C’était donc en plein siège de Nadjaf…
Exactement. Nadjaf est restée assiégée pendant pratiquement un mois et je suis resté pendant tout ce temps cloîtré là-bas.

Pourquoi n’êtes-vous pas rentré après la levée du siège sur Nadjaf ?
Il était effectivement prévu que je rentre en septembre 2004. Mais il se trouve que mon ancien journal, Le Matin, était fermé. Donc je me suis dit à quoi ça sert de rentrer à Alger. En même temps, l’agence m’avait proposé de rester sur place jusqu’à la fin de l’année, et je suis resté.

Comment votre famille a-t-elle réagi à cela ?
C’était difficile. Quand on a quelqu’un de proche dans un pays en guerre, on a forcément peur de le perdre, c’est clair. C’est la première émotion. Après, avec le temps, comme je les appelais souvent et qu’ils m’appelaient aussi, la peur diminuait. Et puis, le fait que j’étais venu à Alger et que je suis reparti les avait rassurés.
 
Le fait que vous ayez toujours été aux avant-postes durant les années de terrorisme en Algérie, que vous ayez un peu cultivé la réputation de “reporter choc” les avait préparés ?
Il y a surtout le fait qu’ils ont la foi en ce qu’on appelle le “mektoub”. Ils savent que s’il est écrit que je meure à Alger, je mourrai à Alger ; s’il est écrit que je vais mourir en Irak, eh, bien ça sera en Irak.

Qu’est-ce qu’ils vous disent dans les appels, les emails ou les SMS que vous recevez ?
Les premiers temps, chaque fois qu’il y avait un truc, ils appelaient : “On a vu une voiture piégée, machin...” Après, je leur expliquais qu’on ne pouvait pas m’appeler chaque fois qu’il y avait une voiture piégée, ou chaque fois qu’il y a une explosion parce que c’est quatre, cinq fois par jour en moyenne. Il faut noter aussi que les attentats ne se passent pas tous à Bagdad. Dans les infos, on dit c’est en Irak et les gens s’imaginent tout de suite Bagdad alors que ça peut être à Kirkouk ou ailleurs…

Un peu comme en Algérie au plus fort du terrorisme. De l’extérieur, d’aucuns s’imaginaient que dès qu’ils débarqueraient à l’aéroport d’Alger, boom !
Exactement. Moi, en Irak, j’ai assisté à plusieurs mariages et circoncisions, des fêtes, tout ça. Il y avait même des mariages collectifs comme à Sadr-City.

Et ces aspects-là, on les retrouve dans votre travail ? Vous avez fait des reportages sur le Bagdad qui vit ?
Oui, bien sûr. C’est vrai que par rapport à l’agence comme pour tous les autres médias, la priorité est aux news, au sécuritaire… mais cela ne m’empêchait pas de m’intéresser à autre chose. Par exemple, le 14 février dernier, j’ai fait un sujet sur la Saint-Valentin à Bagdad où les gens achètent des fleurs pour les offrir à leurs copines ou leurs femmes…

Concrètement, comment travailliez-vous ? Vous aviez un “fixeur” irakien qui vous aidait ?
Oui, j’avais la chance d’avoir avec moi un accompagnateur exceptionnel, un homme à tout faire. Il était à la fois chauffeur, guide, fixeur, tout. Un chic type. Il s’appelle Ayad Fadhel a Samarri. Il était de Samarra. Il est magnifique et courageux. Il a un courage incroyable ce type. Sans lui, je n’aurai rien pu faire.

La presse étrangère continue-t-elle à travailler après l’épisode des Guliana Sgrena, Florence Aubenas… ? On parlait à un moment donné de guerre à huis clos…
Ce n’est pas une guerre à huis clos à cent pour cent, comme vous le dites. Mais c’est vrai qu’il y a eu énormément de journalistes qui ont quitté le terrain irakien. Ceux qui couvrent actuellement, ce sont les grandes agences internationales et les grandes chaînes de télévision en ayant recours à des correspondants locaux la plupart du temps.

En tant qu’Algérien, vous n’aviez pas de traitement, on va dire, un peu spécial par rapport aux journalistes occidentaux ?
Avant les kidnappings, plus ou moins. Je circulais sans problème et dès que j’ouvrais la bouche, on me demandait d’où je venais d’où. Après, je faisais attention. J’évitais carrément de parler. Quand je dois demander quelque chose, c’est toujours le guide irakien qui parle pour éviter de me faire remarquer.

Vous, qui avez vécu le terrorisme algérien, l’insécurité, ça vous connaît. Quelles sont les nouvelles difficultés que vous avez découvertes sur le terrain irakien ?
On ne peut pas comparer ce qui se passe en Irak avec ce qui s’est passé en Algérie. En Algérie, c’était du terrorisme à cent pour cent, c’était des gens qui tuaient des civils. Ce n’est pas une invasion, ce n’est pas une armée qui est venue en Algérie et qu’on a voulu faire sortir. On ne peut pas comparer. Là, c’est une guerre…

Comment avez-vous vécu l’épisode de l’assassinat des deux diplomates Ali Belaroussi et Azzeddine Belkadi ?
C’était vraiment un moment très dur. J’avoue que j’avais un espoir eu égard au fait que c’étaient des Algériens. Quand j’ai appris la nouvelle, j’avais les jambes sciées. J’ai filé de suite vers le quartier Al Mansour. Le quartier était encerclé par des policiers irakiens et j’ai dû me bagarrer avec eux pour me frayer un passage jusqu’à l’ambassade. Quand ils ont été exécutés, ce fut un cauchemar. Cette nuit-là, je n’ai pas dormi. En fait, depuis leur enlèvement, je ne dormais pas. Je me sentais impuissant. J’étais là et je ne pouvais rien faire. C’est ça qui me rendait le plus malade.

L’inquiétude de votre famille, on l’imagine, s’est sensiblement accrue après…
 Ah, oui ! Dès que j’ai eu la nouvelle, je les ai appelés car je savais qu’ils allaient l’apprendre tôt ou tard. Et j’ai essayé de les rassurer. Avec ce coup, j’avais la confirmation que votre nationalité ne pouvait rien pour vous devant ces gens.

Entre les voitures piégées, les ripostes anarchiques des Américains, les bombardements, les enlèvements, comment arriviez-vous à vous retrouver dans ce fouillis chaotique ? Comment gériez-vous tout cela ?
Quand vous êtes sur place, vous n’avez pas trop le choix. Vous ne vous posez pas trop de questions. Il m’est arrivé souvent de manger dans des restaurants au moment où plein de restaurants avaient été la cible d’attentats à l’explosif par des kamikazes. Le plus difficile, c’est le début, après on a ses repères, ses réflexes. Par exemple, il ne faut jamais prendre de photos à partir d’une voiture ou bien utiliser un téléphone portable à proximité d’un check-point des Américains. Ils pourraient le considérer comme un système de mise à feu.

Y a-t-il des images qui vous ont particulièrement ému ?
Oui. Il y a deux images qui m’ont particulièrement bouleversé. La première, c’était lors de la libération de prisonniers irakiens du pénitencier d’Abou Ghrib. C’était en juillet 2004. Dans le lot des familles qui attendaient leurs fils, il y avait une femme d’un certain âge. Tous les prisonniers sont sortis sauf son fils. Elle commençait à crier, à pleurer, à se lamenter. Elle ne voulait pas partir sans son fils. Finalement, à un moment donné, celui-ci a fini par être relâché à son tour. Il est venu vers sa mère en courant. Quand elle l’a vu, elle s’est mise à hurler de joie en lui ouvrant grand ses bras. Mais lui, au lieu de l’enlacer, il s’est mis à genoux et lui a embrassé les pieds. Cette scène m’a beaucoup ému.

L’autre image, c’était quoi ?
C’était suite à l’explosion d’une voiture piégée devant un barrage, à Bakouba. Un barrage militaire. Ils ont ramené les corps des militaires tués à l’hôpital de Bakouba. À un moment, arrive le frère de l’une des victimes. Il ne savait pas que son frère était de service ce jour-là. Il est venu demander s’il n’y avait pas quelqu’un qui connaissait son frère. Et au moment où il est rentré à l’intérieur de la salle où étaient gardés les corps, il découvre son frère gisant mort. Il apprenait directement la nouvelle sans qu’elle lui soit annoncée. Il a pris la dépouille de son frère dans ses bras et a commencé à sangloter. C’était très dur à voir. J’avais les larmes aux yeux.

Vous n’aviez pas peur de mourir ?
C’est sûr que j’avais peur. Je mentirais si je prétendais que je n’avais pas peur. Mais on apprend à “gérer” sa peur. En fait, ce dont j’avais le plus peur, ce n’est pas tant de mourir, on mourra sûrement un jour ou l’autre, mais c’était de finir handicapé ou mutilé à vie. J’ai couvert beaucoup d’hôpitaux, et quand je voyais tous ces gens amputés, brûlés ou qui ont perdu la vue, là, sincèrement, j’avais peur de finir comme ça.

Comment les Irakiens vivent-ils la situation qui prévaut dans leur pays depuis la chute de Saddam ? Est-ce qu’ils ne regrettent pas que les Américains aient “libéré” l’Irak de cette façon-là ?
Oui, il y a de cela. Le problème en Irak, c’est que la population est partagée et chaque communauté a son point de vue sur la question.

Les chaînes devant les stations d’essence persistent toujours ?
Oui, toujours…

…Et les coupures de courant, les générateurs ronronnants des hôtels…
Ah ! Partout, partout.

Comment ont-ils pris le procès de Saddam ? Quels étaient leurs sentiments en voyant leur ancien Raïs dans le box des accusés ?
Sur cela aussi comme sur le reste, leurs sentiments sont partagés. Dans certains quartiers, les gens pavoisaient, dans d’autres, ils étaient consternés. Il y a eu des manifestations de solidarité à Tikrit, Ramadi, Samarra et dans d’autres villes sunnites.

Avec toutes ces élections qui se succèdent, est-ce qu’ils commencent à entrevoir une issue à leur crise ou bien c’est le chaos total ? Y a-t-il un début de stabilité politique qui se dessine ? 
Oui, il y a un début de changement. Les sunnites commencent à admettre l’idée de devoir participer au jeu politique surtout avec les élections législatives qui se profilent, alors qu’à la dernière consultation, ils avaient boycotté. La mouvance de Moqtada Sadr aussi va participer à ce scrutin.

Est-ce que vous acceptez le qualificatif de “reporter de guerre” ?
Non, je ne l’aime pas. D’abord, quand on dit “reporter de guerre”, c’est comme si vous vous spécialisiez dans un truc alors que moi, c’est pas ma spécialité. Je peux tout aussi bien couvrir un défilé de mode ou un gala…

Comptez-vous retourner en Irak ?
Possible. Mais ce n’est pas à l’ordre du jour pour le moment.

Une petite fiancée pour vous dissuader peut-être…
(Rires). Non, pas pour l’instant…

M. B.