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A la une / Entretien

Mohamed Salah Dembri à “Liberté”

“L’Algérie a signé des contrats d’achat d’armement avec la Grande-Bretagne”

Mohamed Salah Dembri va quitter Londres à la fin du mois après y avoir passé six ans en qualité d’ambassadeur. Dans cet entretien, il fait le bilan de son action diplomatique. Pendant son mandat, l’Algérie et le Royaume-Uni ont procédé, pour la première fois, à l’institutionnalisation du cadre de la coopération bilatérale qui touche plusieurs domaines, dont le militaire. À ce propos,
M. Dembri révèle la signature de contrats pour l’acquisition d’armements britanniques. Dans un tout autre registre, l’ambassadeur dresse un profil assez flatteur de la communauté algérienne, composée, selon lui, d’une bonne frange d’universitaires.

Liberté : Vous allez bientôt quitter votre poste d’ambassadeur au Royaume-Uni après six ans d’exercice. Quel bilan faites-vous de votre passage dans la capitale britannique ?
 Mohamed Salah Dembri : Le président de la République m’a chargé d’incarner la présence du pays ici à Londres à une période où, paradoxalement, il n’y avait pas de tradition de coopération bilatérale avec la Grande-Bretagne. Dans le cadre du remodelage de l’architecture de ses relations internationales, l’Algérie s’est fixée comme objectif d’avoir un champ de dialogue privilégié avec le Royaume-Uni. Historiquement, il faut rappeler que notre pays est le premier au Maghreb à avoir établi, en 1585, des relations diplomatiques avec la Grande-Bretagne qui, à l’époque déjà, avait désigné un  ambassadeur plénipotentiaire, John Tipton, pour tout le Maghreb, avec résidence à Alger. Cela donne une idée de l’importance que les Britanniques concédaient à l’État algérien et à son rôle dans la Méditerranée, où la flotte algérienne était très puissante. Quand je suis arrivé en 2005 à Londres, le bilan des relations algéro-britanniques était simple à faire. Il n’y avait rien, à part quelques visites épisodiques de part et d’autres. Il fallait donc institutionnaliser le cadre de la coopération bilatérale, et cela constitue le contenu du mandat que le président Bouteflika m’a confié. Ce dernier a effectué une visite au Royaume-Uni en juillet 2006, qui avait permis de poser les instruments juridiques pour la gestion de la coopération bilatérale. Des accords ont été signés pour renforcer l’entraide judiciaire entre les deux pays, dont une convention d’extradition. Des projets de partenariat économiques ont été également mis en place. Sans compter la création d’une haute commission mixte pour maintenir la nouvelle dynamique de coopération et d’un sous-comité chargé exclusivement des affaires économiques. Les deux instances se réunissent alternativement à Alger et à Londres. Les prochaines sessions devront d’ailleurs se tenir à Alger dans les prochains mois. La coopération bilatérale concerne aussi le domaine militaire où il n’y avait pratiquement pas grand-chose.

En matière de coopération militaire, des sources évoquent la signature de contrats de vente d’équipements  britanniques à l’Algérie. Confirmez-vous l’existence de ces transactions ?
La coopération militaire est multiforme. Elle touche bien entendu la formation des hommes et l’acquisition d’équipements de tous types. Il y a eu en effet des concrétisations. Des contrats ont été signés et d’autres sont en négociation. Pour revenir à cette fameuse affaire des frégates, il faut savoir que les Britanniques sont également présents sur le marché comme présentateurs d’offres. Il faut savoir aussi que l’Algérie, en tant que pays moderne, n’est pas seulement éligible à l’importation d’équipements. Nous voulons aussi développer nos propres capacités d’innovation technologique en bénéficiant du savoir-faire étranger.

Certains experts résument le contenu de la coopération algéro-britannique aux domaines du sécuritaire et des hydrocarbures. S’agit-il, à votre avis, d’une vision simpliste ?
 Elle n’est pas simpliste, mais plutôt parcellaire. Toute coopération s’inscrit dans une matrice globale. Après 48 ans d’indépendance, l’Algérie se retrouve sur la scène internationale avec des options de coopération en fonction, évidemment, des besoins de son développement économique. Notre pays a toujours diversifié sa coopération avec les autres pays et évalué les potentialités de coopération qui existent avec chacun d’entre eux. Dans le cas de la Grande-Bretagne, il faut rappeler que lorsqu’il a fallu développer l’exploitation des hydrocarbures en Algérie, le groupe BP s’est trouvé tout naturellement parmi les acteurs internationaux qui ont consenti des investissements dans le domaine. Mais, aujourd’hui, grâce à un cadre structuré, la coopération est beaucoup plus diversifiée et elle comprend des options de transfert de technologie. C’est le cas dans le secteur du médicament, à travers la compagnie Glaxo Smith Kline, dont la présence et les activités en Algérie depuis des années constituent un exemple en matière de transfert de technologie. En dehors du domaine des hydrocarbures, il y a environ une centaines d’entreprises britanniques qui travaillent dans notre pays en partenariat avec les secteurs public ou privé.

Mais, comme d’autres investisseurs étrangers, les Britanniques évoquent encore la difficulté de faire des affaires en Algérie...
Je pense que le plus grand élément de blocage est la bureaucratie qui retarde l’émission de décisions concrètes. Mais en ce qui concerne la loi de finances et la législation relative aux investissements, tout le monde reconnaît aujourd’hui la légitimité des positions algériennes, et tout le monde reconnaît, par ailleurs, que le travail est possible en Algérie, pour peu qu’on fasse l’effort de maîtriser les arcanes de cette législation. Certaines entreprises britanniques se plaignent surtout d’être confrontées à une rude concurrence commerciale. Et là, nous leur rappelons toujours que le commerce est libre aujourd’hui en Algérie, que pratiquement, sans être membre de l’OMC, nous sommes arrivés à un démantèlement tarifaire conforme aux règles de cette organisation.

On a évoqué, dans le domaine de la coopération sécuritaire, la création d’un comité d’experts algéro-britannique. Celui-ci a-t-il vu le jour ?
 En matière de sécurité, nous avons un dialogue organisé avec l’Europe en général et avec chaque pays du continent en particulier. Il n’y a pas de comité spécifique, mais des réunions qui se déroulent à un niveau institutionnel et à la demande.

En Grande-Bretagne, beaucoup décrivent l’Algérie comme une base arrière du terrorisme. Qu’en pensez-vous ?
Ces idées générales sont surtout établies dans certains groupes de think tanks. Elles sont sujettes à caution, car elles se nourrissent de l’actualité la plus immédiate. De leur côté, les milieux professionnellement concernés sont parfaitement au courant de la situation. Les Britanniques  savent que l’Algérie a dépassé depuis longtemps le cap des années 1990. Ceci même si notre pays  avait signalé à l’époque que les sources du terrorisme n’étaient pas seulement endogènes, mais qu’il y avait des éléments exogènes. Les attentats du 7 juillet 2005 à Londres ont changé la vision des Britanniques. Depuis, il existe des contacts soutenus avec les services algériens en matière de lutte antiterroriste.

Contrairement à d’autres pays d’Europe, la Grande-Bretagne partage la même position que l’Algérie concernant la gestion de la menace terroriste dans le Sahel. Comment expliquez-vous cette convergence de vues ?
 L’Algérie a toujours été active dans la zone sahélienne pour échafauder, avec l’ensemble des pays de la région, les règles de sécurité commune et consolider leur potentiel de défense. Tout cela montre que toute ingérence éventuelle n’est pas de nature à régler les problèmes mais à les compliquer. Cela s’applique au principe concernant le non-paiement des rançons. Je suppose que toutes ces données ont été analysées par les Britanniques. Tout comme les Algériens, ils refusent d’entrer dans le jeu de la surenchère avec les mouvements subversifs. C’est pour cela que les deux pays se sont retrouvés sur une base d’osmose et de communion totale. D’autres pays au sud de l’Europe ont rompu cette règle-là, et c’est pour cela que les enlèvements continuent.

La convention d’extradition entre les deux pays a permis à la Grande-Bretagne de transférer en Algérie des individus soupçonnés ou impliqués dans des faits terroristes. Combien de personnes ont-elles été concernées par ce genre de procédures ?
 Paradoxalement, elles ne sont pas nombreuses. Il y a eu en tout et pour tout une vingtaine.

Des parties, dont la défense d’Abdelmoumène Khalifa, affirment que la Grande-Bretagne a conditionné l’extradition de ce dernier par l’acceptation de l’Algérie de recevoir  d’anciens terroristes ? Qu’en est-il précisément ?
Il n’y a rien de tout cela. Pour l’affaire Khalifa, on avait dit que jamais l’Algérie n’obtiendrait quoi que ce soit. Mais le processus qui a été lancé a démontré le contraire. Dans ce cas, la démarche de l’Algérie a été claire. Toutes les pièces du dossier ont été fournies à la justice et au gouvernement britanniques. Des explications leur ont été également données.

Sur un tout autre chapitre, les Britanniques souhaiteraient que les autorités algériennes coopèrent davantage en matière de refoulement des sans-papiers. Quel y est votre rôle ?
Nous intervenons, mais en tant qu’État souverain, à travers un processus d’enquête, pour établir l’identité de la personne concernée et savoir si ses droits ont été établis et que toutes les voies de recours ont été épuisées.

Une étude récente d’un département ministériel britannique a dressé le profil de la communauté algérienne établie au Royaume-Uni en évoquant une bonne frange de sans-papiers et de réfugiés, sans emploi et sans qualifications. Êtes-vous d’accord avec ce constat ?
Je me méfie beaucoup des experts proclamés qui font des interviews trottoirs. Ce genre d’enquêtes doit donner sa grille de lecture. La nôtre est différente. Il faut savoir que la communauté algérienne est de petite taille. Elle comporte entre 25 000 et 30 000 personnes. Elle a commencé a se constituer depuis 30 ans. Dans les années 1990, on a assisté a une arrivée assez massive d’émigrés dont un certain nombre d’universitaires. Aujourd’hui, nous comptons à peu près 2 000 universitaires de haut niveau. Ils représentent une catégorie importante. Nous avons des raisons de penser que cette communauté a une pyramide de qualifications qui est certes large à la base. Mais, au-delà, il y a des créneaux plus lucratifs comme les métiers de la restauration. Beaucoup d’Algériens travaillent à la City. La Golden Magnet Society comprend des traders de haut niveau d’origine algérienne. Nous avons donc une vision différente de la communauté. Certes, il y a eu un élément constitutif autour de l’exploitation de l’islamisme. Mais la mise en place d’un mouvement associatif dans plusieurs domaines a révélé l’existence de beaucoup de potentialités. Ce qu’on présentait, à un certain moment, comme un mouvement politique subversif s’est totalement estompé. La religion n’est plus un objet de discorde entre les membres de la communauté algérienne.

En évoquant les islamistes, combien ont bénéficié des dispositions de la charte pour la paix et la réconciliation nationale et sont rentrés en Algérie ?
Le processus de réconciliation a connu une adhésion massive ici en Grande-Bretagne. Il y a eu des dizaines et des dizaines de cas, et le dossier est toujours ouvert.

Il était question de créer une maison de l’Algérie. Où en est ce projet ?
Ce projet est toujours au stade de la réflexion. Nous avons procédé, depuis 2005, à une cartographie de la présence algérienne au Royaume-Uni, de telle façon à pouvoir sérier les besoins de nos ressortissants. Nous réfléchissons sur deux plans : au niveau culturel, nous souhaitons mettre en place des institutions pédagogiques pour maintenir lew lien ombilical des jeunes générations avec le pays. De son côté, la maison de l’Algérie devra constituer une vitrine pour montrer l’Algérie dans ses illustrations de civilisation. Nous sommes en train d’y réfléchir. Cela demande une bonne étude et des moyens financiers.