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A la une / Entretien

La ministre de la culture dans un entretien vérité à “Liberté”

Khalida Toumi brise le silence

Khalida Toumi ne laisse personne indifférent. Fidèle à ses principes, elle a pris la fonction de ministre de la République avec le sérieux qui convient aux circonstances. Après des années au gouvernement et un travail acharné et harassant pour sortir la culture de l’antichambre de la politique, elle revient, pour Liberté, sur ces années de gestion pas toujours tranquilles. L’année de la culture arabe en Algérie en 2007, son projet, a été vilipendé, critiqué, massacré par des critiques acerbes et souvent injustes. Khalida Toumi s’en explique et fait mieux que se défendre. Elle prouve que la politique n’a en rien corrompu sa verve, ankylosé son franc-parler ou entamé sa détermination.

Liberté : Madame la ministre, Alger vient de passer le flambeau à Damas, est-ce la fin d’une aventure ?
Mme Khalida Toumi : Certainement pas. Il faut maintenant récolter ce que nous avons semé une année durant. Pensez-vous qu’après avoir monté 47 pièces de théâtre qui ont mobilisé toute la famille du théâtre à travers le pays, nous allons nous arrêter ?

Pensez-vous qu’après avoir édité 1 221 titres, grâce à l’engagement de 78 maisons d’édition, le monde du livre va se rendormir ? Pensez-vous que la production cinématographique, tous genres confondus, qui vient elle aussi de battre un record avec plus de 70 nouvelles productions va s’éteindre ? Pensez-vous qu’avoir inauguré deux magnifiques musées, et vécu le bonheur de réaliser plus de 30 expositions, nous allons en rester là ? Je ne parle pas des tournées, des concerts, des festivals, ni des semaines culturelles arabes ou nationales. Non, ce n’est pas la fin d’une aventure. C’est la naissance d’une dynamique qui ne s’arrêtera plus.

En cette période où le couffin de la ménagère est très onéreux, n’est-ce pas un peu superficiel de s’occuper de culture ?
 Dans quel pays vivez-vous ? Pensez-vous, vous aussi, que le centre de gravité de l’Algérien se situe dans son ventre ? Alors laissez-moi vous dire :
- un peuple qui s’est libéré au prix de tant de sacrifices du joug colonial ne peut avoir de centre de gravité que planté, comme le palmier de Tolga, l’olivier de la Soummam et le cyprès du Tassili, dans le cœur ;
- un peuple qui continue de résister à la pire barbarie terroriste ne peut se résumer à un tube digestif.
Si, pour vous, la culture n’a pas d’importance, sachez que pour les ennemis de l’Algérie elle en a. Le FIS, après sa victoire aux élections locales de juin 1990, a commencé par fermer les conservatoires, les salles de danse et les salles de théâtre. Faut-il vous énumérer tous les créateurs, artistes, chanteurs, écrivains, intellectuels assassinés par les bras armés du FIS ? Si vous voulez un exemple plus lointain, lorsque l’armée américaine a envahi Bagdad, le premier lieu saccagé n’a pas été une banque ou un champ de pétrole, mais le musée de Bagdad. Lorsque l’on veut tuer un peuple, on commence par dévaster sa culture. Lorsque Ben Boulaïd ou Zohra Drif ont pris les armes contre la France coloniale, ce n’est pas parce qu’ils avaient faim, tout le monde sait qu’ils étaient issus de familles aisées, très aisées. Leur problème avec cette France était politique et culturel. Éminemment culturel.
Non Monsieur, la culture n’est pas la cerise que l’on se permet quand on a fini de s’empiffrer. La culture, c’est l’oxygène sans lequel la nourriture que vous mangez devient pourriture, c'est-à-dire poison.

Vous n’allez quand même pas dire, qu’au moment où vous inaugurez le Mama (Musée d’art moderne d’Alger), il n’y a pas de crise sociale, de pauvreté…
Vous parlez comme l’ancien maire FIS d’Alger qui a fermé le conservatoire pour y loger des nécessiteux. N’eut été le terrorisme que nous continuons de subir, j’en rirais. Est-ce que l’occupation d’un conservatoire règle le problème du logement en Algérie ? Certainement pas. En revanche, elle prive les travailleurs du conservatoire de leur emploi et notre jeunesse d’un accès aux arts et à la culture qui, on ne le répétera jamais assez, est un droit garanti par notre Constitution. C’est votre vision de la culture qui fait que vous n’avez que de fausses réponses aux vraies questions. Vous n’inventez rien. Vos arguments populistes sont communs à tous les mouvements totalitaires de la planète. De Hitler au FIS.
De grâce, peut-on revenir à l’année 2007 ?

Justement, 7 milliards de dinars…
Oui ! 7 milliards de dinars. C’est un record absolu en termes de budget annuel alloué à la culture depuis l’Indépendance. Ce montant qui vous fait tant fantasmer, sachez qu’il représente moins de 1% du budget général de l’État et qu’il représente moins que le coût du film Astérix aux jeux Olympique qui est de 78 millions d’euros. Il faut vraiment mépriser son pays et son peuple pour penser que c’est trop.
Je voudrais dire ma gratitude au président de la République à qui le secteur de la culture doit ses records absolus. Sans sa volonté politique et son engagement personnel, tout cela n’aurait pas été possible. J’annonce que le président de la République a décidé que le budget du ministère de la Culture atteindra dans très peu de temps le seuil de 1% du budget général de l’État comme le recommande l’Unesco. C’est une excellente nouvelle car comme vous le savez, c’est un homme de parole.

Vous n’ignorez pas que sur un blog, un document vous accuse d’avoir détourné avec vos cadres une partie de ce budget...
Ce blog et le GIA même méthode, même combat. Calomnier, calomnier, il en restera toujours quelque chose. Comme le FIS, comme le GIA, comme le MAOL, on m’insulte sous le couvert de l’anonymat. Quel courage ! Pour moi, il ne s’agit que d’un blog de “tueurs”. Contrairement au propriétaire du blog, je n’ai pas fui mon pays face au GIA. Je ne le ferai pas aujourd’hui non plus. Que celui qui prétend avoir des documents les communique à la justice. Je vis ici, je réside ici, je travaille ici, je suis sereine.

Vous semblez avoir des problèmes avec ceux qui ont fui l’Algérie au plus fort du terrorisme… Ne vaut-il pas mieux un écrivain ou un journaliste vivant à l’étranger que mort en Algérie ?
Non, je n’ai aucun problème avec ceux qui ont fui. Je considère que face à la mort, même entouré, on est seul. Je reconnais à quiconque le droit de gérer la peur comme il l’entend. Je ne suis pas là pour juger de l’attitude de chacun. Cependant, vous ne m’en voudrez pas d’avoir de la considération, de la gratitude pour toutes celles et tous ceux qui ont choisi de rester et de se battre ici. Pour ma part, je suis ainsi faite, j’aurai eu honte de quitter mon pays. Pour moi, la honte est le pire des sentiments, il m’est absolument insupportable. Mais, cela reste personnel évidemment. Je m’interdis de donner des leçons aux autres.

La culture peut-elle aller de pair avec la censure ? Les films de Jean-Pierre Lledo et celui de Nadir Mokhnèche n’ont pas pu être projetés à Alger...
Le visa d’exploitation, nommé visa de censure aux États-Unis, n’est pas une création algérienne. Il existe dans tous les pays, dans toutes les démocraties. Nous n’avons fait que reproduire les bonnes expériences.
Il faut distinguer trois cas :
Delice Paloma de Nadir Mokhnèche n’a pas été projeté parce que sa production en touchant l’aide de 2007, “Alger, capitale de la culture arabe”, s’est engagée à fournir une version 35 mn en langue nationale (arabe ou tamazight). Au lieu de cela, nous avons eu droit à un DVD en langue française. Sans commentaire.
Pour Jean-Pierre Lledo, nous avons le cas d’un documentaire de 52 minutes pour lequel la société de production a signé un contrat en bonne et due forme. Elle a déjà perçu un million et demi de dinars comme première tranche. Nous attendons toujours le 52 minutes qu’il s’est engagé à livrer. Si le contrat n’est pas respecté, et c’est valable pour toutes les sociétés de production, nous exigerons le remboursement de ce qui a été perçu. Cela ce passe ainsi partout où de l’argent public aide le cinéma.
Il y a dix jours, j’ai reçu une demande de visa d’exploitation pour le même film dans une version de plus de 2 heures et demie portant un titre différent. De qui se moque-t-on ? Nous visionnerons ce film de trois heures en présence de personnes interviewées et d’acteurs de la Révolution. M. Lledo recevra la réponse en toute clarté. Je n’ai pas vu le film, mais j’ai lu les débats dans la presse. Laissez-moi alors vous dire que tant que Khalida Toumi sera ministre de la Culture, jamais un film révisionniste faisant l’apologie de la colonisation et faisant passer nos résistants et nos libérateurs pour de vulgaires criminels, et la glorieuse ALN pour le GIA, n’aura de visa d’exploitation. J’aurai trop honte du regard de Djamila Bouhired et de Zohra Drif. Je vous l’ai dit, la honte est pour moi le pire des sentiments, pire que la peur.

C’est quand même de la censure alors ?
Appelez cela comme vous voulez. Chaque peuple défend le socle sur lequel il a construit sa nation. Vous pouvez aller dans n’importe quelle librairie ou bibliothèque, vous y trouverez des ouvrages parlant de la guerre de Libération nationale défendant des points de vue complètement différents.
Le débat est ouvert. Il est permis et même encouragé puisque les historiens et les chercheurs travaillent pour des centres et des laboratoires de recherche financés par l’État. Le président de la République a honoré la mémoire de Abane, de Messali, de Krim ou de Khider en baptisant de leur nom des édifices publics. Il n’y a pas de tabou. Mais, je ne permettrai jamais, chez nous, de révisionnisme ou d’apologie du colonialisme.

Les moyens dont les artistes ont disposé pour l’année 2007 vont-ils disparaître en 2008 ?
Je vous l’ai dit. 2007 n’est pas un fétu de paille. En 2008, le livre bénéficiera encore de la même opération (édition 2 001 titres), le cinéma et le théâtre bénéficieront également de soutien. Notre programme d’au moins une bibliothèque standard Unesco par commune avance très bien, il sera achevé fin 2009. D’ici fin 2008, il y aura une dizaine de nouveaux théâtres régionaux et d’ici fin 2009 une dizaine de musées ouvriront à travers le pays. L’année 2008 verra une quinzaine de nouveaux festivals institutionnalisés en plus des trente-trois existants. L’encadrement juridique du livre, du cinéma et de la formation artistique sera revisité.
Je peux même vous annoncer une bonne nouvelle. Le ministère vient d’obtenir du gouvernement un terrain pour enfin réaliser à Ouled Fayet la grande salle de spectacle pouvant rassembler jusqu’à 10 000 personnes.
Vous voyez, ce n’est pas encore cette année que l’on prendra des vacances. Plus nous avons du travail, mieux nous nous portons.

On annonce depuis plusieurs mois votre départ. Est-ce que le Président vous soutient ?
Premièrement, je ne sais pas qui fait ces annonces. Sur ce point, vous semblez mieux renseigné que moi. Deuxièmement, il ne faut pas renverser les choses. Ce n’est pas au président de la République de me soutenir, c’est à moi de le faire en exécutant au mieux son programme pour la culture.

Pourquoi êtes-vous devenue agressive avec la presse, elle pourrait vous  servir ?
 Je ne suis pas agressive. Je suis très sereine, je dirai même plus, je suis zen. Vous renversez l’ordre des choses. Je vous les remets en place. Si j’avais été un homme, vous auriez loué ma rigueur. Puisque je suis une femme, vous appelez cela de l’agressivité. Cela s’appelle de la misogynie ordinaire. Cela pour la prétendue agressivité.
Quant à mon rôle et celui de la presse, j’ai une autre conception. Je suis membre du gouvernement, mon rôle n’est pas de faire ma propre promotion, mais je vous l'ai déjà dit, d’exécuter loyalement et le mieux possible le programme pour lequel le président de la République a été élu. La presse, quant à elle, n’est pas là pour me soutenir ou me servir, elle est là pour informer. Loyalement, elle aussi.

Sans vouloir être misogyne alors, Khalida Toumi a-t-elle changé ? A-t-elle trahi la cause des femmes et de la République comme certains le disent ?
 Je ne vais pas vous chanter comme Julio Iglesias “Non moi non plus je n’ai pas changé”. Ce sont aux actes que l’on juge les responsables politiques. Tout ce que je demande alors, c’est que l’on me dise où, quand et comment j’ai trahi la cause des femmes et de la République. Les slogans ne m’impressionnent plus. J’ai changé effectivement sur ce point. Cela s’appelle de la lucidité. C’est d’ailleurs le titre d’un excellent roman de José Saramago, prix Nobel portugais de littérature, que je vous invite vivement à lire.

Lorsque vous étiez dans l’opposition, vous encouragiez toujours les autres militants par votre optimisme. Êtes-vous toujours optimiste maintenant que vous êtes ministre de la Culture ?
Plus que jamais. Cet optimisme, je l’ai toujours puisé dans la générosité, le courage et le génie des Algériennes et des Algériens. Je vous rassure, ils ne sont pas près de changer. Bien au contraire. Comme le dit magnifiquement Kateb Yacine dans l’éternelle Nedjma que je cite de mémoire : “(…) au fond des ruines reconquises, la respiration de l’Algérie suffit à chasser les mouches…”

A. T.