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A la une / Entretien

Farid Cherbal, professeur des Universités

“La participation des étudiants au Télé-enseignement a été très faible”

© D.R.

En raison de la faiblesse de la connexion internet et des fréquentes coupures, nous nous retrouvons avec un télé-enseignement amputé de l’interactivité entre les enseignants et les étudiants.”

Liberté : Durant cette pandémie de Covid-19, l’Université algérienne a dû affronter une situation inédite. Quel bilan faites-vous de plusieurs mois de télé-enseignement ?

L’Université algérienne, qui vit une grave crise multidimensionnelle depuis quatre décennies, n’était pas préparée pour affronter cette situation inédite. En premier, nous pouvons rappeler que le ratio enseignants/étudiants est de 1 enseignant pour 26 étudiants en 2020 dans l’Université algérienne, avec toutefois une situation spécifique dans les filières des sciences humaines et sociales, où il serait de 1 enseignant pour 90 étudiants. Un ratio de 1 enseignant pour 10 à 15 étudiants, conforme aux normes pédagogiques universelles, aurait permis à l’Université algérienne de faire face à cette situation inédite avec une plus grande efficacité.
Un bilan partiel de plusieurs mois de télé-enseignement fait ressortir une situation très hétérogène au niveau des divers paliers du cursus universitaire et entre les différentes universités de notre pays. La présence et la participation des étudiants ont été très faibles durant ces mois d’enseignement à distance, ce qui est un marqueur pédagogique très important pour mesurer la démotivation des étudiants. Cela est dû au fait aussi qu’un grand nombre d’étudiants ne disposent pas d’un ordinateur portable, d’une connexion internet et d’un espace de travail à domicile. Par ailleurs, il faut rappeler que l’interactivité est un élément didactique fondamental dans la transmission du savoir en présentiel ou en virtuel. Malheureusement, en raison de la faiblesse de la connexion internet et des coupures fréquentes, durant ces quatre mois de télé-enseignement, il y a eu une utilisation de faible intensité des plateformes de vidéo-conférences comme Cisco Web, Google Meet, Zoom, Jitsi… qui permettent l’interactivité entre les enseignants et les étudiants. En raison de la faiblesse de la connexion internet et des fréquentes coupures, nous nous retrouvons donc avec un télé-enseignement à l’Université algérienne qui est amputé de sa dimension didactique essentielle qui est l’interactivité entre les enseignants et les étudiants.

Comment avez-vous géré justement ce problème de faiblesse du débit internet ?
La majorité des enseignants a géré cette situation en envoyant une grande partie de leurs documents pédagogiques (cours, fiches de TP et TD) par email sous forme de fichiers (doc ou Adobe) ou de vidéos. 
Nous voudrions souligner que malgré la fracture numérique, la faiblesse du débit internet, l’absence d’un budget spécifique pour financer le télé-enseignement, les conditions sociopédagogiques et de gouvernance, extrêmement difficiles, que connaît l’Université algérienne depuis des années, les enseignantes et les enseignants ont montré durant la pandémie de Covid-19 une grande résilience et une détermination sans faille dans l’exercice de leur métier en mode télétravail. Ces derniers ont essayé de pallier la rupture de l’enseignement présentiel et ont assuré à leurs étudiants un programme pédagogique de qualité à travers l’enseignement à distance. Cela, bien sûr, ne doit pas nous faire oublier une réalité amère : les étudiants qui n’ont pas les moyens logistiques (ordinateur, connexion internet et espace de travail à domicile) n’ont pas pu suivre cet enseignement à distance.

Leurs enseignants ont-ils été accompagnés dans le choix et l’usage des outils appropriés aux besoins pédagogiques des cours à distance ?
Certaines universités ont assuré des formations online aux enseignants pour l’utilisation des plateformes comme Cisco Web pour les vidéo-conférences et Moodle pour la création de cours à l’aide d’outils intégrés. Cela reste insuffisant. Il faut souligner aussi que durant ces mois de télé-enseignement, les enseignantes et les enseignants, mais aussi les étudiants, n’ont reçu aucun soutien matériel et aucune aide financière spécifique pour l’acquisition d’équipements informatiques indispensables à l’enseignement à distance, et encore moins l’accès à une connexion internet académique rapide. 

Tout semble indiquer que ce mode d’enseignement va se poursuivre les mois à venir. Que peut-on mettre en place immédiatement pour remédier aux insuffisances ?
Oui, car l’OMS et certains spécialistes des coronavirus comme le Dr Christian Drosten en Allemagne, et des maladies infectieuses comme le Dr Anthony Fauci aux États-Unis, espèrent que l’épidémie de Covid-19 pourrait se terminer à la fin de l’année 2021, grâce à une vaccination globale. Durant cette période, selon l’OMS, les gestes barrières contre l’épidémie Covid-19 seront encore observés dans tous les pays du monde. Au niveau de l’université, nous aurons un enseignement présentiel qui doit être fortement soutenu par l’enseignement à distance. Pour remédier aux insuffisances, il faut un budget spécial conséquent à l’enseignement supérieur qui sera destiné en premier au recrutement et la formation de nouveaux enseignants universitaires parmi les titulaires de doctorat, afin d’améliorer le ratio enseignant-étudiant. 
Il faut une aide financière spécifique pour les étudiants et les enseignants pour l’acquisition de matériel informatique (micro-ordinateurs) indispensable à l’enseignement à distance et surtout faciliter l’accès à une connexion internet académique rapide. 

Le passage de l’enseignement en présentiel à la formation à distance ne fausse-t-il pas les critères d’évaluation traditionnels ?
Vous avez raison, à cause de la fracture numérique, les étudiants qui n’ont pu suivre l’enseignement à distance à cause du manque de moyens seront défavorisés lors des examens en raison du fait qu’ils étaient en rupture pédagogique et qu’ils n’ont pas acquis les savoirs indispensables pour une évaluation pédagogique. Plus grave, ces étudiants sont des candidats potentiels à un échec scolaire annoncé en raison des graves lacunes dans leur formation universitaire. C’est pour cela que la décision du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique (MESRS) de vouloir imposer une validation administrative du deuxième semestre de l’année académique 2019-2020, en remettant ouvertement en cause les normes pédagogiques de l’Unesco, les prérogatives des enseignants et des comités pédagogiques, dans l’évaluation du parcours pédagogique de l’étudiant, aura des conséquences sur la formation des étudiants. Certes, l’épidémie de Covid-19 a créé une situation exceptionnelle durant le deuxième semestre de l’année académique 2019-2020, mais cela ne doit pas remettre en cause les missions universelles de l’université dans la production et la transmission du savoir pour la formation des élites universitaires. Il n’est pas trop tard pour écouter les propositions des comités pédagogiques de certaines universités qui recommandent un rallongement de l’année universitaire 2019-2020 et l’étalement des contenus académiques non enseignés à cause de l’épidémie de Covid-19 sur deux ou trois années. Cela va permettre non seulement la remise à niveau des étudiantes et étudiants en rupture pédagogique depuis plus de six mois, cela préservera aussi l’égalité des chances pour la réussite, et permettra ainsi l’acquisition des savoirs indispensables pour la suite de leur parcours universitaire.

Comment assurer aussi la mise à niveau des nouveaux bacheliers ?
C’est un immense chantier pour les enseignants universitaires qui interviennent en première année, car les futurs bacheliers vont arriver à l’université avec des lacunes dans leur formation scolaire de l’année de la terminale, en raison de l’épidémie de Covid-19. Il faudra mobiliser tous les moyens didactiques et matériels pour la mise à niveau des nouveaux bacheliers et leur permettre d’acquérir les bases pédagogiques indispensables au passage à l’année universitaire supérieure. 

Et surtout comment garantir la continuité des travaux de recherche dans le respect des règles de prévention ?
Great question, comme on dit en anglais américain, oui il est indispensable de garantir la continuité des travaux de recherche des enseignants-chercheurs, des doctorants et des étudiants qui font leur projet de mémoire de fin d’études pour l’obtention du diplôme de master, après le retour au travail en présentiel. En plus du respect des gestes barrières, la meilleure façon d’assurer la continuité du travail de recherche et le travail académique est le dépistage massif du Covid-19 au sein de la communauté universitaire (étudiants, enseignants et travailleurs) pour la prévention et le contrôle de l’épidémie au niveau de l’université.

Pour certains étudiants, les équipements vétustes et insuffisants réduisent les travaux de laboratoire à de simples démonstrations verbales. Partagez-vous cet avis ?
Il faut rappeler aux étudiants que l’acquisition du savoir théorique et pratique dans une université coûte très cher ! À titre de comparaison, la dépense annuelle moyenne par étudiant dans les pays de l’OCDE était de 10220 USD en 2012. En Algérie, une bonne partie du budget de formation annuelle de l’étudiant qui serait de 200 000 DA (1478,3 USD) est consacrée essentiellement à la bourse, l’hébergement, le transport et à la restauration. Les coupures drastiques dans les budgets de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique, conséquence des politiques économiques néolibérales du régime autocratique de Bouteflika, ont eu des conséquences désastreuses sur l’enseignement des travaux pratiques, les stages de terrain, la formation des masters, des doctorants, et la recherche scientifique dans les sciences expérimentales dans l’Université algérienne. La sauvegarde d’une université publique et de qualité passe par un retour à des financements publics conséquents selon les standards universels, afin que l’université algérienne puisse jouer son rôle de levier majeur pour intégrer la jeunesse dans la société et répondre aux défis socioéconomiques majeurs que connaît notre pays en ce début du 21e siècle. 

Entretion réalisé par : Nissa Hammadi


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