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A la une / Entretien

MOHAMED BENSAÏD AÏT IDDER, FIGURE DU MOUVEMENT DE LIBÉRATION NATIONALE AU MAROC, À “LIBERTÉ”

“Le conflit du Sahara occidental n’a que trop duré !”

©Lachichi/Liberté

De passage à Alger, le vieux militant nationaliste marocain n’a pas hésité à livrer pour nos lecteurs son sentiment sur la question du Sahara occidental ainsi que sur les relations tumultueuses entre l’Algérie et le Maroc. Il plaide dans cet entretien pour une solution négociée et un rapprochement entre les deux pays frères.

Liberté : Vous êtes en Algérie pour les cérémonies du 40e jour du décès de Hocine Aït Ahmed. Dans quelles circonstances l’avez-vous connu ?
Mohamed Bensaïd Aït Idder :
D’abord, la première fois que j’ai entendu parler de  feu Hocine Aït Ahmed, c’était au sein des cellules du Parti de l’Istiqlal, à la fin des années 40. On se préparait  à engager la lutte armée pour l’indépendance du Maroc. Grâce à la coordination des différents partis nationalistes en Afrique du Nord, un projet de lutte commune prenait forme et l’espoir d’un avenir unitaire galvanisait nos convictions et guidait nos pratiques. Mêmes les chants patriotiques s’élaboraient en commun, comme le fameux Min Jibalina tala3a sawtou el ahrar… Le nom d’Aït Ahmed nous parvenait de l’Algérie  mais aussi du Caire ou encore de Bandoeng. Nos trajectoires ne se croiseront enfin qu’en 1961. Hocine Aït Ahmed était alors incarcéré en France. Le Maroc était indépendant mais l’Armée de libération marocaine  du sud (ALMS) dont j’étais responsable venait d’être dissoute en 1960. À cette époque, nombre de nationalistes et de résistants se trouvaient, malgré eux, en opposition au pouvoir marocain. Dans ces conditions, j’ai rendu visite aux cinq leaders algériens incarcérés en France. J’ai alors rencontré pour la première fois Hocine Aït Ahmed et ses amis. Nous avons discuté du Maghreb, de l’indépendance prochaine de l’Algérie et des différentes stratégies possibles. J’ai noté qu’il y avait déjà des différences de points de vue entre Aït Ahmed et Ben Bella. Après leur libération, on leur a organisé au Maroc un retour triomphal. C’était alors notre deuxième rencontre.
Après 1962,  les orientations à donner au nouvel État algérien indépendant ont été à l’origine de divergences. Hocine Aït Ahmed, Boudiaf et d’autres commençaient à être inquiétés par les services de Houari Boumediène et leur liberté devenait effectivement menacée. C’est alors qu’avec des camarades nationalistes et résistants, nous avons rendu visite au courant de l’année 1963 au président Ben Bella.
On lui a fait part de notre protestation contre ces menaces. L’Algérie et le Maghreb  avaient besoin, en effet, et après le départ de la France, de tous leurs enfants. Seulement voilà, les malheureux développements politiques survenus au Maroc m’ont contraint à l’exil durant 18 ans, d’abord en Algérie et ensuite en France. Dès lors, avec Hocine Aït Ahmed,  on se rendait visite et on échangeait nos impressions tout en continuant à élaborer des propositions pour un avenir commun. Après mon retour d’exil, en 1983, nous avons fondé au Maroc, mes camarades et moi, l’Organisation de l’action populaire et démocratique (OADP) devenue en 2005 le Parti socialiste unifié  (PSU). Depuis, Hocine Aït Ahmed nous rendait visite régulièrement au Maroc et son parti, le FFS, assistait à tous nos congrès et conférences. La dernière participation en date remonte à février 2012.

Vous avez longtemps combattu dans les rangs de l’Armée de libération marocaine dans les régions sahariennes où vous avez eu à côtoyer notamment un certain El-Ouali Mustapha Essayed, qui n’est autre que le fondateur du Polisario, décédé en 1977. Pouvez-vous nous dire quelques mots  sur ce personnage ? 
Dans les rangs de l’ALMS, on a combattu ensemble le colonialisme espagnol dans les régions de Sidi Ifni, Tarfaya, Smara, Laâyoune, Boujdour et Dakhla. À cette époque, des volontaires des provinces du Nord côtoyaient de nombreux combattants du Sahara  occidental. L’objectif était de libérer ces régions et de réaliser l’unité du peuple marocain et de ses territoires. Après l’opération “Écouvillon” qui a permis aux armées espagnole et française d’affaiblir l’ALMS, et après que celle-ci ait été dissoute dans des circonstances troubles au Maroc, les dirigeants de  l’ALMS ont recueilli à Casablanca et à Rabat les enfants des combattants sahraouis et se sont occupés de leur scolarité. J’étais personnellement responsable de cette action. Ainsi, Essayed a fait ses études secondaires et universitaires au Maroc avec le soutien des anciens de l’ALMS et des partis nationalistes marocains.  
Jusqu’au début des années 70, les jeunes sahraouis réclamaient un retour rapide du Sahara occidental dans le giron de la mère-patrie, c'est-à-dire le Maroc. Ils dénonçaient même, avec fougue, le laxisme des autorités marocaines à cet égard. C’est d’ailleurs au cours d’une manifestation de ces jeunes à Tan-Tan, réprimée violemment par les forces de l’ordre, que l’idée d’indépendance a pris naissance. Et c’est sur proposition du grand Maghrébin, Mohamed Bahi Horma, que j’ai reçu en 1975,  à mon domicile parisien, El-Ouali Mustapha Essayed. On a discuté de l’avenir du Sahara occidental. Mes amis du “Mouvement du 23 mars” et moi avions critiqué les choix stratégiques du Polisario. Tout en étant à l’époque opposant au roi Hassan II et condamnés par contumace, soit à la peine capitale, soit à la perpétuité, nous avons affirmé à El-Ouali que la priorité devait aller, non pas à la création d’un petit Etat dans la région mais à la lutte commune pour la liberté et la démocratie qui garantiraient les droits des régions, du citoyen et des minorités ethniques ou religieuses. Ces discussions étaient sérieuses et cordiales. On les a même consignées et éditées par la suite dans un livre. Hélas, El-Ouali a disparu avant de pouvoir interagir avec nous…

Vous avez été condamné à mort en 1963 sous Hassan II pour “complot contre la monarchie” et vous avez trouvé refuge en Algérie. À ce titre, on peut vous considérer comme un témoin privilégié de cette période trouble de l’indépendance algérienne et des relations “en dents de scie” entre les deux pays voisins. Peut-on espérer, selon vous, un rapprochement entre l’Algérie et le Maroc ?
C’est en tout cas, mon vœu le plus cher ! Malgré mon âge avancé, j’ai fait l’effort, contre l’avis de mes médecins, de me rendre en Algérie. Depuis que je suis arrivé, je n’ai cessé de rencontrer les forces vives de la nation algérienne. Que ce soit à l’adresse des membres du gouvernement ou des jeunes de la société civile en passant par les partis politiques, mon message est simple : “N’hypothéquons pas l’avenir, n’alimentons pas les conflits, ne sapons pas les liens de fraternité entre nos peuples !” Certes, la situation politique concrète est très complexe.
On passe régulièrement d’un moment d’accalmie à un autre de tension extrême. Les deux États s’affrontent par ailleurs au sein des instances internationales, au Parlement européen, dans les  forums de jeunesse et même au sein des organisations de défense des droits humains. Pourtant, nos deux peuples aspirent à la dignité, à une vie apaisée, à l’accès à la formation, au travail, à la culture, en bref à la citoyenneté. Ce ne sont pas là des privilèges mais des droits qui doivent être garantis par la loi. Dans ce sens, il est impératif de mettre un terme aux conflits de frontières et à celui du Sahara occidental. L’affaire est peut-être aussi complexe que celle de l’Alsace-Lorraine en Europe qui, malgré les retombées de deux guerres mondiales et tout ce qui s’est accumulé comme préjugés et représentations négatives, la France et l’Allemagne ont eu le courage de tourner la page du passé pour s’unir et bâtir en commun l’Europe. D’après moi, l’Algérie et le Maroc peuvent faire davantage en inaugurant un processus de constructions positives.   

Cette tâche paraît incommensurable car au Maroc beaucoup font de la marocanité du Sahara, une “cause sacrée” alors que chez nous le droit à l’autodétermination des peuples reste un principe intangible, voire même un socle fondateur pour le pays. Peut-on, dans ces conditions, vaincre cet “antagonisme” qui empoisonne les relations entre les deux pays ?      
Le conflit du Sahara occidental n’a que trop duré. Une solution politique négociée et équitable est parfaitement possible ! Elle ne sera, en tous cas,  jamais le résultat de la langue de bois mais bien précisément d’une culture de l’écoute et des approches rationnelles de nos intérêts stratégiques communs. L’espace du Sahara devra être un pont d’intégration maghrébine et non une cause de désintégration, ce qui est le cas aujourd’hui. Lors de la cérémonie du 40e jour du décès de Hocine Aït Ahmed, l’espoir d’un grand Maghreb a vibré avec celui de la démocratie et de la citoyenneté. Il nous faut aujourd’hui le courage indispensable pour insuffler à nos jeunes, à nos femmes et à nos hommes, la conviction de développer cette réalité enfouie. Le conflit est, certes, complexe mais la volonté unitaire peut vaincre toutes les difficultés. Je ne cesse de le répéter, “l’avenir de l’Algérie, c’est le Maroc et l’avenir du Maroc,  c’est l’Algérie !”

M-C. L.


Bio-express
Né le 1er juillet 1925 à Timensourt, dans la région de Chtouka Aït Baha, dans le Sud marocain, Mohamed Bensaïd Aït Idder a commencé ses études dans plusieurs écoles coraniques traditionnelles du Souss. Après 1945, il rejoignit l'université Ibn Youssef à Marrakech, à une époque où nombre de nationalistes y étaient actifs comme Abdellah Ibrahim ou Mohamed Basri, dit F’qih Basri. Avant de rejoindre formellement la résistance, Aït Idder aura affaire au    pacha de Marrakech, Thami El Glaoui qui dirige alors toute la région du Haut-Atlas. En représailles, il est assigné à résidence par le protectorat français. Dès 1955, Bensaïd Aït Idder rejoint l'Armée de libération nationale (ALN) au sud (dans le Maroc espagnol), puis dès 1957 en passant au sud pour armer les tribus sahraouies, afin de combattre les Français et Espagnols, encore présents au Sud marocain. Il assiste impuissant, en 1958, à la destruction de l'ALMS lors de l'Opération “Écouvillon”. Membre de l'Istiqlal, il participe à la scission en 1959 créant l'UNFP. En 1960, il est inculpé pour un complot fictif, puis en 1963 lors de l'affaire du complot de juillet 1963, et est condamné à mort pour “complot contre la monarchie”. Il s'exile en Algérie et ensuite en France où il reste en contact avec le dirigeant du “Tandhim” (organisation clandestine), Mohamed F’qih Basri. En 1981, il est amnistié et réunit autour de lui les militants du Mouvement du 23-Mars pour fonder, en 1983, le parti politique Organisation de l'action démocratique populaire, dont il restera le dirigeant-clef jusqu'à la fusion en 2002 avec trois autres partis créant le mouvement de la Gauche socialiste unifiée (GSU). En septembre 1984, il est élu député de la région Chtouka Aït Baha à la Chambre des représentants, un siège qu'il gardera jusqu'en 2007, date à laquelle il refuse de se représenter aux élections législatives. Tout au long des années 1990, Bensaïd Aït Idder fera partie des refondateurs de la Koutla, bien qu'il manifeste une indépendance d'esprit que ses partenaires (Istiqlal, USFP, PPS), aussi bien que le pouvoir en place, apprécieront très peu. En 1989 et en 1992, il interpelle les ministres de la Justice et de l'Intérieur sur le sort des détenus du bagne de Tazmamart. En 1996, l'OADP a refusé de cautionner la Constitution. Respecté pour son intégrité et la constance de ses positions, l’ancien opposant au roi Hassan II reçoit en juillet 2015  les insignes du Wissam al-Arch, ordre du Trône, la plus haute distinction royale.

M.-C. L.


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