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A la une / Entretien

Maître Hocine Zahouane à Liberté

“La Ligue ne transigera pas sur ses principes”

Le nouveau président de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’Homme (LADDH) révèle, dans l’entretien qui suit, que son organisation veut élaborer un standard national des droits de l’Homme, qui soit conforme à la charte des Nations unies, aux expériences régionales et aux spécificités de notre pays, notamment en ce qui concerne le problème de la femme.


Liberté : L’Algérie vient d’organiser un référendum sur la charte pour la paix et la réconciliation nationale. Un commentaire sur les résultats du scrutin…
Me H. Zahouane : Ratiociner sur les 97,36% des suffrages est un procédé de raisonnement qui vous mènera forcément en butoir. Et ceux qui s’enferment dans le cercle des spéculations sur la fraude et l’authenticité du scrutin ne parviendront qu’à des conclusions futiles, sans emprise réelle sur les problèmes de fond…

Et quels sont ces problèmes de fond ?
Il y a d’abord le fondement et la nature de la démarche référendaire, et accessoirement l’économie de ladite charte de réconciliation nationale… La démarche référendaire s’était donné pour fondement la réalisation de la réconciliation. Cela induit que la société algérienne est dans un état où ses composantes sont en relation d’hostilité et d’affrontement, voire de guerre civile. Un tel constat, qui se base sur le bilan des 12 ou 15 dernières années en faits de violence, de massacres, de viols, de torture, d’assassinats, de destructions et d’exactions en tous genres, pour conclure à la nécessité d’en finir, ignore que le fondement premier du lien social est le sentiment de justice. Certes, ce sentiment est souvent mis à mal, et c’est la prévalence de son antinomie… Le sentiment d’injustice conduit aux pires dérèglements des groupements sociaux, mais chaque fois que des crises graves ont ébranlé des populations, des pays, c’est la réhabilitation du sentiment de justice qui leur a fait retrouver leur équilibre. Disons pour simplifier que le sentiment de justice s’incarne dans la conviction que l’arbitraire est partout prohibé et réprimé dans la société, et que le crime ne reste jamais impuni. Or, la démarche référendaire pose comme prémisse que pour amorcer une nouvelle “ère de paix, de sécurité et de progrès social”, il faut effacer jusqu’aux moindres traces de notre déchéance nationale, marquée par plus d’une décennie d’horreur, de larmes et de sang.
 
Où voulez-vous en venir exactement ?
Selon cette démarche, nous sommes tous coupables, donc à quoi bon remuer le couteau dans la plaie ? Tueurs et tués, violeurs et violés, tortionnaires et torturés, massacreurs et massacrés, tous sont des victimes de la “tragédie nationale”. Nous voilà dans le tragisme ! Et être un peuple tragique confère une certaine noblesse. Dès lors, notre marche vers la réconciliation doit s’appuyer sur une grande négation : il n’y a pas de crimes contre l’humanité en Algérie, il n’y a pas de crime tout court, il n’y a que la tragédie. L’impératif est catégorique : il faut oublier et il faut pardonner. Toute réaction récalcitrante à cette double injonction est passible de l’anathème antinational et virtuellement des foudres de la loi. Comprenez alors comment à partir d’un déni de justice, on ne peut aboutir qu’aux résultats du 29 septembre : 97,36% ! Combien les volontés des seigneurs sont impénétrables !

Selon vous, comment se concrétisera cette charte sur le terrain pour les victimes du terrorisme, les familles de disparus, les Patriotes et les familles de terroristes ?
Victimes du terrorisme et familles de disparus seront sommées de se taire. Désormais, on criminalisera, on réprimera les parents des victimes, qui continueront à revendiquer la vérité sur le sort de leurs parents et la justice envers les auteurs de leurs supplices. Il y a déjà eu des préventions de ce genre proférées par les fonctionnaires de la commission Ksentini envers les manifestants de mercredi, devant le palais du Peuple. On voudra également étouffer les protestations par des propositions d’indemnisation matérielle contre la renonciation à toute poursuite de la contestation, contre l’occultation de la vérité et le déni de justice. Les Patriotes seront laissés pour compte. Les supplétifs ayant servi de paravent face aux vagues de violence ne pourront même pas bénéficier d’un plan de reconversion, vu leur composition hétéroclite et leur manque de qualification. Quant aux membres des familles de terroristes, ils se voient gratifier dans la charte d’une intention d’assistance dont la concrétisation sera déterminée par les promoteurs.

Et qu’en sera-t-il sur le terrain politique ?
Sur le terrain politique, la tendance est au resserrement de la marge d’autonomie des organisations à tempérament indépendant. Le déroulement de la campagne a montré combien celles-ci ont été littéralement étouffées et exclues du champ médiatique. Seules les formations supplétives dites membres de la “coalition” gouvernementale ont eu la bride rabattue, pour participer à la campagne d’ostracisme envers toute velléité d’opposition. Le pessimisme est donc de bonne méthode pour prévenir les désillusions… Nul ne peut prévoir comment se réactivera le champ politique et social après ce référendum. D’ailleurs, il est plus réaliste d’écouter davantage le champ social que les soubresauts d’un champ politique réduit à sa plus simple expression. Ceux qui ont cru s’offrir un plébiscite à travers un exorcisme référendaire peuvent sombrer dans la tentation d’une dérive absolutiste… C’est l’avenir qui parlera.

Maître Zahouane, votre ligue maintiendra-t-elle le cap sur ses revendications, y compris sur le dossier des disparus ?
La LADDH demeurera fidèle à ses engagements et à ses principes. Sur tout ce qui touche à la symbolique des droits de l’Homme, elle ne transigera pas.

Pour dépasser une crise ou un conflit et reconstruire leur société, des pays ont dû opter pour un refoulement momentané. Et malgré l’amnistie, un travail de mémoire et de vérité a été mené par le mouvement associatif et citoyen. Une telle démarche est-elle envisageable dans notre pays ?
Je vous fais remarquer que le terme “refoulement” appliqué aux problèmes de vérité et de mémoire est impertinent et irrecevable. C’est tout ce que veut ladite charte de réconciliation en ordonnant l’oubli et en exigeant le pardon.
Le refoulement est un processus psychologique extrêmement grave à l’échelle individuelle ou des groupes, une inversion de la tendance naturelle à exprimer sa douleur. Alors concernant ce qu’on appelle aujourd’hui la tragédie nationale, faisons le travail de mémoire tout de suite, dans l’intérêt de tous, y compris des auteurs de cette tragédie. Ceux qui s’y opposent en occultant la recherche de la vérité et en déniant le droit des victimes à la justice ne savent pas qu’ils préparent des retours de refoulés, qui peuvent être sanglants.
De toute manière, le devoir de tout mouvement associatif autonome, celui de tous les intellectuels concernés par ce domaine, celui de militants des droits de l’Homme, est de ne pas désarmer pour que ce travail se fasse envers et contre tout. Des pays moins touchés que nous, comme le Chili, l’Argentine, l’Afrique du Sud, nous ont donné la leçon : ils ont traité le problème, chacun à sa façon, ont fait des films, procédé à des fouilles, organisé des débats publics, cassé des lois scélérates d’amnistie et ce n’est pas fini… Tôt ou tard, l’Algérie devra emprunter cette voie.

Vous avez déclaré dernièrement que la LADDH a en sa possession un plan de sortie de la crise. Pourriez-vous nous en dire plus sur le sujet ?
Ce plan comporte trois grands principes. Le premier est celui de la transparence et de la vérité. Nous sommes dans l’absence totale de discernement. Quels sont les ressorts de la crise ? Quel est le nombre total des victimes ? Il faut un audit exhaustif, qui doit être dressé par une autorité neutre et indépendante. Solennellement constituée et mise en place, cette autorité sera dotée de pouvoirs d’investigation étendus. Elle aura un pouvoir de réquisition, d’audition et même de mise en examen contre toute personne ou service qui, sciemment et volontairement, ferait obstacle à sa mission.
Elle aura un droit d’accès aux médias élargis afin d’informer l’opinion de l’avancement de ses travaux et de l’instruire des difficultés rencontrées. Elle devra borner sa mission dans le temps, nous proposons 18 mois, avec une date-butoir, à laquelle elle doit livrer les conclusions de ses travaux ou faire aveu de ses échecs. Le second principe est celui de juridicisation. Il y a trois niveaux de juridicisation qui peuvent entrer en œuvre dans ce processus : celui de la justice traditionnelle en supposant qu’elle retrouve son autonomie, celui de la justice transitionnelle, dont l’Afrique du Sud de Mandela nous a donné une esquisse et, enfin, pour les cas récalcitrants, la justice universelle. Au fond, les Algériens, dès qu’un diagnostic exhaustif sera porté à leur connaissance, sauront faire suivre les autres traitements. Pour ce qui est du 3e principe, c’est celui de la catharsis. La phase de la catharsis permettra aux victimes et à leurs parents, ainsi qu’à toute la société, d’évacuer les traumatismes, d’aborder la phase de deuil par la libération de la parole. Pour la consécration de ce vaste effort de rédemption, il faudra élever un mémorial en hommage à toutes les victimes.

Une dernière question, qu’est-ce qui distingue le nouveau programme de votre ligue des programmes précédents ?
Depuis longtemps, nous essayons de forger un standard algérien des droits de l’Homme, en conformité avec le standard universel, c’est-à-dire la charte de l’ONU, les expériences régionales et les spécificités algériennes, notamment le problème de la femme. La LADDH essaie de faire œuvre originale en inventant des mécanismes de conciliation fondés sur le libre choix de la femme.
Outre le devoir de critique, de dénonciation et d’exhortation, la ligue est consciente que le fondamental réside dans la formation et la transmission de la culture des droits de l’Homme à la nouvelle génération. Donc, nouveau programme de formation, nouveau programme de communication, redéploiement organique, renforcement de nos réseaux de coopération avec l’extérieur. La LADDH énonce trois principes qui peuvent s’inscrire en devise sur ses étendards. Un, le salaire des droits de l’Homme est dans les droits de l’Homme eux-mêmes. Deux, les droits de l’Homme ont vocation œcuménique, ce qui signifie qu’ils permettent de transcender les oppositions religieuses, partisanes, raciales, ethniques, culturelles, tant qu’ils se fondent sur le principe de la bilatéralité et de la reconnaissance de l’autre. Enfin, notre part d’humanité comme revendication d’un droit de contribution au nouvel ordre mondial contre les dérives ultralibérales, la marginalisation de continents entiers, la prévalence de la loi du plus fort, etc. Faire sienne la formule de Jean-Paul Sartre : “Lorsqu’un jour notre espèce se sera faite, l’humanité ne sera pas la somme des habitants du globe, mais la richesse infinie de leurs réciprocités.”

H. A.