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A la une / Entretien

Patrice Bouveret, directeur de l’Observatoire des armements France

“La France doit aider l’Algérie à nettoyer les sites des essais nucléaires”

© D. R.

Liberté : Il y a quelques semaines, l’Ican (Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires) a demandé à l’État français de remettre à l’Algérie la liste des zones contaminées par la radioactivité après les expériences atomiques, conduites entre 1960 et 1966, dans  le  Sud algérien. Avez-vous reçu une réponse ?
Patrice Bouveret : Non, pas pour le moment. Ce genre de chose prend du temps. Nous avons, néanmoins, rencontré, à notre demande, la semaine dernière, l’historien Benjamin Stora qui a été désigné par le président

Emmanuel Macron pour réaliser un rapport  sur  le  contentieux mémoriel entre la France et l’Algérie. Il nous a fait savoir que la question des essais nucléaires  au  Sahara  va  figurer  dans  son  rapport, sous  forme  de recommandations pour faire face aux répercussions sanitaires et environnementales des expériences. 

La prise en charge de cette question est-elle une urgence selon vous ? 
Il est, en  effet, grand  temps  de régler  le  problème.  Après avoir conduit ses derniers essais, l’armée française a quitté le Sahara en laissant sur place des déchets radioactifs, qui sont dangereux pour la population sur des dizaines de milliers d’années.

Il existe dans la région, qui a abrité  les essais, plusieurs déchets, certains dus à des accidents comme la lave radioactive qui s’est écoulée de la montagne d’In Ikker, après le tir raté de Beryl en 1962. Cette lave est toujours sur place comme beaucoup de déchets industriels et du matériel utilisé pour les expériences. Avant de partir, les militaires français ont creusé des trous où ils ont enfoui leur outillage.

Cela va du simple tournevis à des moteurs d’avions en passant par les cages où étaient enfermés les animaux qui ont servi aux tests sur la radioactivité. Toute une partie de ce matériel a été récupéré par la population locale, qui n’a jamais été informée des dangers encourus. En quittant les lieux, les Français n’ont pas pris la peine de mettre des barrières pour encercler les sites contaminés ou même de simples panneaux d’avertissement. 

Pourquoi  la  France  n’a-t-elle  pas  décontaminé  les  lieux  avant son départ ?
La France a commencé ses expériences au moment où l’Algérie était encore une colonie. Sur le plan juridique, elle était dans son droit. Le général De Gaulle voulait d’ailleurs garder le Sahara à l’indépendance de l’Algérie, en partie pour pouvoir continuer à y mener des essais nucléaires, au lieu d’aller plus loin en Polynésie et de construire de nouvelles installations coûteuses. 

Au cours des négociations d’Évian, le rapport de force militaire en faveur de la France lui a permis de garder encore pendant 5 ans un contrôle sur le Sahara. À ma connaissance, il n’y a  pas  de clauses  spécifiques dans les accords d’Évian  qui  obligeaient  la  France  à  nettoyer  les  zones  contaminées. Moralement, elle aurait pu assumer ses responsabilités et débarrasser ses déchets.

Il faut aussi  savoir qu’à  cette  époque, les  questions  environnementales ne constituaient pas une priorité dans  les rapports  entre les  États  et même en matière de politique intérieure. Il a fallu attendre les années 2000 pour que le problème soit soulevé avec plus de gravité. 

Que s’est-il passé à cette période ?
À  la  fin  des  années  90, nous  avons  été  en  contact  avec  des médecins algériens qui travaillaient dans le Sud et des personnes qui ont recueilli des témoignages d’habitants ou même de personnels hospitaliers interpellés par l’augmentation de certaines maladies et de malformations de nouveau-nés.

Ces derniers ne faisaient pas nécessairement le lien entre les problèmes de santé qui se posaient et les effets de la radioactivité.  Or, nous savons aujourd’hui que certaines maladies comme le cancer peuvent se déclencher 20 ou 30 ans après des expositions radioactives. En France, des appelés, qui ont pris part aux essais nucléaires, ont également développé des maladies sans savoir que c’est à cause de leur présence sur les sites contaminés.

Le lien a été fait après la guerre du Golfe en 1991 avec l’apparition de maladies chez des soldats entraînés par l’utilisation d’armes à uranium appauvri. Les anciens appelés d’Algerie se sont alors organisés en association et ont demandé des indemnisations qui leur ont été accordées à la suite d’une loi votée en 2010.

Comment  peut-on évaluer  de  manière  exacte  les  répercussions des essais en Algérie, surtout qu’aucune étude d’impact n’a été réalisée ? 
Il y a eu plusieurs alertes. Des infirmiers d’un hôpital de Reggane avaient sonné l’alarme au début des années 2000 en constatant une augmentation du nombre de malformations chez les nourrissons. Mais il n’y a pas eu d’enquête sérieuse au niveau sanitaire.

Y a-t-il justement un moyen de connaître l’ampleur des contaminations ?
Des études ont déjà été menées dans d’autres régions du monde. En Polynésie, des relevés ont pu être faits sur l’évolution du nombre de morts parmi la population. Un surcroît du nombre des cancers a été également noté, partiellement à partir de questionnaires adressés aux personnels qui ont participé aux essais.

Des études de même type ont été également réalisées après les incidents nucléaires de Fukushima et de Tchernobyl. D’autres expertises abordent la question des transmissions transgénérationnelles et permettent d’identifier dans les familles ceux qui ont été contaminés en premier. 

Pour mener  des  enquêtes, l’Algérie  a  besoin  d’informations  sur le déroulement des essais. Or, beaucoup sont encore détenues par la France...
L’État français doit impérativement transmettre à son homologue algérien tous les relevés sur les essais, sur le matériel enfoui dans le sol et sur le personnel qui a travaillé sur les sites. En plus des Français, il y a beaucoup d’Algériens et même des Nigériens qui ont besoin d’être suivis sur le plan médical. La transmission de toutes ces données ne demande pas beaucoup de moyens.

Il faut juste qu’une décision politique soit prise. L’État français doit également aider l’Algérie à nettoyer les sites des essais nucléaires et rapatrier son matériel. Le niveau de radioactivité dans les régions touchées est encore hors normes aujourd’hui. Une présence de vingt minutes sur un des sites équivaut à une dose de radioactivité d’un an pour un travailleur du nucléaire. 

Pourquoi  la France  refuse-t-elle  encore de transmettre les cartes des sites et les relevés des essais ?
Il faut rappeler que l’État français  a  mis des années pour remettre à l’Algérie les plans des mines posées aux frontières avec la Tunisie et le Maroc. Avec le nucléaire, c’est encore plus compliqué. La France a beaucoup misé sur cette industrie pour son développement.

Il lui  est  encore  difficile  de reconnaître qu’elle  a  délibérément  exposé des populations à des dangers  radioactifs. Jusqu’à  ces  dernières  années, les autorités ont toujours affirmé que les essais étaient propres et que toutes les précautions avaient été prises. 

Des accidents ont pourtant eu lieu et ont été bien documentés ...
Il y a eu plusieurs accidents. Mais  comme  ils  se sont produits dans le désert, on a donné l’illusion que la région n’était pas habitée. Or, des villages ont été couverts par le nuage radioactif de Beryl. Des témoins ont, d’ailleurs, rapporté que l’armée a installé de gros ventilateurs à proximité du village le plus proche pour chasser le nuage.

Ceux qui prenaient les décisions étaient bien au courant des risques et ne voulaient pas les reconnaître.  Côté algérien, il y a eu aussi une espèce d’ambiguïté dans la prise en charge de la question des essais car ceux-ci ont été autorisés après l’indépendance. Les Algériens avaient également une responsabilité et ne voulaient pas se voir interpellés sur le sujet. 

Aujourd’hui, l’Algérie demande des indemnisations. Pensez-vous qu’elle pourra les obtenir ? 
Le changement du personnel politique   en France  pourrait  faire avancer ce dossier. La nouvelle génération au pouvoir a un regard plus serein sur ce qui s’est passé en Algérie avant l’indépendance.

Une  prise  en  compte  plus  importante  aujourd’hui  des  questions environnementales est également un point positif. Encore une fois, d’un point de vue juridique, la France n’est pas tenue de nettoyer ses déchets nucléaires en Algérie, mais son refus pourrait lui causer du tort au niveau international.
 

Entretien réalisé à Paris par : SAMIA LOKMANE-KHELIL

 


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