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A la une / Entretien

Hocine Ali, coordinateur du Mds, à Liberté

“Le bouclage du dossier de l’islamisme se mesure au degré des libertés”

Le coordinateur par intérim du Mouvement démocratique et social plaide pour la laïcité, seule à même, selon lui, de “mettre l’État à l’abri de tout risque de dérapage futur”

Liberté : La charte pour la paix et la réconciliation nationale vient d’être adoptée au suffrage universel. Quelle lecture faites-vous des résultats obtenus ?
M. Ali Hocine : Les résultats inspirent une seule réponse : il s’agit d’une grave offense à la société qui a lutté et s’est sacrifiée, qui était debout quand le pays était à la fois menacé d’effondrement sous les pressions du terrorisme islamiste et de ses soutiens internationaux, et dans l’isolement international. Après des meetings bidons, on ne pouvait s’attendre qu’à des scores grotesques. C’est vraiment le comble du suffrage universel ! C’est une véritable confiscation des urnes, qui frustre et révolte les citoyens dans leur écrasante majorité. Pour un scrutin qui a donné 14 millions de “oui”, la réponse de la société est à la hauteur de l’affront : elle a répondu par le mépris. Les commentaires de la presse sont conformes à la réalité et montrent bien le caractère massif, généralisé de la fraude. La question est de savoir où est la société réelle, celle que nous avons rencontrée pendant notre campagne, dans la rue, les lieux de travail et avec laquelle nous sommes totalement en phase, ou bien celle qu’on nous a montrée à la télé, dans les meetings préfabriqués… Je ne veux nullement culpabiliser les citoyens qui étaient forcés et contraints, par l’appareil bureaucratique, de venir pour servir de figurants dans une mise en scène de mauvaise qualité. Il y a un autre aspect cocasse de ce scrutin : la classe politique démocratique dans son intégralité n’a pas participé. Par conséquent, il n’y a que les partis non démocratiques, les islamistes et les appareils de l’État qui y ont participé ! Avec cela, ils ont le culot de parler de consultation démocratique !

Ces résultats auront-ils, selon vous, un impact sur le devenir démocratique du pays ? 
Ce retour aux pratiques d’un autre âge, dans une Algérie qui a refusé tous les diktats, peut être dangereux pour les  “équilibres” que le pouvoir met en avant. Quand on regarde en direction du pouvoir et de sa compromission avec l’islamisme, comment les institutions de l’État sont instrumentalisées et les appareils policier et judiciaire utilisés contre l’expression démocratique, comment la manne pétrolière est utilisée pour entretenir la clientèle du système, on peut dire qu’on assiste à un glissement despotique dangereux et on peut envisager effectivement le pire. Mais, si on observe attentivement l’attitude de la société réelle qui s’est exprimée massivement contre le projet de charte, qui exprime ses revendications sociales et démocratiques, si on observe l’attitude de l’ensemble de la classe politique démocratique qui refuse de se soumettre, il est certain que la volonté du pouvoir se heurtera à une résistance de plus en plus forte, forgée par l’expérience de plusieurs générations et confirmée par l’affrontement avec l’islamisme assassin.

M. Hocine, pensez-vous que l’Algérie a bouclé définitivement le dossier de l’islamisme politique après celui de l’ex-FIS ?
Le pouvoir prétend fermer les portes à l’ex-FIS, alors que des chefs terroristes ont mené campagne pour le oui à la charte, sans renier leurs prétentions à l’État théocratique, alors que les Belkhadem et consorts ont assidûment fait la cour aux Haddam et autres chefs terroristes à l’étranger, en leur promettant de les dissoudre dans le parti FLN. Au lieu de consacrer la victoire éclatante de la société sur l’islamisme terroriste, le pouvoir tente de le sauver, en refusant de reconnaître les dégâts que nous a coûtés l’instrumentalisation de la religion à des fins politiques. Pour mettre l’État à l’abri de tout risque de dérapage futur, il n’y a qu’une seule solution : séculariser l’État et la société, séparer le politique du religieux, en changeant l’article 2 de la Constitution. La laïcité constitue le fondement même de l’État moderne… Vouloir la diaboliser et l’opposer à la religion, c’est faire preuve de méconnaissance d’un pan de l’histoire universelle. Le mot laïc désigne à l’origine les religieux qui fréquentaient l’église les dimanches, et qui ont participé aux luttes pour séparer la religion du politique. Il est inutile de vouloir présenter la laïcité comme une greffe ou un corps étranger que la société rejette. Il y a un choix stratégique à faire : soit promouvoir la citoyenneté, les droits égalitaires, la liberté de conscience, la démocratie, soit continuer à tenir un discours religieux, irrationnel qui cultive le fatalisme et justifie les dérives despotiques. Le bouclage du dossier de l’islamisme se mesure aux degrés de liberté, de démocratie et de progrès général de la société et de ses rapports avec son État.

Avec son faible taux de participation, la région de la Kabylie s’est singularisée. Comment appréciez-vous cette donne ?
La Kabylie ne s’est pas singularisée, c’est le pouvoir qui veut coûte que coûte la singulariser, la présenter comme une brebis galeuse. Comme nous l’avons déjà dit, les résultats en Kabylie expriment à quelques nuances près la réalité des véritables résultats à l’échelle nationale. Toutes les tentatives de diaboliser la Kabylie ont été un lamentable échec. De nouveau, le pouvoir veut focaliser l’opinion autour de la question juste de l’officialisation de tamazight, croyant pouvoir isoler cette région, pour mater les émeutes qui secouent le pays et réprimer le mouvement social qui refuse la fatalité du système rentier bureaucratique corrompu. Ce qui dérange le pouvoir, c’est que la Kabylie apparaisse comme l’exemple à suivre. Il tente de l’opposer au reste du pays en essayant d’utiliser la question de l’identité comme un facteur de clivage, sans y parvenir, parce que cette question a beaucoup avancé dans la conscience nationale.

Peut-on espérer à présent un dénouement heureux de la crise en Kabylie ?
La solution à la crise de Kabylie est dialectiquement liée à la question de la nature de l’État et à la crise de cet État… Avec le recul, l’hypothèse qui semble la plus probable est celle d’un dialogue initié pour faire passer la charte uniquement, décrédibiliser les représentants du mouvement citoyen et normaliser la Kabylie, en injectant la rente et en multipliant les relais. La question des partielles apparaît de plus en plus comme une concession, destinée à faire passer la pilule du référendum. Elle souligne nettement l’inefficacité des solutions électorales et pose l’exigence d’une transition démocratique de sortie de la crise.

Le MDS continuera-t-il à accompagner le mouvement des archs, même si celui-ci compte poursuivre ses négociations avec le gouvernement ?
L’attitude du MDS vis-à-vis du mouvement citoyen n’est pas dictée par son appréciation des formes de luttes, mais par leur contenu démocratique. Après le référendum, il est devenu plus difficile d’espérer une issue positive à ce dialogue, mais comme dit le proverbe populaire : il faut suivre le voleur jusqu’à la porte de la maison. On verra bien. Tant que le mouvement citoyen continue de se battre pour faire aboutir les revendications démocratiques, sociales et identitaires, nous serons solidaires. Nous continuerons à respecter l’autonomie de ce mouvement, mais à la lumière de l’évolution et des décantations en cours, il faudrait peut-être qu’il se concerte avec les autres forces démocratiques.

Que répondez-vous à ceux qui disent que le processus de refoulement momentané est une voie empruntée par de nombreuses nations, pour bâtir un projet de société commun ?
Pour rendre possible ce processus, il y a un prix à payer. Et chaque protagoniste doit payer. En Algérie, on demande aux victimes de la barbarie intégriste de pardonner, alors que l’islamisme prétend qu’il n’a pas à demander pardon, que s’il a détruit tout un patrimoine, organisé des massacres collectifs, éventré des femmes enceintes, enfourné des bébés, éliminé Alloula, Liabès, Boukhobza, Djaout et tant d’enfants dignes de l’Algérie, c’est seulement parce qu’il voulait instaurer un État théocratique, fasciste. Rien que cela ! La nature du conflit montre qu’il est impossible de bâtir un projet, qui serait la synthèse entre le projet moderne et le projet théocratique, sinon il aurait fallu que la guerre de sécession aux États-Unis aboutisse à une synthèse entre l’esclavagisme des Sudistes et le projet moderne des Nordistes, qu’à l’issue de l’affrontement entre le régime d’Apartheid et l’ANC de Mandela, on efface le contentieux et on laisse le régime en place, que la Révolution française trouve un compromis entre la République bourgeoise et l’État féodal représenté par le roi. En Algérie, il s’agit bien d’un affrontement historique entre deux projets antagoniques, le projet moderne et le projet théocratique ou pour paraphraser Bouteflika, entre " laïcs " et " théocrates ", sauf que les laïcs sont bien les citoyens et les patriotes, les officiers et djounouds de l’ANP, les agents des services de sécurité, tous ceux qui ont refusé de vivre à genoux, et qui étaient présents au rendez-vous de l’histoire, pour affronter les théocrates. Donc, le processus de réconciliation, si réconciliation il y a, n’a rien à voir avec la cohabitation que propose Bouteflika et qui constitue un obstacle majeur au processus de sécularisation. Celui-ci passe par l’instauration d’un État républicain, démocratique, moderne.

Un commentaire sur les réactions internationales ?
Les réactions internationales sont à la hauteur des enjeux stratégiques de la crise et de ses conséquences sur le monde arabo-musulman. Pendant l’affrontement sanglant des années 90, la société, ses forces vives, se sont trouvées seules face au terrorisme islamiste. Aujourd’hui encore, les pouvoirs dans les pays occidentaux, à quelques nuances près, préfèrent se voiler la face, accepter le viol des conscience, le dévoiement du suffrage universel et faire semblant de ne pas savoir, pour sauver leurs intérêts étroits, immédiats, en soutenant un pouvoir despotique.

Quelles sont les perspectives de votre formation pour l’après-charte ?
Nous mettons le cap sur la préparation de notre congrès, qui doit être un moment fort, de débats qui sont déjà lancés autour de documents d’analyse de la nature de l’étape, et de l’alternative concrète à la crise. Tout cela se fera dans le feu des luttes et actions, pour prolonger la campagne de rejet du référendum. Les Patriotes et la classe politique démocratique doivent aussi réfléchir sérieusement à la question de la réappropriation des urnes confisquées par le pouvoir, pour les mettre au service de l’expression démocratique.

H. A.