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A la une / Entretien

LE Dr Mourad PREURE (*) à liberté

“Des acteurs veulent pousser l’Algérie hors du marché européen”

Dans cet entretien, l’expert international, à contre-courant des rumeurs véhiculées à l’étranger, met en relief la fiabilité de la source algérienne de gaz. Il aborde la question du gaz non conventionnel et l’avenir pétrolier et gazier du pays.


Liberté : Une mauvaise rumeur court quant aux capacités de l’Algérie à assurer ses engagements contractuels gaziers à long terme, qu’en pensez-vous ?
Mourad Preure : Dans l’industrie pétro-gazière, les prévisions ont souvent un caractère auto-destructeur et les rumeurs un caractère auto-réalisateur. Il est clair que le doute jeté sur la source algérienne est fait pour amoindrir sa position de négociation et inquiéter ses clients traditionnels qui seraient tentés de s’adresser à des sources concurrentes. Il est clair aussi que des acteurs que je ne veux pas nommer veulent pousser l’Algérie hors du marché européen. Les difficultés supposées de Hassi R’mel sont surexposées, exagérément dramatisées, autant d’ailleurs que les difficultés rencontrées ces derniers mois par Sonatrach. Ce qu’on oublie de dire c’est qu’une crise telle que vécue par Sonatrach est banale dans notre industrie et l’image de Sonatrach est loin d’avoir été affectée par ses déconvenues. Le monde de l’énergie est connu pour avoir de la mémoire, sinon, industrie capitalistique, de long terme et à risque, il ne serait pas. Et Sonatrach garde une image de sérieux et de professionnalisme que son encadrement technique a encore confirmée ces derniers mois. “L’incertitude géologique algérienne”  évoquée comme une incantation par certains milieux est cependant dangereuse en matière d’image de l’Algérie et il convient de clarifier sans délais cette question. Notre domaine minier qui est reconnu très prospectif a seulement été exploré à moitié et encore non intensément et pas toujours avec les dernières technologies. Hassi R’mel, lorsqu’il a été découvert, était l’un des cinq plus grands gisements dans le monde. Il est classé comme supergéant. De l’avis de tous les experts qui le connaissent, c’est une sacrée bête, Hassi R’mel, qui n’a pas dit son dernier mot. Il donnera encore pendant plusieurs décennies. Peut-être sa gestion ces dernières années est-elle critiquable, et un gisement est quelque chose de vivant, lorsqu’il est malmené, il le montre immédiatement. Hassi R’mel nécessite certainement une nouvelle sismique 3D et de nouvelles études de réservoir pour mettre au point un nouveau modèle de management du gisement. Sonatrach a toute la compétence pour le faire, et je crois qu’elle s’y emploie. D’autre part, l’exploration que l’État s’est engagé à relancer nous réserve de bonnes surprises, j’en suis sûr, car notre pays contient encore d’importantes accumulations de gaz. Les gisements existants seront aussi au rendez-vous quand la bulle gazière se résorbera, en 2014/2015 selon moi. Vous avez le Sud-Ouest avec les gisements de Touat, Timimoun et l’Ahnet qui donneront au minimum 7 Gm3 dès 2014. Vous avez In Salah dans sa phase B et Hassi R’mel bien entendu qui reprendra des couleurs, j’en suis sûr. Mais pour l’instant, à mon avis, vu l’état de nos ressources financières et la situation de l’industrie gazière, une pause était en effet nécessaire. Quant à se faire éjecter du marché gazier européen, là oui en effet, il y a un risque réel car nos concurrents sont aux abois et il faut se méfier. Et je pense d’ailleurs qu’ils ne sont pas étrangers à à ce doute que l’on veut jeter sur la source algérienne. Nous sommes dans un cycle bas et chaque producteur réduit la voilure, c’est naturel. Le Qatar a baissé sa production de GNL de 50% entre avril et juillet de cette année, il va aussi le faire début 2011, et personne ne trouve à redire. L’Algérie baisse sa production aux minima des take or pay, ce qui est la moindre des choses en pareil cas, et tout le monde annonce la fin des réserves algériennes et la mort irrémédiable d’un supergéant comme Hassi R’mel ! Il faut en effet prendre tout ça très au sérieux.

Au regard de la baisse de la demande, va-t-on assister à une guerre des prix sur les marchés internationaux d'ici à l'éclatement de la bulle gazière ?
La demande gazière a repris plus vite que prévu. Mais elle est étroitement corrélée avec la croissance économique. La reprise des principaux pays OCDE est encore à fort contenu budgétaire et donne déjà des signes d’essoufflement. La crise de la dette souveraine ainsi que la guerre des monnaies sont un signal fort et confirment l’anticipation d’un ralentissement à la fin de cette année avec une année 2011 encore poussive et une sortie de crise en double creux. Aujourd’hui il y a un excès de gaz sur le marché, ce gaz est présent massivement sur les marchés spot et entraîne à la baisse leurs prix en même temps que le prix du gaz dans les contrats à long terme (l’essentiel de notre gaz est vendu dans ce cadre) est orienté à la hausse à la suite des prix du pétrole sur lequel il est indexé. Nous avons donc un phénomène de ciseaux entre offre et demande, accentué par la baisse de la demande du fait de la crise économique, la première depuis 1945 et la saturation du débouché américain par les gaz non conventionnels qui ont en outre précipité tous les volumes visant ce marché vers le marché européen en accentuant l’instabilité. Les volumes russes additionnels incertains sur leurs débouchés asiatiques viennent encore accroître à court et moyen terme l’évolution chaotique de ce marché. Je pense que nous courrons un risque réel de connaître une guerre des prix en Europe les années qui viennent. Les volumes qataris sont très élevés et ce pays s’est sévèrement endetté pour les constituer sans les asseoir sur des contrats à long terme de vente de gaz. Et les projets entrent en production au plus mauvais moment. Deux trains de 7.8 Mt/an de GNL, les trains 6 et 7, entrent en production fin 2010 et début 2011 portant la capacité totale de l’Émirat à 77 Mt/an. On peut craindre dans l’industrie gazière un scénario analogue à celui connu par l’industrie pétrolière en 1986. Il sera préjudiciable bien entendu pour tout le monde.

Le développement du gaz non conventionnel dans le monde et des contrats spot menace-t-il les revenus gaziers de l'Algérie ? 
Les gaz non conventionnels menacent d’abord les nouveaux entrants sur le marché européen, mais pas l’Algérie au premier chef. Un expert étranger, proche il faut le dire des producteurs du Golfe, a avancé sur la presse algérienne l’hypothèse que vous évoquez. Où donc est-il allé chercher cela ! L’essentiel des volumes algériens sont engagés dans des contrats de long terme avec nos clients européens. D’un autre côté, l’Algérie, source la plus proche, approvisionne ses clients traditionnels pour moitié par pipes et pour l’autre par GNL. Ce qui la place dans une position de négociation idéale car ces volumes GNL sont adressables à des marchés nouveaux, ce que les clients européens savent parfaitement. Ces clients sont tout à fait satisfaits de la fiabilité de cette source puisqu’il n’y a jamais eu de rupture d’approvisionnement, même durant la période du terrorisme, et Dieu sait ce que cela a pu demander comme efforts pour l’Algérie qui ne pouvait pas seulement sécuriser les zones de production comme on a pu le dire mais aussi 14 000 km de pipes, traversant tous au final des zones difficiles. Cette question des gaz non conventionnels est à mon avis exagérée. Cette révolution technologique a pu se concrétiser dans le contexte des États-Unis : droit minier non régalien (propriété du sol entraîne celle du sous-sol), incitations fiscales et possibilité pour les producteurs de couvrir sur les marchés à terme leurs productions. D’autre part, cette technologie qui requiert de nombreux forages est possible dans des pays à faible densité de population, certainement pas en Europe. De l’avis général, le modèle américain n’est pas exportable. L’effet d’annonce est efficace mais il est admis que l’évaluation des réserves hors États-Unis est totalement fantaisiste, hormis peut-être les coal bed méthane (CBM) en Australie qui se traduiront par des projets GNL dans des délais raisonnables. L’exploitation de ces gaz pose en outre des problèmes environnementaux très sérieux et je doute fort qu’elle se massifie en Europe à supposer que les réserves existent significativement, hormis la Russie et la Pologne.

Comment voyez-vous l'avenir pétrolier et  gazier de l'Algérie ? Que suggérez-vous pour que l'Algérie conserve sa place parmi les leaders du marché gazier mondial et de grande puissance énergétique à l'échelle de la planète?
Le gaz ne se commercialisera plus de la même manière dans le futur. Son modèle économique également va changer radicalement. Nous étions dans un contexte qui n’existe plus aujourd’hui. Le contrat de long terme avec clause de take or pay et l’indexation du prix du gaz sur le prix du pétrole qui est ainsi un prix directeur était valable dans la mesure où en effet le gaz était commercialisé sur un marché de long terme et n’était pas concurrencé par d’autres gaz. Or, aujourd’hui, nous avons coexistence de transactions de court et de long terme sur un même marché d’une part. Le cadre contractuel devra en prendre acte, même si nous pensons que les contrats de long terme se maintiendront à l’avenir. D’autre part, le gaz sert essentiellement à la génération électrique et ainsi le prix du gaz subit aussi l’influence de la concurrence entre kilowattheures venant de producteurs différents. Le gaz est une énergie d’avenir et est considéré non plus comme une “bridge energy” mais comme une “destination energy”. Ainsi, les compagnies pétrolières, en proie à une montée des incertitudes (géologiques, commerciales, d’ordre géopolitique) tendent à équilibrer leur portefeuille par des actifs dans l’amont gazier et visent en matières de réserves un ratio 50/50 entre gaz et pétrole. 
Or, le gaz est précisément tiré par la génération électrique. Ainsi les compagnies pétrolières, dans des logiques d’intégration verticale, s’intéressent naturellement à la génération électrique et deviennent des compagnies énergétiques dans une logique “from well to wheel” fournisseurs de commodities indifféremment carburants, molécules de gaz et kilowattheures. Je vous disais que le modèle économique de l’industrie gazière change et changera complètement. De la même manière, commercialiser son gaz à des sources proches ou lointaines ne posera plus de problèmes à l’avenir dans la mesure où les compagnies elles-mêmes déploient leurs activités sur toute la chaîne de l’amont à l’aval et la génération électrique sur des théâtres d’opération de large échelle à travers le monde et arbitrent leurs volumes par un jeu de swaps sur ces échelles. Cela suppose bien évidemment d’autres organisations vers lesquelles devra tendre Sonatrach si elle veut préserver et développer ses débouchés et accroître ses réserves. Ajoutons à cela qu’il y a un raccourcissement des distances. Alors qu’il y a dix ans la taille maximum d’un méthanier était 135 000 m3, aujourd’hui, les cargaisons du train 6 de qatargas vont être chargées sur un méthanier de 266 000 m3. Cette révolution technologique stupéfiante allonge sensiblement les routes des méthaniers et diminue le coût du transport. Mais un 135 000 m3 ne rentre déjà pas au port de Skikda, alors il faut réfléchir en effet et surtout agir vite car les autres n’attendent pas et agissent.
Il faut d’abord considérer que la puissance pétrolière et gazière de l’Algérie n’est pas dans nos gisements mais dans la puissance de Sonatrach, sa compétitivité, l’ingéniosité de ses managers, de ses ingénieurs et de ses chercheurs. Il nous faut opérer un véritable renversement de perspective stratégique et ne plus nous positionner comme source de gaz mais comme acteur énergétique. Et là je vous dis ma conviction que nous avons tout le potentiel et l’expertise pour devenir l’un des acteurs-clés de la scène énergétique mondiale les dix prochaines années. Je pense que si on mettait Sonatrach dans une perspective stratégique en phase avec les tendances à l’œuvre dans l’industrie gazière mondiale non seulement nous sortirons par le haut de cette contrainte de ressources qui freine notre développement gazier. J’entends contrainte de ressources par cette réalité indiscutable : nous avons 4,5 trillons de mètres cubes de réserves, il y en a 76 Tcm au Moyen-Orient.
Fatalement le Moyen-Orient exercera une pression sur nos marchés naturels, il le fait déjà. Mais si nous profitions de notre position irremplaçable à court et moyen terme en Europe pour négocier une place dans l’aval gazier et la génération électrique en Europe, alors nous pourrions non pas subir les volumes qui arriveraient du Moyen-Orient et d’ailleurs mais les accueillir et tirer avantage de leur dynamisme au lieu qu’ils ne soient un péril pour nous. Cela signifie qu’il faut donner une sérieuse impulsion à Sonatrach qui est réellement le vecteur par lequel l’Algérie peut prendre une place dans les changements structurels à l’œuvre sur la scène mondiale. Sonatrach dans un ambitieux processus de modernisation entraînera avec elle universités et PME nationales. Elle devrait avoir pour mission (et elle en a les moyens) de devenir un grand acteur énergétique mondial qui créera de la richesse mais aussi associera l’Algérie au processus de transition énergétique mené par les pays qui comptent et qui vise à passer d’un modèle dominé à 80% par les énergies fossiles vers un modèle non carboné, non fossile.
Dans ce cadre, les hydrocarbures serviront de levier non seulement pour l’insertion active de notre pays dans la mondialisation, mais aussi permettront de développer l’immense gisement de substituts énergétiques que constitue notre pays pour satisfaire les besoins nationaux croissants mais aussi pour établir des avantages comparatifs construits.

K. R.
(*) Président du cabinet Emergy Expert pétrolier international