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A la une / Entretien

Chems Eddine Chitour, Professeur à Polytechnique et directeur du laboratoire de valorisation des énergies fossiles, à Liberté

“L’Algérie n’a pas aujourd’hui de véritable stratégie Énergétique

Cet éminent spécialiste des questions énergétiques aborde dans cet entretien l’état de nos réserves en pétrole et gaz, la question du développement du potentiel de gaz de schistes et suggère des pistes pour mettre en œuvre une politique énergétique beaucoup plus efficiente.

Liberté : Quel est l’état des lieux de nos réserves de pétrole et de gaz ?

Chems Eddine Chitour : Nous avons à peu près en ce qui concerne l’énergie 12 milliards de barils sur des réserves mondiales de l’ordre de 1300 milliards de barils, donc moins de 1%. Chaque année on fait de nouvelle découvertes 10, 15, 20. Mais ces nouvelles découvertes ne couvrent pas la production annuelle. En clair, nous entamons les réserves. Globalement, les découvertes sont de l’ordre de 60 à 70% de la production. Ce qui veut dire que 30% sont puisés dans les réserves. Nous avons donc des réserves de pétrole sur le déclin. Et l’AIE disait, 2009, que les réserves de l’Algérie lui permettraient d’exporter jusqu’à 2030. Au-delà de 2030, sa production suffirait à peine à ses propres besoins. C'est-à-dire autour de 0,7 million de barils jour. Actuellement, nous sommes à peu près à 0,2 million de barils jour. L’équivalent de 10 millions de tonnes. Nous serons en 2030 à 0,7 c'est-à-dire 35 millions. Ce qui veut dire qu’à partir de 2030, l’Algérie ne sera pas un exportateur de pétrole. C’est un peu ce qui est arrivé à l’Indonésie. Sauf que l’Indonésie avait préparé son développement. En 1970, l’Algérie était à peu près à 60% de dépendance du pétrole, comme l’Indonésie. Quarante ans plus tard, l’Algérie est à 98% de dépendance. L’Indonésie est à 10%. Pourquoi ? Parce que, entre-temps, l’Indonésie est devenue un dragon de l’Asie du Sud-Est. Donc du point de vue pétrole, je crois que le destin de l’Algérie est scellé. Il reste naturellement le gaz. Le gaz, là aussi, les statistiques varient, mais globalement on dit que nous aurions l’équivalent de 4000 milliards de m3 de gaz. Les réserves sont à peu près de 180 milliards de tep, c’est-à-dire l’équivalent de 3% à 3,5% des réserves mondiales. Donc, notre destin est plutôt gazier que pétrolier. Ceci étant dit, le problème du gaz, c’est que nous sommes en train de gaspiller d’une façon frénétique une ressource qui n’est pas durable. Nous exportons l’équivalent de 80 milliards de m3. Nous consommons à peu près 20 milliards. Donc globalement cela fait 100 milliards de m3 par an. Sur des réserves de l’ordre de 4000 milliards, cela fait quarante ans. Ce qui veut dire que là aussi vers 2040, 2050, le gaz naturel ne sera plus un facteur déterminant de la production de richesses. La rente ne sera pas au rendez-vous.

Mais on dit que le domaine minier national n’est exploité qu’à une faible proportion. N’y aurait-il pas des possibilités d’augmenter les réserves si le domaine minier national était exploité convenablement ?

C’est mon vœu le plus cher. Il est vrai que l’exploitation de puits aux états-Unis est d’un puits tous les 100 km2. Ici nous avons un puits tous les 10 000 km2. Nous avons 100 fois moins exploité notre domaine minier que ne l’ont fait les Américains. Cependant, la nature géologique du sous-sol algérien est assez connue. Il est possible de trouver de petits gisements, mais ce n’est pas demain qu’on trouvera un super géant comme Hassi Messaoud. Ça c’est à l’échelle mondiale. Il y a un déclin des géants. Tous nos puits actuellement, la plupart en tout cas, travaillent avec des méthodes de récupération. Le pétrole ne jaillit plus. Vous êtes obligé d’aller le chercher soit par pompage soit par injection d’eau ou de gaz. Vous payez et le prix du baril extrait est évidemment plus cher. Mais ce qui est favorable, c’est que le prix du pétrole n’ira qu’en augmentant. L’AIE a dit que nous avons dépassé le peak oil en 2006 2007. Nous sommes actuellement dans ce qu’on appelle un plateau ondulé. Nous entamons en fait le déclin, et Christophe de Margerie, PDG de Total, dit qu’en 2030 nous serions très heureux si nous arrivions à 100 millions de barils/jour de production mondiale de brut. Actuellement, nous sommes à 88 millions de barils/jour. Cela veut dire que c’est poussif. En mettant en œuvre des méthodes, on arrivera peut-être aux 100 millions de barils/jour. Avec des prix qui, semble-t-il, tourneront autour de 300 dollars le baril. Donc,100 millions de barils/jour c’est une possibilité, mais on n’est pas sûr d’y arriver. Ceci étant dit, il ne faut pas vivre sur des hypothèses d’avenir. Je mets en garde en quelque sorte le citoyen contre le fait qu’il se dise : “J’ai le temps. Il n’y a pas le feu. Je peux encore continuer à gaspiller.” C’est une erreur. Ça permettra de reculer des échéances mais la facture à payer sera encore plus chère le moment venu. Il y a en Algérie un gisement qu’on ne connaît pas et qui fait 30% de la consommation d’énergie. Si on mettait en œuvre une politique d’économie d’énergie, 30% de l’énergie qu’on consomme soit qu’on la laisse dans le sous-sol, soit qu’on la vende à l’extérieur. Cela nous permettra de faire plus avec moins. Mais ceci suppose que la société adhère à cette politique d’économie d’énergie. Pour cela, il n’y a pas de miracle. Il faut expliquer les enjeux. Ce que nous disons malheureusement actuellement, c’est que l’Algérie a des gaz de schiste. Les gaz de schiste, c’est une calamité.

Justement, en Algérie on songe sérieusement au gaz de schiste et c’est présenté comme étant un palliatif...

Il faudrait d’abord revenir à l’histoire. Les gaz de schiste existent depuis une dizaine d’années. Depuis que les Américains ont mis en œuvre cela au début des années 2000. Je rappelle que l’Algérie durant ces années exportait du GNL aux états-Unis. Brutalement, en 2008, on s’aperçoit, ou du moins les Américains nous disent : “Nous n’avons plus besoin de GNL parce que nous avons du gaz de schiste.” En clair, nous avons mis en place toute une politique basée sur le GNL pour un marché qui n’existe plus. On a même investi alors que les Américains investissaient eux dans le gaz de schiste. Ce qui fait que du jour au lendemain les terminaux de gazéification américains ont été fermés. Donc, on s’est retrouvé avec des cargaisons de GNL en haute mer en attendant de trouver acquéreur. Ça c’est un problème. Le deuxième problème plus important, c’est qu’on présente le gaz de schiste comme un second eldorado. C'est-à-dire que nous allons avoir encore pour cinquante ans de rente, donc cinquante ans de farniente, cinquante ans où on ne fait pas travailler nos neurones. On va continuer à être des tubes digestifs et on va être en quelque sorte des consommateurs. Pas des créateurs ou des concepteurs. C’est une erreur. D’abord, les gaz de schiste c’est une technologie très difficile. En quelques mots, on va fracturer la roche avec 600 kilos par Cm2 avec de l’eau sous pression. Une roche qui est à 2000 m de profondeur. En la fracturant, il va falloir faire remonter les bulles de gaz qui est à l’intérieur du matériau schisteux. Pour les faire remonter, on envoie de l’eau mais aussi des produits chimiques. Les études ont montré qu’on envoyait plus 600 produits chimiques tous aussi cancérigènes les uns que les autres. Et cela a fait de gros dégâts aux états-Unis. Indépendamment du fait aussi que ça crée ce qu’on appelle une sismicité qui fragilise la structure géologique. Ces gaz de schiste sont décriés partout. Pour le moment, il n’y a que les états-Unis qui sont en train de faire le forcing. Çà et là, il y a des états qui essayent de moraliser. Vous avez un état comme le Canada qui a carrément décidé de faire un moratoire. On va voir ce que ça donne. Mieux encore, la France a carrément supprimé à l’Assemblée nationale les permis d’exploitation. Parmi ces permis, il y a ceux de Total à qui on a enlevé tous les permis du sud-est de la France, au nom du principe de précaution. Cette même compagnie est sur les rangs en Algérie pour faire ce qu’elle n’a pas fait en France. Il faut savoir, pour terminer, qu’un forage de gaz de schiste, c’est 14 000 m3 d’eau. Pour un pays qui est en stress hydrique permanent comme l’Algérie, il faut choisir entre la bulle de gaz ou la goutte d’eau. C’est là le vrai débat. Il eut été important à mon sens de prendre la société civile à témoin. On dit que les gisements seraient de l’ordre de 15 000 milliards de m3 de gaz potentiels à un coût très élevé, puisqu’il faut pousser de l’eau. Voyez donc les dégâts que nous allons faire. Vous voyez aussi les quantités d’eau faramineuses utilisées et la destruction de l’environnement qui va forcément avoir lieu. Je pense que c’est une erreur de vouloir lancer les Algériens sur une fausse piste. Il eut été préférable de dire : “Nous sommes un petit pays avec de grandes ambitions.” Or nous donnons l’impression d’être un grand pays avec de petites ambitions. C’est là toute la différence.

Comment faire pour relever le défi face aux contraintes imposées à la fois par la demande interne et les engagements internationaux ?
Il est important de partir du principe que le plus grand engagement que nous devons avoir, c’est vis-à-vis des gens qui vivent en Algérie et des générations futures. L’engagement que j’ai avec la partie étrangère, c’est en fait l’engagement que j’ai avec les citoyens de ces pays-là. Je préfère avoir d’abord des engagements avec les citoyens de mon pays. Donc, c’est un faux argument de dire nous avons des contraintes. à quoi sert-il d’amasser des dollars qui s’effritent au soleil, alors que notre meilleure banque c’est notre sous-sol ? Pourquoi voulez-vous qu’on sorte 100 milliards de m3 de gaz, alors que nous ne n’avons pas l’utilisation même en termes de développement ? Pourquoi ne pas les laisser, d’autant plus que le prix de l’énergie n’ira qu’en se valorisant de plus en plus ? Mais pour revenir à votre question, le plus important c’est que nous n’avons pas de stratégie. En 2030, notre population atteindra 45 millions d’habitants. Actuellement, nous sommes à 1000 KWh par habitant et par an. Nous sommes le dernier pays, juste avant la Somalie et la Mauritanie dans le monde arabe en termes de consommation d’énergie. Donc, il ne faut pas se donner des airs que nous n’avons pas. Nous sommes un petit pays. Quelle est notre ambition ? Arriver à 2500 KWh. Nous seront 45 millions, donc il nous faut 120 TWH. Comment les construire ? Actuellement, nous sommes à 40, donc il faut multiplier notre parc. C’est ça les modèles énergétiques. Et on sait y faire. Ce n’est pas approximativement, et je dis bien cette stratégie énergétique est une stratégie multiforme. Ce n’est pas l’affaire du ministère de l’énergie. C’est l’affaire de tous les départements ministériels. Chacun a sa responsabilité. Est-ce que c’est normal que l’Algérie, qui a 65 barrages construits, aucun d’eux n’est hydroélectrique ? Donc nous n’avons pas de stratégie. Imaginez une stratégie où tout le monde est partie prenante. Le ministère du Commerce : est-ce que c’est normal qu’il permette la rentrée de voitures à 160 g de CO2/km et plus ? Elles sont interdites en Europe. La norme est à 120 g. Donc nous perdons 30% d’essence chaque fois que nous consommons un kilomètre. Vous imaginez le gisement d’économie d’énergie ? Mieux encore : nous avons du Sirghaz. Mais on ne dit pas aux constructeurs venez avec la double carburation. Par contre, l’Algérie achète du gasoil. L’année dernière (2010), nous avons acheté pour 250 millions de dollars de gasoil à l’Italie. En termes d’économie d’énergie, est-ce qu’il est normal que le prix du KWH soit de 6 DA ? Alors qu’en Europe il est de 10 fois plus. Est-ce que c’est normal qu’un m3 d‘eau soit de 6 DA ? Il faut une vérité des prix et un accompagnement des couches défavorisées. Le prix de l’eau, par exemple, doit être exponentiel…
S. S.