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A la une / Entretien

Belaïd Abane, auteur et cousin du héros de la révolution, à Liberté

“La mort de Abane ne doit pas alimenter la rancœur”

Bélaïd Abane vient de publier “L’Algérie en guerre : Abane Ramdane et les fusils de la rébellion”, aux éditions L’Harmattan, en France. Dans cet entretien, qui se lit d’un seul trait, tant il est passionnant, il évoque les souvenirs de son cousin à Azouza mais, au-delà, insiste sur l’obligation de purger l’histoire de la révolution algérienne des mythes et des mensonges, non pas pour entretenir la “fitna”, mais par souci de pédagogie pour dire à la France, qui refuse de reconnaître ses crimes coloniaux, que nous, on est capable de porter un regard serein sur notre passé.

Liberté : Bélaïd Abane, vous venez de publier l’Algérie en guerre : Abane Ramdane et les fusils de la rébellion, aux éditions L’Harmattan, en France. Cet ouvrage coïncide avec le 54e anniversaire du déclenchement de la glorieuse Révolution du 1er Novembre 1954. Pouvez-vous développer à nos lecteurs les grands axes de votre précieuse contribution à l’écriture de l’histoire de l’Algérie contemporaine ?
 Bélaïd Abane : Je suis heureux que la sortie de ce livre coïncide avec le 54e anniversaire du 1er Novembre. Qu’ai-je voulu écrire et exprimer exactement dans ce livre ? Une sorte de fresque du calvaire enduré par la “masse indigène” comme l’appelaient alors les historiens colonialistes. Ce “récit” est fait à travers 3 grandes périodes. La première est celle de la résistance à la guerre de dévastation méthodique entreprise par les colonels et les généraux de l’“Armée d’Afrique”, une guerre qui se soldera par l’écrasement physique, économique, moral et culturel de la société algérienne. Résultat : la population algérienne sera réduite de deux tiers entre 1830 et 1871, soit en l’espace de 40 ans. La deuxième période commence en effet par les premiers balbutiements d’une nation algérienne moderne alors que le sort du pays semble définitivement scellé et que la domination coloniale paraît aux yeux des Algériens comme une réalité intangible. Les fêtes fastueuses du Centenaire (1830-1930) dans un style arrogant et provocant – le régime colonial fait défiler des troupes avec les uniformes de l’“Armée d’Afrique” et des enfants en tenue de croisés —, si elles blessent douloureusement leur mémoire sont en effet perçues par les Algériens comme le signe d’une domination écrasante installée pour l’éternité. Ils n’ont alors d’autre choix que d’appliquer le principe de réalité et de s’en remettre à la légalité du vainqueur, à ses principes, à ses institutions, afin d’améliorer un tant soit peu le sort proche de l’animalité de l’immense majorité des Algériens. La troisième période est celle qui suit l’échec de la précédente. Échec des recours pacifiques, échec des voies légales, échec du parlementarisme et résurgence des procédés génocidaires pratiqués dans le passé avec le massacre sauvage et massif du 8 mai 1945. C’est celle où les Algériens commencent à s’organiser pour une forme de résistance jusque-là inédite, car elle est cette fois globale, c'est-à-dire nationale, rurale et urbaine, multiforme : politique, militaire et diplomatique, ouverte sur le monde qu’elle prend à témoin en se projetant dans l’universel. C’est le dernier round livré à l’adversité coloniale, dont l’élan se cristallisera dans l’explosion du 1er Novembre, laquelle sera bientôt relayée par un travail d’organisation, de politisation, d’unification et de coordination de tous les potentiels Algériens. Le congrès de la Soummam est l’un des moments forts de cette troisième phase. C’est en effet à la Soummam que renaîtra l’État algérien, une Algérie en guerre (le titre du livre) qui se dresse dans une quasi-unanimité nationale contre une puissance coloniale décidée à la maintenir sous sa domination. Le fil conducteur de cette période est la contribution décisive d’Abane Ramdane à cette œuvre de rassemblement, d’organisation et de conscientisation des Algériens autour de l’objectif de libération nationale et d’indépendance.

Dans votre ouvrage, une place importante est consacrée à la bataille d’Alger que vous considérez comme un moment décisif. Pourquoi ?
Une place particulière est donnée à “la bataille d’Alger” à laquelle j’ai consacré une 4e partie. Le vocable lui-même a été inventé par les officiers parachutistes. Quant au terrorisme pratiqué par le FLN, il est analysé comme le boomerang de la responsabilité collective pratiquée par l’armée coloniale dans le bled, un boomerang qui revient, implacable, à la face du régime colonial. “La bataille d’Alger” est également analysée comme un cuisant Dîen Bien Phu politique pour le nationalisme colonial français. En dépit de sa victoire militaire, le système commence à se craqueler à Alger. La fitna qui gagne la société et l’armée françaises fait tomber la 4e République et mène certains officiers dans la voie de la dérive fasciste. Le FLN en sort certes en lambeaux, mais “la bataille d’Alger” lui confère la légitimité et la représentativité dans l’opinion internationale. Il faut dire, par ailleurs, que certains historiens algériens continuent de s’empêtrer dans des préalables méthodologiques, tétanisés qu’ils sont par l’accusation de manque d’objectivité qu’ils croient suspendue au-dessus de leur tête comme une épée de Damoclès. Du reste, la longue période de glaciation de l’histoire nationale ne relève pas seulement de la censure politique, comme on a souvent tendance à le croire. Elle est surtout le fait et le résultat d’une incurable frilosité intellectuelle de beaucoup d’historiens algériens, en particulier, et des intellectuels en général. 54 ans plus tard, il est peut-être temps d’y mettre fin. Prenons l’exemple du débat sur le “rôle positif de la colonisation”. La plupart des officiels français, de droite comme de gauche, dont j’ai entendu les déclarations, disent qu’il faut laisser les historiens travailler. C’est une façon de noyer le poisson. Si vous voulez jeter le voile sur un événement grave, créez une commission d’enquête. C’est la même chose pour l’histoire. Si vous voulez la rendre opaque au plus grand nombre, confiez-là aux seuls historiens. Avec tout le respect que je dois à leur travail dont je me suis du reste généreusement inspiré, il est temps que les historiens acceptent de faire un compromis et de céder une partie de leur magistère. J’ai également tenté de donner de l’épaisseur et de l’humanité aux dirigeants du FLN et aux combattants de l’ALN, présentés dans la presse, la propagande coloniale et même plus récemment au cinéma sous l’angle de l’infériorité morale et de la perversité la plus radicale. Il y a quelques mois, je suis ressorti outré et le cœur gros du dernier film de Florent Emilio Siri, l’Ennemi intime, qui traite des problèmes de conscience, face à la répression, de deux officiers français interprétés du reste avec talent par Benoît Magimel et Albert Dupontel. Ce réalisateur qui a pourtant fait un effort louable dans la manière de traiter de la “guerre d’Algérie”, en montrant de façon claire qu’il s’agit d’une guerre de reconquête coloniale, ne s’est pourtant pas départi des représentations habituelles du fellaga sans visage, sans épaisseur, ombre menaçante et malfaisante, ni de la sempiternelle asymétrie entre le “guerrier barbare” auquel fait face le “soldat tourmenté de la civilisation” et  tous ces clichés de la propagande coloniale que je traite dans la dernière partie de mon livre. L’un des mérites d’Abane Ramdane est d’avoir œuvré et réussi à redresser dans l’opinion – car la guerre de libération était aussi une guerre pour l’opinion — l’image d’un FLN “barbare”, “fanatique” et groupusculaire, et de transformer les fusils de chasse de la rébellion en résistants nationaux légitimes contre l’oppression coloniale.

Certains s’étonneront sûrement que l’on évoque Abane Ramdane pour un 1er novembre, alors qu’il était encore en prison à l’époque du déclenchement de la révolution. Qu’avez-vous à leur répondre, vous qui avez intitulé un de vos chapitres “Abane Ramdane et le 1er novembre” ?
Abane a été effectivement libéré 2 mois et demi après le déclenchement de la révolution. Il entrera en clandestinité  début mars 1955, moins de 2 mois après son retour à Azouza. Contrairement à ce que l’on peut entendre et lire ici et là, Abane n’était pas un nouveau venu. On a même dit un inconnu. Je rappelle d’abord qu’il a été membre du comité central du PPA-MTLD, issu de la session de mars 1950  qui s’est tenue dans la ferme de Mustapha Sahraoui à Larbaâ, après avoir été à la fois chef de wilaya et responsable de l’OS. Ben Khedda, qui dresse la liste des membres du CC, est un témoin crédible et digne de foi. Abane se fera ensuite connaître en 1952 après une grève de la faim de
33 jours et lorsqu’il fera tomber le directeur de la prison d’Ensisheim en faisant parvenir une lettre au Parti qui la publiera dans l’Algérie libre que dirigeait alors Abderrahmane Kiouane. Transféré à la prison d’Albi puis à celle de Maison Carrée (El-Harrach), il est tenu régulièrement au courant de la crise qui secoue le Parti mais aussi des préparatifs du 1er novembre. Des témoignages convergents, que je rapporte en détail dans mon livre, prouvent même qu’il était étroitement associé à ces préparatifs et qu’il faisait partie d’un comité révolutionnaire de 12 membres, mis sur pied fin octobre 1954 pour prendre en charge les destinées de la résistance algérienne. Selon Rabah Bitat, dont j’ai recueilli personnellement le témoignage à la fin des années 1980, Ben M’hidi aurait même suggéré de “différer le déclenchement jusqu’à la libération d’Anselme (pseudonyme d’Abane, ndlr)”. Si vous lisez Fathi Dib, le major égyptien des Moukhabarat, chargé des affaires de la Révolution algérienne, il ne dit pas autre chose. De qui tiendrait-il ces informations si ce n’est de Ben Bella dont on peut difficilement imaginer qu’il puisse affabuler pour valoriser le rôle d’Abane. Tout cela explique pourquoi ce dernier, arrivant à Alger, prend tout naturellement sa place dans le staff dirigeant et en deviendra même l’âme et la force motrice au bout de quelques mois. Et tout cela sans complexe et sans donner la moindre impression d’avoir pris le train en marche. Si donc Abane n’était pas physiquement partie prenante au 1er novembre, il y était moralement et organiquement associé. À aucun moment, un dirigeant “historique”, pas même Ben Bella, ne viendra contester cette distribution des rôles. Ni Krim, qui s’attribuera plus tard le mérite d’avoir recruté Abane. Le chef de la zone III ne prendra ombrage du rôle central d’Abane dans le mouvement qu’au moment où il se sent lui-même un peu marginalisé au sein de la direction d’Alger. Voilà donc quelques arguments, bien plus étayés dans mon livre, qui expliquent pourquoi il n’est pas incongru d’évoquer Abane pour un 1er novembre.

Vous évoquez aussi des aspects tabous de l’histoire du Mouvement national dans cet ouvrage. Pouvons-nous en savoir plus, M. Abane ?
 Des aspects tabous, non. Inédits, oui. Il n’y a pas de sujet ou de question tabous. Il faut à tout prix persévérer dans le travail de mémoire entamé par le président Chadli Bendjedid dans les années 1980 en tirant de l’oubli certaines grandes figures de l’histoire nationale comme Abane Ramdane, Mohamed Khider, Abbas Laghrour, Mohamed Lamouri, etc. Le président Abdelaziz Bouteflika, dans une démarche empreinte d’irénisme, poursuivra ce travail dès son arrivée au pouvoir en 1999 en réinstallant à la place qu’ils méritent dans l’histoire nationale ces mêmes figures et d’autres, notamment Messali El Hadj resté durant plusieurs décennies comme l’énigmatique chaînon manquant de l’histoire du nationalisme algérien. Ceux qui veulent imposer un black-out sur notre histoire nationale ne sont pas logiques. Ce sont souvent les mêmes qui interpellent la France pour lui rappeler les pages sombres de son passé colonial. Il y aurait donc une logique qui voudrait que l’on exige de la France qu’elle se penche sur son passé, qu’elle fasse son travail de mémoire et son mea culpa en reconnaissant ses fautes et les souffrances infligées au peuple algérien du fait de la colonisation et de la guerre de reconquête coloniale. Et une autre logique qui voudrait que chez nous, on jette un voile opaque définitivement sur notre guerre de Libération. La meilleure façon d’amener l’État français à reconnaître ses fautes, certes incommensurablement plus lourdes, c’est de donner l’exemple en effectuant notre propre travail d’introspection et de dire : voilà ce que fut exactement telle ou telle période de notre histoire et de reconnaître qu’il y eut faute ou que l’on pouvait faire ou agir différemment. Prenons le cas de l’affaire de Casbah Melouza que je traite dans mon livre sans faux-fuyants ni concessions d’aucune sorte. C’est une grosse tache noire dans l’histoire du mouvement de libération nationale. Il est temps de le dire et de reconnaître qu’il était possible de faire autrement. Je me suis également interrogé sur les événements du 20 août 1955 et de leur bien-fondé tactique et stratégique. Quant à l’assassinat d’Abane Ramdane, il est traité de manière sereine et apaisée dans un 2e livre qui sera publié dans les prochains mois.

La mort d’Abane Ramdane continue de faire régulièrement irruption dans le débat sur l’écriture de l’histoire. Estimez-vous que toute vérité est  bonne à dire sachant que l’histoire de la Révolution algérienne est émaillée de cas de liquidations physiques ?
 La vérité est toujours bonne à dire. Mais elle doit être dite non pour attiser la haine, la discorde ou engendrer la fitna, mais au contraire pour pacifier la mémoire nationale. Ma démarche, si elle s’inscrit incontestablement dans une quête de vérité et, croyez-moi, une vérité douloureuse comme l’effet du couteau dans la plaie, est par contre totalement affranchie de tout ressentiment, de toute acrimonie et de tout esprit de haine. Du reste contre qui ? Les principaux protagonistes de l’affaire ne sont plus de ce monde. Il est cependant indispensable d’aller au bout de la vérité et de démanteler certains mensonges qui, comme chacun le sait, fleurissent si bien sur la tombe des morts, ceux qu’il est si facile d’attaquer, pense-t-on, parce qu’ils ne sont plus là pour répondre et se défendre. Je vais vous raconter une anecdote que je livre en détail dans mon prochain livre. Après l’attaque contre Abane, d’Ali Kafi, lequel, soit dit en passant, n’en a tiré aucune gloire, contrairement à ce qu’il avait sans doute espéré, et a même été condamné par le tribunal de Bir Mourad-Raïs, j’ai eu la naïveté de croire qu’il pouvait y avoir une sorte de solidarité entre les hauts dirigeants de la Révolution. J’ai poussé cette naïveté jusqu’à aller voir le président Ben Bella, le meilleur ennemi politique d’Abane. Vous pouvez en rire, ce n’est pas la première fois que je fasse preuve d’une naïveté renversante. Je lui dis ceci : “Monsieur le président, je sais que vos rapports avec Abane étaient des plus exécrables. Mais le temps a passé, le peuple algérien est libre et l’Algérie indépendante. Si vous, le meilleur adversaire d’Abane, vous faites un communiqué pour dire que les propos d’Ali Kafi n’ont aucun sens, on mettra un point final à cette histoire. Le jour où vous ne serez plus de ce monde, destin inéluctable pour toute créature, il se trouvera toujours quelqu’un pour se dresser contre ceux qui iront cracher sur votre tombe comme on vient de le faire sur Abane.” Vous savez ce qu’il m’a répondu ? Il m’a dit exactement ceci : “Non, je ne peux pas. Si je le fais, il va m’attaquer. Mais je parlerai un jour.” Le président Ben Bella parlera effectivement deux ans plus tard pour s’acharner lui aussi sur Abane qui, lui, n’est plus là pour contre-attaquer et se défendre. Ce jour-là, je me suis souvenu de la réponse de Lamine Debaghine à ma question : pourquoi s’acharne-t-on encore sur Abane ? Le vieux docteur me répond : les morts ne font peur à personne. Quant aux liquidations physiques, il y en eut bien sûr et pas toujours pour des motifs défendables. Il faudra peut-être que l’on réfléchisse, afin de travailler dans le sens de l’apaisement général, pour instaurer une sorte de journée nationale du souvenir consacrée à tous nos compatriotes morts pour l’Algérie et auxquels a été donnée une mort injuste ou par erreur durant la guerre de Libération nationale. Encore un excès de naïveté, n’est-ce pas ?

Il y a énormément d’écrits sur la mort d’Abane Ramdane. À ce jour, on ne sait pas encore quelle est la véritable part des choses ?
 Sur la mort d’Abane que je traite dans mon 2e livre, il y a d’innombrables morceaux de vérité. Mon travail a consisté à les rassembler pour reconstituer ce qui me paraît être la vérité. Car, tous les morceaux se sont imbriqués les uns dans les autres comme lorsqu’on reconstitue un puzzle. J’ai ajouté une touche de feeling personnelle, une espèce de sentiment qui vient de ce qu’il y a de plus profond en moi. En mon âme et conscience, et surtout en homme libre. C’est la seule chose que je revendique. Pour le reste, chacun est libre de juger.

Avez-vous connu Abane Ramdane pendant la révolution ? Quelle image, quel souvenir vous en gardez ?
Oui, bien sûr. Les souvenirs sont encore vivaces. D’abord, à sa sortie de prison en janvier 1955 : une joie générale qui vire rapidement à la tristesse et à la consternation, car yemma Fatma, sa mère, sous le coup de l’émotion, venait de subir une attaque cérébrale avec paralysie de tout le côté droit. Souvenirs également des allées et venues dans les venelles d’Azouza, de visiteurs arrivant, sourire aux lèvres, heureux de venir saluer le fils, et repartant la mine consternée après avoir vu la mère terrassée par la maladie. Je le revois également entouré d’un groupe de jeunes l’écoutant religieusement. Je l’écoutais moi aussi, mon cœur d’enfant envahi par une sourde inquiétude. Il disait en martelant ces mots : “Notre pays, il n’y a pas le moindre doute, retrouvera sa liberté. Mais ce sera terrible. Nous vivrons l’enfer pour en payer le prix. Le colonialisme ne lâchera pas facilement prise sur  cette terre. Il bombardera nos villages et brûlera nos forêts. Des enfants, des femmes et des vieillards mourront. Parmi vous, beaucoup ne seront plus de ce monde lorsque notre pays retrouvera sa liberté.” Devant la mine consternée et défaite de son auditoire, il ajoute : “Si ça peut vous rassurer, moi non plus, je ne verrai pas l’indépendance.” J’ai également le souvenir de ses colères explosives à la moindre entorse à l’équité ou à la justice (lbatal) et face à l’usage abusif de la force (draâ), ces comportements qui l’insupportent au plus haut point. La dernière fois que je l’ai entrevu, c’est vers le début de l’automne 1956. Notre maison d’Azouza était devenue pour un soir le modeste palais du gouvernement de l’Algérie en guerre. De retour de la Soummam, les dirigeants du FLN, dont Ben M’hidi, Krim, Ouamrane, avaient fait un crochet par Azouza. Abane voulait sans doute revoir  pour la dernière fois sa mère qui était encore clouée au lit. Il y eut une réunion houleuse avec les responsables FLN du village. Je revois à ses côtés pour la dernière fois mon frère Dahmane, un fusil de chasse tout neuf en bandoulière, avant de faire ses adieux à ma mère éplorée. Il vient lui annoncer sa décision irrévocable de partir au maquis. Il sera affecté à la Wilaya IV, dans l’Atlas blidéen, où il trouvera la mort le 15 février 1957 à la bataille d’Ahl El-Oued, aux côtés du commandant si Yahya, Aït Maâmar Yahya, de son vrai nom, sur les hauteurs de Sidi El-Madani dans les gorges de la Chiffa.

Monsieur Abane, vous êtes professeur en médecine. Pourquoi dès lors votre intérêt pour l’histoire de la révolution ?
J’ai une autre casquette que celle de médecin. Cette autre casquette, je ne l’ai jamais vraiment abandonnée, même si durant la période la plus chaude de ma carrière médicale, je l’ai remisée au fond du placard. Cette casquette acquise sur les bancs de l’institut d’études politiques a toujours entretenu l’intérêt que j’ai pour la chose politique. Et qu’y a-t-il de plus politique que l’histoire et a fortiori dans un pays comme le nôtre où politique et histoire sont toujours intimement liées. Quant au choix d’écrire sur Abane, il s’est imposé au cours des années. D’abord, parce que j’ai accumulé beaucoup d’informations et de documents. L’autre raison est qu’Abane ne laisse pas indifférent. Quand, après le déverrouillage politique et idéologique de notre pays, qui a suivi les événements de 1988, Abane retrouve sa place dans l’histoire nationale, cela n’a pas été du goût de tout le monde. Les attaques ont commencé à pleuvoir. Certaines ont blessé douloureusement notre famille. Ce premier livre et le prochain sont également une réponse à toutes ces attaques. Une façon de dire à tous les contempteurs : Et vous, qu’avez-vous fait ? Quel est votre bilan ? Qu’avez-vous laissé à la postérité qui soit digne d’être critiqué ?

F. B.

Bio express
 Bélaïd Abane a vécu toute la guerre de libération à Azouza, transformée en village de regroupement à partir de l’année 1957. Après des études secondaires au lycée Amirouche de Tizi Ouzou, il s’inscrit à la faculté de médecine d’Alger et, l’année suivante, à l’institut d’études politiques. En 1975, il est docteur en médecine. La même année, il est reçu aux épreuves du DES de sciences politiques à la faculté de droit de Ben Aknoun. Sous l’égide du ministère de la Santé, il est envoyé en France pour se spécialiser en médecine physique et réadaptation. Après avoir gravi les échelons universitaires, il accède au grade de Professeur d’université en médecine et exerce comme chef de service au CHU Alger-Ouest durant une quinzaine d’années. Père de cinq enfants, Bélaïd Abane vit depuis une dizaine d’années à Paris où il partage son temps entre l’écriture et l’exercice de la médecine spécialisée dans un hôpital parisien de l’assistance publique.