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A la une / Entretien

Hamou Amirouche à propos de son essai-témoignage

Akfadou : un an avec le colonel Amirouche

“Le colonel Amirouche avait la vision d’un homme d’État”

Hamou Amirouche a été le secrétaire du colonel Amirouche Aït Hamouda, le chef emblématique de la Wilaya III. Dans son essai-témoignage, Akfadou : un an avec le colonel Amirouche, édité à 2 000 exemplaires par Casbah éditions, et épuisé au bout d’une semaine, Hamou Amirouche témoigne de son expérience au maquis entre 1957 et 1958, sous le commandement du colonel Amirouche. Il entend à travers son livre démystifier et lever le voile sur une étape de la Révolution. Établi actuellement aux États-Unis où il est enseigne à l’université de Sans Diego, Hamou Amirouche donne un point de vue sur l’actuel état du pays. De plus, une réédition et une traduction vers l’arabe de l’ouvrage sont en cours.

Liberté : Vous avez été le secrétaire du colonel Amirouche. Quel portrait pouvez-vous faire de lui, aujourd’hui ?

Hamou Amirouche : Je suis profondément attristé de noter que certains n’évoquent le colonel Amirouche que pour ternir sa mémoire et amoindrir l’impact de son action sur la Révolution et occulter sa stature d’homme d’État. Prenez le complot de la “bleuite” par exemple. On se souvient que le démantèlement de l’organisation FLN durant la bataille d’Alger en 1957 permit la capture d’un grand nombre de militants. Par la torture, le lavage de cerveau, le chantage, le capitaine Paul-Alain Léger persuada un certain nombre d’entre eux de collaborer avec ses services. Habillés de bleus de travail (d’où le terme bleuite), ils étaient ensuite infiltrés en Wilayas IV et III. Ce n’est que lorsque certains d’entre eux furent démasqués que P. A. Léger décida de faire croire aux responsables ALN/FLN que le mal avait atteint des proportions surréalistes. Dénigrer un chef de la trempe de Si Amirouche pour être tombé dans le traquenard de la guerre psychologique est aussi absurde que de blâmer l’armée française de nous avoir combattus avec des avions de chasse ou des bombardiers et non avec des fusils de chasse.
C’est nous rendre entièrement responsables du massacre d’un million de martyrs. Peu de temps avant de rendre compte de ses méfaits devant son Créateur, même le capitaine Léger confessa à son épouse qu’il était hanté par le souvenir de tous ces maquisards arrachés à la vie qu’il avait sur la conscience.

Comment justifier l’accusation absurde que le colonel  Amirouche ciblait les “étudiants et les intellectuels” ? Tout le monde devrait savoir que son souci permanent fut de repérer les maquisards ou jeunes civils capables de poursuivre leurs études et il les acheminait vers le foyer d’étudiant qu’il fut le seul chef de wilaya à prendre l’initiative d’établir en 1957 à Tunis. Ainsi qu’il le souligna dans un rapport au GPRA, parmi les “bleus” arrêtés, figuraient même des civils ou des moussabiline et la grande majorité de ceux qui étaient suspectés venait d’Alger où le complot avait été fomenté. Ceci dit, on doit admettre que la tragédie fut si grande qu’elle a besoin de la version de chacun pour la comprendre. Durant son égarement passager, il faut le souligner, Si Amirouche resta un chef.
Dans un discours prononcé devant des centaines de maquisards, en novembre 1958, il ramena la “bleuite” à ses justes proportions “une bataille perdue dans la guerre psychologique”. “On dit que l’armée de Libération nationale commet des injustices, non l’ALN ne commet d’injustices, mais elle commet des erreurs”,  clama-t-il avec force. Il fit preuve de vision et de qualité d’homme d’État en organisant la formation de centaines de cadres qui servirent leur pays à tous les échelons civils ou militaires à l’Indépendance.
Ce fut en raison de l’importance impressionnante prise dans la résistance par la Wilaya III historique (7 wilayas actuelles), sous le commandement du colonel Amirouche qu’elle fut ciblée avec une telle férocité par l’armée française.

Dans votre livre, vous abordez la terrible guerre fratricide entre le FLN et les messalistes, était-elle
nécessaire?

Non, elle ne l’était pas. Même si dans le passé les insurrections populaires et les guerres civiles sont concomitantes, cela ne nous console pas d’avoir assisté à cette guerre entre le FLN et le MNA de 1954 à 1958. Cette guerre civile fut d’autant plus absurde qu’elle ne fut causée ni par des divergences idéologiques ni par un conflit de classes sociales.
L’ironie tragique de notre Révolution fut qu’il était plus facile à l’ALN/FLN de s’implanter solidement dans les régions “neutres” que dans les régions nationalistes investies par les messalistes. Tout débuta par la scission du parti nationaliste en 1953/1954. Ben Khedda reconnut qu’il fut à l’origine de cette scission puisque en sa qualité de secrétaire général du parti, il écarta de la direction les hommes de confiance de Messali Hadj, Bouda, Mezerna et Moulay Merbah. Messali réclama les pleins pouvoirs qui lui furent refusés par le comité central et deux congrès parallèles du PPA/MTLD. L’un à Niort par les messalistes et l’autre par les centralistes à Alger consacrèrent la rupture. La “déchéance” de Messali par le congrès des centralistes en août 1954 est d’autant plus incompréhensible que de l’aveu de Belaïd Abdesselam et surtout de Ben Khedda, Messali ressentait mieux que le comité central les frustrations des militants. Ces derniers ne supportaient pas “l’humiliation” d’être à la traîne des pays du Maghreb qui avaient déjà lancé la lutte armée. Ce fut peut-être cette humiliation qui précipita le déclenchement de notre Révolution avant la réunification des rangs des militants. La conséquence fut cette guerre civile FLN contre MNA des débuts de l’insurrection exploitée par la propagande française : “On ne peut pas accorder l’indépendance à un peuple qui s’entretue.”
 
Votre livre a connu un immense succès. Déjà épuisé, à quoi, selon vous, est dû ce succès ?

Il faudrait interroger les lecteurs sur ce succès auquel je ne m’attendais pas du tout. On me dit que mon ouvrage est “authentique”, “pédagogique”, qu’il lève un voile sur certains aspects de l’histoire de la Révolution, que mon livre est “bien écrit”.
Pour ma part j’estime que des milliers d’Algériens peuvent se reconnaître dans ce récit raconté à la première personne du singulier. Il combine une histoire vraie avec des références historiques et un grand nombre d’Algériens sont touchés par la description de la vie de colonisés, comment le colonialisme nous avait tout pris et privés de tout ce qui faisait une vie humaine et digne, une vie normale. L’histoire de ces matches de foot que nous improvisions dans la poussière des terrains vagues et avant lesquels ceux qui n’avaient pas de chaussures exigeaient des autres, sous la menace, de jouer pieds nus n’est pas inventée.

Quel regard portez-vous, vous qui êtes installé à San Diego sur la métamorphose de la société algérienne ?

Je ne suis installé que physiquement à San Diego. Je séjourne plusieurs semaines par an dans mon pays, je lis toute la presse algérienne chaque matin et discute de tout grâce à Skype, avec mes amis encore en fonction chez l’État ou retraités.
Chaque nation, un peu comme un enfant qui grandit, traverse des crises de croissance, de développement et souvent des guerres civiles. J’en parle dans l’épilogue de mon livre. Il suffit de souligner que j’ai tendance à croire que les nations ne valent ni par leurs richesses naturelles, ni par l’espace de leur territoire, ni par la puissance de leurs forces armées, les nations ne valent que par la qualité de leurs dirigeants.
Il est futile d’incriminer les uns ou les autres dans les fractures sociales qui continuent à déchirer notre société, dans l’urbanisme sauvage qui défigure nos campagnes et nos villes ou dans cette bureaucratie infernale qui pèse comme une malédiction sur l’humble citoyen.

Avez-vous d’autres projets en tête et votre livre sera-t-il traduit en arabe pour toucher un plus large public ?

Dans l’immédiat, mon souhait est de voir mon livre disponible partout où l’on souhaite l’acquérir. Je vis actuellement une sorte de frustration.
À côté d’un engouement réel pour mon ouvrage des médias écrits ou audiovisuels qui en parlent favorablement et que je remercie du fond du cœur, il y a le fait que l’ouvrage est actuellement introuvable dans les librairies. Bien entendu, mon souhait le plus vif est de voir mon livre traduit en arabe et même en tamazight et en anglais. Je souhaiterais également qu’il soit distribué en France et au Canada.

A. O.