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A la une / Entretien

AHMED DJOGHLAF (sous-secrétaire général de l’ONU)

“Il faut une politique d’adaptation aux changements climatiques”

C’est un Algérien de 55 ans et il a le statut de sous- secrétaire général de l’ONU. De passage dans la capitale où il compte animer une conférence (aujourd’hui à 15h au siège de Sonatrach, Hydra) nous l’avons accosté pour nous parler de “son” sujet : les changements climatiques et la biodiversité.

Liberté : Le thème de la conférence que vous devez donner ce jeudi est “l’environnement, la paix et la sécurité internationale”. Comment positionneriez-vous l’Algérie dans cet “axe” ?

Ahmed Djoghlaf : Elle fait partie de la communauté internationale, donc tout ce qui se passe dans le monde l’affecte d’une manière directe ou indirecte. La déforestation et la désertification auront sûrement des effets sur l’Algérie. Nous faisons tous partie du village mondial.

Quelles sont les conséquences immédiates sur notre pays ?

Comme les autres pays, il risque de subir les aléas des températures erratiques. On le voit déjà avec les changements de climat que tout le monde constate ici. Les fortes poussées de chaleur donnent déjà des conséquences avec les feux de forêt, la raréfaction des ressources en eau, la désertification ou encore la montée des eaux. C’est dire que l’Algérie, à l’instar des autres pays, doit s’adapter à un monde de plus en plus chaud. Ceux qui gagneront cette bataille, ce sont les pays qui auront eu à l’avance une politique d’adaptation aux changements climatiques. Quelles que soient les mesures qui seront prises à la fin de l’année à Copenhague (du 30 novembre au 11 décembre 2009 se tiendra la 15e Conférence sur le climat des Nations unies : ndlr) pour la réduction des émissions de CO2, il est clair qu’on continuera à vivre dans un monde de plus en plus chaud. Des espèces animales et des écosystèmes auront à disparaître. D’autres écosystèmes auront à apparaître. Le tout est de pouvoir s’adapter.

Le peut-on ?

C’est clair que c’est oui. En plus de la chaleur, le monde est en train de devenir de plus en plus urbain. Comme vous le savez l’année dernière a marqué un changement de paradigme dans l’humanité. Pour la première fois, il y a plus d’habitants dans les villes que dans les campagnes. Ce sont environ les deux-tiers de l’humanité. Cela veut dire surtout moins de forêts, moins de terres arables, moins de cultures, alors qu’on sera 9 milliards de personnes. Comment vivre dans un monde plus peuplé, plus chaud avec moins de terres arables ? Ce sera le défi de demain et déjà plusieurs pays commencent à s’impliquer avec l’accaparement des terres en Afrique. Plus de vingt millions d’hectares ont été soit vendus soit loués. Les pays en tête sont la Chine, les Émirats arabes unis et l’Arabie Saoudite. Ils achètent ou louent des terres agricoles pour pouvoir s’adapter à l’ère de demain.

Croyez-vous que l’Algérie est en train de s’adapter ?

Nous devons nous adapter parce que nous n’avons pas d’autre choix. Il y a des espèces animales et végétales qui vont disparaître parce qu’elles ne peuvent pas se déplacer vers des cieux plus cléments. Celles qui pourront se déplacer pourront survivre. Ceci est valable aussi pour l’espèce humaine et pour les pays. Ceux qui n’auront pas su s’adapter le payeront. L’une des conséquences du changement climatique est l’élévation du niveau des mers. Certains experts parlent de plus d’un mètre de hauteur. Les deux tiers de l’humanité vivent dans des zones littorales de moins de 100 kilomètres. Ainsi des régions seront touchées, que ce soit le delta du Bangladesh, en Égypte et aussi les pays insulaires. Il y a un petit pays qui s’appelle : Tuvalu. Il s’est déclaré en état d’urgence et il a demandé pour ses 22 000 habitants l’asile politique. L’Australie et la Nouvelle-Zélande ont refusé. Tuvalu est appelé à disparaître en étant englouti par la montée des eaux.
C’est pour tout cela que le prix Nobel de la paix de 2004 n’a pas été décerné à quelqu’un qui a empêché des guerres ou qui a promu la paix traditionnelle mais à une environnementaliste, Mme Wangari Maathai. Avec le mouvement, “la ceinture verte”, elle a pu planter 33 millions d’arbres. La tendance s’est confirmée en 2007 en octroyant le prix à un ancien vice-président américain pour sa contribution aux changements climatiques. Je crois comprendre aussi que pour 2009, il risque d’être attribué à une environnementaliste et si cela se confirme, je pense qu’elle le mérite entièrement.

Vous pensez à qui ?

Vous le saurez d’ici là.

Depuis plusieurs jours, différentes régions du pays sont ravagées par d’innombrables feux de forêt. Aurait-on pu éviter cette déplorable situation ?

Bien sûr. La plupart des feux de forêt sont dus au manque d’éducation de gens. Quelqu’un sur l’autoroute jette son mégot sous une chaleur de 40° et donc sur un sol très friable prêt à s’incendier et c’est ce que j’appelle un manque d’éducation. Il y a aussi la prévention qu’il faut utiliser. Ce qui se passe n’est pas particulier à l’Algérie, mais c’est toute la région méditerranéenne, dans laquelle des milliers d’hectares qui disparaissent et donc autant de CO2. Dans le monde de demain, ce sera autant de CO2 qui sera déduit de la croissance économique. C’est dire qu’il faut une politique de la protection durable, une politique contre les incendies…

Il y a aussi un projet qui semble vous tenir à cœur. Pouvez-vous nous en parler ?

Effectivement. Pour tout ce que je viens de vous dire, on a lancé au secrétariat de la convention un projet que j’estime extraordinaire et pour lequel je porte la plus grande importance. Il s’agit de demander aux élèves de toutes les écoles de se rassembler le 22 mai, soit la Journée mondiale de la biodiversité, chaque année à 10h pour planter un arbre dans ou à côté de l’établissement scolaire, en plus d’avoir pendant la journée tout un programme d’éducation. Je m’enorgueillis, et en partenariat avec la compagnie Airbus ainsi qu’avec la National Geographic Society, de la création de ce que nous espérons être le plus grand programme éducatif, en matière de biodiversité, pour la jeunesse et les enfants. Il s’agit de créer une chaîne de solidarité entre les enfants d’aujourd’hui où qu’ils soient, à Alger ou ailleurs, et ainsi créer des jumelages entre les écoles. Donc créer une chaîne de solidarité humaine à travers ce qui constitue le principe même de la vie, à savoir l’arbre. On formera ainsi les futurs dirigeants, futurs chefs d’État, futurs chefs d’entreprise, ou encore les futurs journalistes, à travers ce mouvement qu’on appelle “la vague verte”. Je vous recommande d’ailleurs de visiter notre site. J’étais la semaine dernière au Japon et ce pays a décidé que toutes les écoles de toutes les préfectures seront engagées dans cette vague verte. C’est prévu pour 2010, soit l’année internationale de la biodiversité. J’espère que l’Algérie y contribuera. J’ai d’ailleurs suggéré au ministre de l’Agriculture dans l’une de nos rencontres de créer une foire internationale de l’olivier, une autre du figuier ainsi que du palmier et faire ainsi de l’Algérie le centre de ces espèces d’arbres. Il y aura aussi un sommet mondial sur la biodiversité à New York, à l’ouverture de l’Assemblée générale de l’ONU l’année prochaine. Une journée, le 20 septembre 2010, y sera consacrée et on espère que le président Bouteflika sera parmi nous. Plusieurs chefs d’État seront sur place. C’est important de les sensibiliser à cette crise de perte de la biodiversité qu’on appelle le “tsunami silencieux”.

Vous reliez également l’environnement et la sécurité internationale…

Jusqu’à présent la question de la souveraineté concernait toutes les armées du monde dont le rôle était de protéger le territoire national de l’occupation étrangère. À l’heure actuelle, cette occupation n’est pas physique mais c’est une autre menace touchant chaque pays, quel que soit son PIB. J’ai déjà cité le Tuvalu qui risque de disparaître à cause de la montée des mers. Mais ce n’est pas le seul. Je peux citer également l’Angleterre qui s’implique énormément sur les questions climatiques. Il y a encore l’Australie et la Nouvelle-Zélande. C’est pour vous dire que quelle que soit la puissance militaire, y compris l’arme atomique, et cette puissance ne pourra pas les empêcher de subir la nouvelle menace, qui est celle des changements climatiques, l’élévation du niveau des mers, les glaciers qui vont fondre, la salinité de l’eau, la vie marine risque d’être affectée, la désertification, l’agriculture et la raréfaction de l’eau qui va entraîner des tensions. Comme vous le savez il y a plus de 263  flux de rivières et fleuves qui sont partagés par deux ou plusieurs pays. Nous voyons qu’au cœur des tensions au Moyen-Orient il y a l’eau. Ce n’est pas moi qui le dis mais un rapport de la CIA, et on peut faire confiance à la CIA, laquelle prédit que la raréfaction de l’eau sera la cause des conflits armés à l’avenir.

Un avenir proche ?

Tout à fait. À l’échelle d’un pays, 10 ans, 20 ans, 30 ans ou 50 ans c’est déjà demain. En plus de la CIA, le Pentagone a réalisé une autre étude dans laquelle il a été noté que les questions d’environnement vont être à l’origine peut-être de l’utilisation de l’arme nucléaire. D’ailleurs, il y a toute une réflexion au niveau du Pentagone pour voir comment préparer les armées de demain, à cette nouvelle guerre, celle des espèces envahissantes. Il s’agit de ces  micro-organismes qu’on déplace et qui, ainsi, ramènent des espèces qui n’ont pas été créées pour cet écosystème. Les espèces envahissantes sont la seconde cause mondiale de la perte de la biodiversité.

La réalité va dépasser la fiction…

Oui. Malheureusement la fiction va devenir la réalité tout court. D’où la nécessité de se préparer et d’apprécier cette ressource qu’est l’eau. Il faut la protéger. Il y a 50% de pertes d’eau, m’a-t-on dit à cause des mauvaises canalisations. Ce gaspillage ne peut plus durer. Il faut éduquer les gens et avoir une politique sérieuse dans ce sens et à tous les niveaux ; et puis cela fait partie de valeurs religieuses. L’Islam a pour préceptes fondamentaux la protection de la vie, l’absence de la démesure et le juste milieu, “el-tawazoune”. Cette année-là, les États-Unis ont créé pour la première fois, le premier parc protégé du monde occidental. Je dis donc à mes collègues que le premier au monde c’est à El-Kaâba, qui a été déclaré zone protégée. Il y est impossible d’en extraire une plante, ou d’en ramener. C’est pourquoi nous devons retrouver nos valeurs qui n’ont rien à voir avec la violence. C’est avant tout l’amour du prochain, de la vie. De la vie, je veux dire toutes formes de vie, végétale, animale et encore plus humaine.

Peut-on dire que vous êtes le Al Gore algérien ?

Je n’ai pas cette prétention. Je fais mon métier. Je crois que lorsqu’on est payé à faire un métier qui nous passionne, je crois que c’est la plus grande récompense. J’adore ce que je fais et je le fais avec beaucoup de passion et d’amour.

S. k.

QUI EST-IL ?

Ahmed Djoghlaf est né le 25 novembre 1953 à Alger. Marié et père de deux enfants, il dispose de cinq diplômes universitaires délivrés par des universités algérienne, française et américaine dont un doctorat en sciences politiques obtenu à l’université de Nancy. Il occupe présentement, depuis janvier 2006, le poste de secrétaire exécutif de la Convention de la diversité biologique au niveau du sous-secrétaire général des Nations unies. À ce jour, il a organisé quatre conférences générales. La dernière s’est tenue à Bonn (Allemagne) en mai 2008 avec la participation de plusieurs chefs d’État, de Chefs de gouvernement, 120 ministres ainsi que 5 000 délégués.