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A la une / Entretien

Le Dr Saïd Sadi à Liberté

“L’Algérie n’est pas un émirat”

Le Dr Saïd Sadi à Liberté
“L’Algérie n’est pas un émirat”

Le bilan de Bouteflika, la crise du système politique, l’élection présidentielle, le diagnostic du président du RCD est sans concession. Quel regard jette-t-il sur l’Algérie de Bouteflika ? Comment entrevoit-il l’avenir sans ce Président dont il dit qu’il avait tout pour réussir, mais qu’il a échoué.

Liberté : Commençons par une question globale. Que vous inspire la situation actuelle du pays ?
Dr Saïd Sadi : L’Algérie vient de connaître un séisme géologique dramatique. Aujourd’hui, on est en plein séisme politique. Sur l’échelle des risques, la maison Algérie est à l’orange. Elle ne s’est pas encore effondrée, mais on n’en est pas loin. L’équilibre est instable. En fait, nous vivons la fin d’une époque historique. Il reste à espérer que les gestionnaires du statu quo ne s’imposeront pas une fois de plus. C’est l’un des dangers dont il faut préserver le pays aujourd’hui.

La crise interne que connaît actuellement le FLN ne participe-t-elle pas de la fin de ce système ? Est-ce qu’elle n’est pas de nature à ouvrir de nouvelles perspectives politiques pour l’Algérie ?
Jusqu’à présent, l’Algérie a été, pour l’essentiel, sous l’emprise d’un parti-État qui tenait sur deux éléments : la confiscation de la symbolique de la libération nationale et le paternalisme qu’il a imposé au pays. Sacralisés, ces deux éléments étaient difficilement attaquables. Mais l’histoire montre que quand le sacré est projeté sur le marché politique, il se banalise et donc se disqualifie. Concrètement, cela veut dire que quels que soient les résultats de la crise actuelle, le FLN ne pourra plus prétendre à une plus-value et, encore moins, une hégémonie politique. Cette rupture symbolique si elle est bien appréhendée peut être l’occasion  d’une refondation de la scène politique algérienne. Toute fin de règne peut être porteuse de renouveau.

Comment appréciez-vous cette crise ?
Je ne suis pas là pour m’immiscer dans des problèmes internes d’un parti politique. En ce qui nous concerne, il y a des principes sur lesquels le RCD ne peut transiger : le respect des lois, le refus de l’abus d’autorité et de l’arbitraire. Ce sont-là des fondements sur lesquels nous avons structuré notre parcours de militant et notre parti. Et même si nous n’avons pas rencontré la solidarité attendue quand des militants RCD ont été enlevés et torturés, nous restons vigilants et solidaires devant tout débordement.
Sur un autre plan,  on observe, à travers ces désordres, tous les risques qui pèsent sur un pays quand la représentation politique est dominée par des querelles claniques. Du jour au lendemain, des oppositions atteignent des niveaux de violence sans limites sans que l’on sache quelles sont les visions ou les positions des uns et des autres.

Et pourquoi ces désordres ont-ils atteint de tels excès ?
Avant, le pouvoir abusait de son autorité contre le citoyen. Prisonnier de sa propre impasse, la violence atteint le centre de gravité du système, désormais incapable d’absorber ses propres contradictions. Regardez le spectacle que renvoie l’autorité au plus haut niveau de l’État. C’est autant surréaliste qu’affligeant. Le chef de l’État dit qu’il veut une réconciliation qui réhabilite l’intégrisme. À l’Assemblée, son Chef du gouvernement déclare exactement le contraire. Cela ne l’empêchera pas d’ailleurs d’affirmer qu’il soutient le programme du président de la République.
Au plan législatif, le parti majoritaire, désormais en guerre ouverte avec le Président, vote à l’unanimité des ordonnances qu’il dénonce par ailleurs !!! Allez expliquer au citoyen que tout cela n’est pas un jeu, un scénario entre complices qui sauront, le moment venu, se retrouver une fois de plus. Cette crise ne peut être dépassée que si la prochaine présidentielle est radicalement différente de tous les scrutins que nous avons connus ou si il y a un compromis pour une véritable transition.
 
Vous parlez de phase de transition, alors qu’il y a quatre années, on pouvait espérer que les choses iraient mieux, que la crise serait résorbée. Qu’est-ce qui a fait qu’en l’espace de quatre années, on soit passé de l’espoir au désespoir total ?
Je crois que l’échec de Bouteflika peut s’expliquer de deux façons. La première renvoie au profil et à la nature de l’homme. À ce niveau de responsabilité, ça compte. Malgré les déclarations, malgré les engagements solennels, le profil de l’activiste et la culture de l’intrigue ont fini par prendre le dessus sur toute autre considération. À l’évidence, Bouteflika n’est pas un homme de décision. Or, en temps de crise, il faut décider vite et bien. À trop vouloir jouer et jouir du pouvoir, Bouteflika a perdu de vue le sens de sa mission. Il restera comme l’homme des occasions manquées. Je ne voudrais pourtant pas donner l’impression de coller à ceux qui veulent réduire notre malheur à un homme, si coupable qu’il soit.   Il y a un autre élément, plus fondamental, qui tient à la nature même du régime. Nous sommes dans un pays qui s’est complètement renouvelé.
Notre environnement immédiat ou lointain connaît des bouleversements majeurs. Regardez ce qui se passe au Maroc.
Les islamistes commettent des attentats, le roi réagit sur le champ en promulguant une législation en faveur de la femme.
Chez nous, chaque responsable, se sentant illégitime, donne des gages sur sa “neutralité”, quand il ne donne pas en pâture son proche. Du coup, les véritables problèmes restant sans solutions s’aggravent. Il est vrai que l’épisode de Bouteflika aura au moins montré que quels que soient les moyens disponibles, l’Algérie ne connaîtra pas le développement dans le régime actuel.

Pourtant, la dernière tripartite semble avoir donné quelques résultats…
La dernière tripartite illustre bien l’incapacité de l’Exécutif à assumer sa mission. Les dossiers lourds, pourtant inscrits à l’ordre du jour ont été, une fois de plus, différés : modalités de promotion de la production nationale, mesures de soutien à l’investissement, relations entreprises-système de protection sociale, sont renvoyés aux calendes grecques. Mieux, le redressement du Snmg n’est pas la conséquence du dialogue social mais d’une instruction présidentielle antérieure à la tripartite. Il suffit de lire le projet de loi de finances pour y trouver l’anticipation  de cette augmentation.
Quant à la portée de cette décision, il convient de la relativiser. Un exemple : en 2002 déjà, une étude de l’ONS (Office national des statistiques) a montré que les besoins d’une famille de 7 personnes étaient de 23 000 DA, ce budget sera porté à 25 000 DA pour 2004. Le Snmg aujourd’hui ne couvre que 40% des besoins incompressibles d’un ménage, ce qui représente moins de 0,5 dollar par jour et par personne. À titre indicatif, le seuil de pauvreté est situé à 2 dollars par jour, selon les normes internationales. Avec un tel bilan, on veut encore relancer le régime, motiver le travailleur ou mobiliser le citoyen.

Vous parliez de nécessité de transition, quelles en seraient, selon vous, les modalités ? Comment ? Avec qui ? Pour combien de temps ?
Il n’y a que deux manières de sortir de l’impasse actuelle. Soit on réussit à organiser une élection présidentielle avec des règles nouvelles qui protègent le vote. Un et un seul mot doit être notre credo : crédibilité. Cela veut dire que les partis concernés doivent rapidement se mettre d’accord pour exiger ce que, pour notre part, nous avons toujours dit : révision de la loi et des listes électorales, vote des corps constitués par procuration, urnes sécurisées pour l’émigration, observateurs étrangers comme cela s’est fait au Sénégal, au Mali ou plus récemment au Kenya et cela veut dire aussi et surtout une administration réduite à une stricte intervention logistique face aux surveillants représentant les candidats.
Faute de pouvoir garantir cela, la deuxième solution est, hélas, d’envisager aussi une période de transition qui, il faut insister là-dessus, doit être la plus courte possible, car tout ce qui prolonge la période actuelle met en jeu la cohésion nationale. Quant à la durée, les mécanismes de gestion ou les modes de désignation des organes appelés à prendre en charge le pays, ils devront faire l’objet de discussions. En ce qui concerne le RCD, cela fait deux ans et demi qu’il a produit un document donnant les grandes idées autour desquelles pourraient s’organiser un consensus. Discuter de la façon de protéger le socle républicain de l’État par révision constitutionnelle, faire un audit national, définir les grandes urgences  tant économiques que sociales… Tout cela devrait être possible si l’organisation d’une présidentielle transparente et crédible n’est pas faisable.

Vous dites que la crédibilité des élections conditionne la légitimité du pouvoir. Comment peut-on aujourd’hui rendre crédibles ces élections ?
Le triptyque est malheureusement si rodé qu’il en est devenu une équation : fraude égale discrédit de l’élection, discrédit égale délégitimation du pouvoir, délégitimation égale instabilité institutionnelle.
L’Algérien est fatigué par les promesses jamais tenues et désabusé par toutes les fraudes successives qui ont marqué les différents scrutins. Si l’électeur ne voit pas, pour une fois, qu’il  y a possibilité de déboucher sur autre chose que des résultats préfabriqués, nous allons au-devant d’une abstention catastrophique. Or, ceux qui ne vont pas voter sont des citoyens qui croient à la perspective républicaine et démocratique. La lucidité commande de dire que l’électeur islamiste, lui, va mettre son bulletin dans l’urne quelles  que soient les conditions. Première observation.
Contrairement à ce qui se dit souvent, l’islamisme, du point de vue de nombreux observateurs nationaux et étrangers, connaît un reflux politique, mais il peut, s’il y a une forte abstention, augmenter son poids relatif. Un courant qui vaut 10% n’est pas dangereux quand il y a une participation de 70 ou 75% ; mais 10% de l’électorat peuvent faire plus de 50% quand il y a 20% de participation.  Deuxième observation.
Plus fondamentalement, il faut libérer le pays de la fatalité du duo islamo-conservateur. Dans ce pays, il n’y a pas que les clientèles du régime conservateur — et quand je dis conservateur ce n’est pas péjoratif — je parle de ceux qui s’accommoderaient du régime tel qu’il existe aujourd’hui. Eux s’appellent nationalistes. Être nationaliste n’est pas une catégorie politique, c’est une valeur que l’on oppose à l’ennemi et pas à ses concitoyens. Je disais donc que le binôme conservateur-islamiste qui a pour l’instant dominé l’Algérie peut être recomposé, voire dépassé, s’il y a une forte participation.
Les islamistes peuvent poser problème si, en piégeant la situation une fois de plus, un officiel venait à passer un accord avec eux, en pensant les manipuler contre ses concurrents internes. En fait, c’est comme cela qu’on les remet dans une position d’arbitre. Manœuvre du sérail ou abstention sont les meilleures chances de l’intégrisme.
 Quant à la crédibilité des élections c’est très simple à vérifier pour peu que les forces politiques voulant voir notre pays renouer avec sa vocation de nation démocratique et sociale fédèrent leurs énergies pour exiger les garanties pour une élection régulière. Ces demandes n’appellent ni commentaires ni interprétations. C’est oui ou c’est non !

En comptant avec le respect des règles que vous venez d’énumérer, est-ce que le courant républicain est à même d’offrir aux Algériens une réelle alternative ?
Dans la vie des peuples, il y a plusieurs phases. Il y a des phases d’éveil des consciences, il y a des phases de résistance et, enfin, des phases de propositions qui deviennent par la suite des alternatives. À l’échelle de l’histoire des peuples, je pense que nous avons fait assez vite. Les nations se construisent sur des générations. Il y a quinze ans de cela, si vous disiez réforme de la justice, de l’école, de l’État, séparation du politique et du religieux, prise en charge de l’identité nationale ou abrogation du code de la famille ; vous étiez l’allié de l’impérialisme et bon pour la Cour de sûreté de l’État. Toutes ces avancées sont à l’actif du courant républicain.
Il nous reste à donner un prolongement concret à notre projet dans le dispositif institutionnel pour que les Algériens soient mieux logés, mieux soignés, mieux nourris, mieux sécurisés et mieux éduqués. Il n’y a que ça de vrai, c’est tout ce qu’on demande aujourd’hui aux dirigeants.
Le projet républicain est au cœur même du débat public. La quasi-totalité des acteurs politiques s’en revendique. Beaucoup s’en réclament parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement, mais il est justement significatif qu’ils ne puissent plus faire autrement.
Si le courant républicain était si faible ou si peu crédible, pourquoi en appelle-t-on à lui à chaque fois que la nation est en danger ? Il faut peut-être veiller à ne pas donner prise à nos adversaires ou à un certain nihilisme qui nourrit l’invective. Quand j’entends les gens nous interpeller et nous dire “où êtes-vous ? que faites-vous ?”, quelque part c’est rassurant. Cela veut dire qu’ils s’en remettent à nous, pour apporter des solutions à leurs problèmes. Ces douze derniers mois, le RCD a été le parti le plus actif sur la scène nationale et auprès de la communauté émigrée. Il a animé plus de quatre-vingt conférences-débats ou meetings. Les Algériens n’ont pas vu une seule de nos activités à la télévision.
Le 11 décembre, nous organiserons à Alger les états généraux des républicains pour transformer une dynamique de résistance en alternative crédible. Seul le courant républicain  peut être l’animateur d’une refondation nationale d’autant plus incontournable qu’elle est aujourd’hui attendue et revendiquée par de larges secteurs d’opinion.

Vous parlez de débat public, mais où peut-il avoir lieu quand on constate que les espaces d’expression sont de plus en plus fermés ?  La rue est interdite, la télévision est confisquée...
Nous disons bien qu’il s’agit soit de créer — de suite — les conditions d’une élection régulière, soit d’organiser une transition. Cela suppose que les contraintes actuelles soient levées. Si l’Exécutif reste comme il est, on peut considérer que l’état-major de la fraude est en place. Si on continue à voir les journalistes dans les tribunaux ou les commissariats de police au lieu d’être dans leurs rédactions, si on voit la télévision demeurer une agence de publicité pour le candidat-Président, si la dilapidation des biens publics, qui a déjà provoqué les interpellations des institutions financières internationales, se perpétue, nous continuerons à nous battre quelles que soient les conditions.
Quand vous regardez ce qui se passe en Kabylie, où on est en train de jouer de la corruption, de la provocation, et de la répression, on peut effectivement se poser toutes les questions. Nous sommes bien d’accord que si transition il doit y avoir, la concertation entre les forces politiques, pour exiger le respect des lois et des institutions, s’impose dès maintenant.

Cette transition se fera-t-elle avec Bouteflika ?
Si Bouteflika peut continuer ses abus, il ne se gênera pas. Bouteflika est là pour deux choses : réduire les acquis démocratiques et postuler à un deuxième mandat et, pourquoi pas, un troisième en attendant de préparer un membre de sa famille pour rejoindre dans l’archaïsme dynastique nombre de pays arabes.  La provocation est à la fois sa stratégie de gestion et son mode de campagne électorale. Pourquoi ?
Il s’agit de provoquer au maximum pour neutraliser l’électorat, majoritairement hostile, et entretenir la confusion politique pour éviter tout débat sur son bilan ou son projet d’alliance avec l’intégrisme.

À propos du bilan de Bouteflika, la gestion du dossier de la Kabylie est l’un de ses échecs patents. Comment trouver une solution définitive à la crise que vit la région ?
Dès le départ, je me suis prononcé sur ce dossier. Ma position n’a pas changé d’un iota à ce jour. Gérer la crise de Kabylie suppose une disponibilité politique à apporter des réponses aux problèmes de la nation. À l’évidence, Bouteflika a choisi la provocation et la corruption.
Les pouvoirs bloqués sont généralement tentés de jouer du “fric et du flic” pour faire face à des problèmes qui remettent en cause leur autoritarisme. Bouteflika et ses collaborateurs ne peuvent pas lire la crise de Kabylie. Leur dictionnaire politique ne connaît pas les notions de changement ou de citoyenneté.  La volonté de casser la Kabylie aujourd’hui est une stratégie où les intolérances culturelles et linguistiques sont secondaires. Au lieu d’être vécue comme un élément révélateur d’un appel au changement, la contestation en Kabylie est perçue en tant que foyer perturbant la vie nationale par l’indiscipline et la désobéissance.
Cela est insupportable pour des gens qui ont toujours confondu pouvoir avec abus. En faisant tout pour que le désinvestissement économique précipite la crise sociale, en entretenant la délinquance et l’insécurité, en finançant des clientèles véreuses pour étouffer les cadres formés par des dizaines d’années de lutte, on espère niveler  par le bas l’ensemble de la nation. La solution à la crise de Kabylie est double. Le premier travail est d’éviter que des comportements, heureusement marginaux, ne discréditent des luttes auxquelles une jeunesse fervente a tout donné.
À ce propos, la génération de 1980 a, du fait de son expérience et de sa crédibilité, une mission politique et pédagogique majeure pour prolonger un combat plus que jamais d’actualité.
En second lieu, il y a matière à faire mûrir la réflexion pour que le sacrifice consenti en Kabylie soit honoré par une reconnaissance nationale et accompagne les mutations démocratiques qu’attend la nation.

Vous parliez de relations entre l’État et les populations locales, il y a plusieurs alternatives qui sont mises en avant. Cela va de la décentralisation poussée à l’autonomie en passant par une régionalisation modulable. La réflexion a-t-elle avancé au RCD ?
Il est clair, aujourd’hui, que l’appareil politico-administratif qui soumet l’Algérie est un héritage colonial dans sa forme la plus dégénérée.
Toutes les nations du monde, en tout cas toutes celles qui avancent, sont en train de déléguer, à travers la démocratie de proximité, le maximum de prérogatives aux régions.
L’un des chantiers qui s’imposera à la nouvelle Algérie, est celui de la régionalisation dans le cadre d’une refondation nationale. Il faut simplement éviter de se laisser entraîner dans des raccourcis. On ne peut pas demander un statut spécial à la Kabylie.
L’ensemble des régions du pays ont besoin de plus de prérogatives. Elles doivent pouvoir contrôler les exécutifs locaux qui gèrent leur quotidien. Elles ont besoin de plus de performance de l’appareil administratif.
Donc : oui, la crise de Kabylie souligne une nouvelle fois l’urgence d’une refonte du système politique et administratif, mais cela ne signifie pas que cette demande est spécifique à la Kabylie.

Le dépassement de la crise actuelle passe-t-il par le départ de l’Exécutif ? Parlons-en franchement, Bouteflika doit-il partir ?
Lorsqu’une nation est en danger, le patriotisme est la seule préoccupation  qui motive une décision politique. Dans l’absolu, tout citoyen a le droit de se présenter à une élection.
Mais Bouteflika est aussi président de l’État algérien qui, jusqu’à preuve du contraire, n’est pas un émirat.
Or, aujourd’hui, on n’observe pas un comportement  à la hauteur de la fonction présidentielle, mais un comportement d’émir. Encore que certains émirs sont préparés à l’exercice du pouvoir.
Il y a des dispositifs constitutionnels qui fixent les prérogatives de tous les responsables politiques, il est important que chacun prenne ses responsabilités pour qu’elles soient appliquées.
C’est quoi un État ? Ce sont la justice, l’administration, les finances, la communication et la diplomatie. Or, les cinq départements que je viens de citer n’ont jamais été à ce point soumis et domestiqués.
Mais attention ! Les interventions intempestives ont coûté trop cher au tiers-monde, dont notre pays. Il ne faut pas que celui qui viole la Constitution en vienne à se présenter comme la victime. Si dans cette fuite en avant on voit qu’un homme veut s’imposer à la nation, on n’est plus dans une démarche de candidature mais dans un coup d’État de fait. Il appartient aux institutions et aux patriotes de jouer leur rôle. Cependant, l’assimilation de la situation actuelle à 1992 est quelque peu abusive. Nous étions face à un mouvement insurrectionnel armé qui menaçait l’État et la nation. Aujourd’hui, la crise est dans le cœur du pouvoir. Je ne crois pas que l’on risque une guerre civile, comme on le dit ici et là. Le danger serait plutôt un effondrement institutionnel qui va compliquer la reconstruction.

Quelle doit être la position de l’armée devant tant d’abus et, plus généralement, quel doit être aussi son rôle dans la vie politique ?
Vous savez, cette question de l’armée, c’est un peu le serpent des mers. Beaucoup en parle, pour en solliciter les faveurs, sans vraiment souhaiter un débat sur le sujet. De quoi s’agit-il ? Une guerre de Libération nationale a eu lieu dans les conditions que chacun connaît. Le débat ou, d’ailleurs, les oppositions sur les rapports entre le  pouvoir politique et l’autorité militaire, ne date pas d’hier. La crise de l’été 1962, avec ses conséquences a installé le pays dans une confusion qui dure encore. Pourtant, à l’époque déjà, des discussions ont eu lieu et des décisions avaient été prises. Il ne faut pas oublier que l’ALN, l’Armée de libération nationale, a changé de sigle pour devenir l’Armée nationale populaire ; c’est-à-dire une institution parmi d’autres au service de la nation. Le FLN, lui, a gardé le même sigle avec la charge guerrière du mot libération dans un pays indépendant.
Voilà pour ce qui est de l’aspect historique. Reste l’actualité. Il se trouve que l’ANP est la force la plus organisée dans le pays. Faut-il pour autant que tout le monde se défausse sur cette institution à chaque fois qu’il y a péril en la demeure ? Je ne le crois pas. D’abord parce qu’il n’est plus possible pour une armée seule de résoudre des problèmes qui touchent autant à la vie économique et sociale qu’à l’adaptation politique et institutionnelle du pays. Ensuite, parce que cette institution semble avoir pris la mesure des mutations qui l’attendent et qu’elle s’y prépare depuis quelque temps déjà : la professionnalisation ou la coopération militaire internationale contribuent largement à faire évoluer les analyses et les objectifs de cette institution et c’est une bonne chose pour la nation. Il est peut-être bon de rappeler que l’arrêt du processus électoral de 1991 n’a pu connaître le résultat que l’on sait que parce que la société, dans sa grande majorité, a assumé la démarche de sauvegarde nationale. C’est cette symbiose face aux grands enjeux qu’il faut préserver. La question n’est pas d’attendre de l’armée un retrait politique brutal mais de savoir quel rôle elle doit jouer pour favoriser les changements pour une nouvelle Algérie.

Cette nouvelle Algérie, ne trouverait-elle pas une partie des réponses à ses problèmes dans l’espace nord-africain et méditerranéen ?
Je ne crois pas à une solution exclusivement interne à la crise algérienne. Je ne crois pas qu’on gagnerait à se réjouir de la montée de l’islamisme au Maroc, même si d’aucuns disent que lorsque nous étions dans la difficulté nous n’avions pas trouvé toujours les soutiens auxquels nous pouvions prétendre.
Malgré des réelles performances économiques et sociales, je ne crois pas que la Tunisie restera un îlot de stabilité s’il n’y a pas de synergie démocratique sur l’ensemble de la région.
Et pour avoir eu des contacts avec quelques-uns de nos partenaires étrangers, ils ne croient pas, eux non plus, à la possibilité d’un développement durable et séparé sur ces trois pays. Les indépendances ont provoqué chez nos responsables respectifs des réflexes de repli, ce qui était, dans une certaine mesure, compréhensible. Mais le défi de notre génération est de lancer, tout de suite, des réflexions, voire des actions, au niveau de partis politiques, de syndicats, d’universitaires, de personnalités pour qu’un tissu diversifié et efficace se mette en place. Faute de quoi, je crains que la dynamique de régression ne soit plus forte que les tentatives de construction isolées.

Cette ambition commune n’est-elle pas contrariée par la donne islamiste ?
Nous devrons réussir l’émancipation démocratique ou subir la régression historique. Cette question islamiste connaît des évolutions auxquelles les hommes politiques que nous sommes doivent prêter une grande attention. L’islamisme de 2003 n’est pas celui d’il y a 20 ou 25 ans. Pour diverses raisons, on observe un islam asiatique traditionnellement tolérant, où le vécu religieux commence, aujourd’hui, à être contrarié par des groupes violents. Depuis le 11 septembre, le wahhabisme fait le dos rond. L’Iran se réforme. L’islam politique turc s’astreint à une mutation qu’il est intéressant de suivre. Il y a un islam noir-africain où les choses sont encore hésitantes entre son expression ouverte au Sénégal, où il s’accommode bien d’une alternance démocratique, et le Nigeria où se manifestent des signes inquiétants, à cause d’un certain nombre d’États  tentés par le radicalisme. Je crois, pour ma part qu’il y a un islam nord-africain qui a toujours été historiquement inscrit dans la tolérance et la libération des communautés. L’Andalousie, c’est l’islam nord-africain. La faïence d’Alhambra, c’étaient les juifs qui la fabriquaient, les chrétiens y étaient respectés. La radicalité que nous avons connue en Algérie est quand même assez superficielle, en dépit de sa violence. Et je souhaite que nos intellectuels et les hommes de culte — et les Tunisiens en ont de remarquables — lancent un vrai débat pour une vraie réflexion sur l’islam.
L’islam est condamné à se réformer. Je pense que l’islam nord-africain pourrait être un élément de référence.

Quelle sera, selon vous, l’Algérie de l’après-Bouteflika ?
Il est réaliste de penser que Bouteflika est le dernier et le plus caricatural d’une forme de populisme despotique qui a plongé l’Algérie dans une régression que rien ne pouvait justifier. Il était arrivé dans des conditions idéales, il avait un spectre politique qu’aucun chef de l’État n’avait eu avant lui. Le terrorisme était quasiment éteint et en 1999, le prix du baril se négociait à 40 dollars. Nous avons tous travaillé, chacun à son niveau, pour que l’opinion internationale montre au minimum une neutralité bienveillante envers notre pays. Bouteflika n’est pas un homme profilé pour la construction. Il fait partie des gens qui confondent ruse et intelligence. Mais il n’est pas le seul à avoir échoué. Lui, il a échoué dans de meilleures conditions que d’autres. Vous arrivez sur l’aéroport d’Alger, vous voyez un chantier qui traîne depuis plus de 20 ans, vous descendez dans la capitale vous avez des tunnels du métro qui sont devenus des dangers publics, car les voûtes ne sont même pas consolidées depuis maintenant plus d’une dizaine d’années. À Tunis et à Casablanca, les aéroports sont de standing  international. Le métro du Caire est opérationnel depuis plus de 15 ans. L’été passé, les bateaux algériens étaient mis en quarantaine pour cause de peste bubonique.
Ce sont des choses très simples et très quotidiennes qui démontrent bien que la gestion au sommet de l’État est une faillite totale. Il est essentiel que l’Algérie aille au plus vite vers d’autres types de gestion où le responsable politique assume et réponde de ses actes. En tant que génération d’après-guerre nous avons pour mission de faire en sorte que la représentation politique consacre une nouvelle éthique.
Si la transparence prévaut, l’Algérie a encore toutes les chances de s’en sortir en pansant ses plaies en n’oubliant rien et en se projetant résolument dans l’avenir. Notre jeunesse, principal moteur du changement, n’a que trop attendu.

Seriez-vous candidat à la prochaine présidentielle ?
Par définition, un homme politique vise à prendre ou à partager le pouvoir. L’opposition démocratique doit être impérativement partie prenante du processus de refondation nationale. Je dirais plus : sans l’opposition démocratique, tout processus de changement est voué à l’échec. Seule l’opposition démocratique peut assurer l’émergence de nouveaux dispositifs institutionnels et dépasser les archaïsmes actuels, pour mettre en phase l’État avec la nouvelle Algérie.
Quant à ma participation à l’élection présidentielle, j’ai toujours dit que, pour moi, le pouvoir n’est ni un tabou ni une maladie. Je peux encore continuer le combat que je mène depuis 40 ans et ce, jusqu’à la fin de mes jours sans exercer la moindre responsabilité exécutive si en mon âme et conscience j’estime que la lutte est plus efficace dans l’opposition. Il faut pourtant savoir qu’une fois les propositions élaborées, la vraie transformation sociale se fait par les instruments de l’État.
Mais si les règles du jeu sont ce qu’elles sont aujourd’hui, il est difficile de prendre part à une élection parce que nous savons très bien que ce ne sera qu’une fraude de plus et, probablement, une fraude de trop.

F. A. et N. S.