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A la une / Entretien

Le Pr Yahia Zoubir explique la situation en Libye

“Le danger est réel et vient surtout des groupes djihadistes qui sont bien armés”

©Yahia/Liberté

Parfait connaisseur de la situation sécuritaire au Sahel, le professeur Yahia Zoubir, enseignant en relations internationales et directeur de recherche en géopolitique à Kedge Business School, à Marseille (France), s’exprime sur les conséquences de la crise libyenne sur l’Algérie et les autres pays maghrébins. Le spécialiste estime que dans la conjoncture actuelle, la meilleure posture pour l’Algérie “est de ne pas paraître comme partie prenante dans la crise qui secoue la Libye, mais de servir de facilitateur ou de médiateur du dialogue inter-libyen”.

Liberté : Depuis l’assassinat de Kadhafi, la Libye est livrée au chaos. Comment en est-elle arrivée là? Quelles sont les forces en présence ?
Pr Yahia Zoubir :
La Libye n’a jamais bâti un État au sens moderne du terme ; avant la chute de Kadhafi, il n’existait presque pas d’institutions formelles. Les comités révolutionnaires et les autres entités servaient d’instruments de contrôle de la population : ils étaient destinés à museler toute opposition au pouvoir autoritaire. Le centre du pouvoir s’articulait autour du guide suprême, c’est-à-dire, Kadhafi lui-même.
Ce dernier a su jouer sur le système tribal, dans lequel sa propre tribu, la “Kadhadfha”, bien que minoritaire, a joué le rôle de balancier. Avec sa chute, tout l’édifice qu’il avait mis en place s’est alors effondré comme un jeu de cartes. L'intervention de l’OTAN a donc détruit le peu d’État qui existait. Mais, cette intervention a aussi fait ressurgir les rivalités tribales, ainsi que les velléités régionales/régionalistes. À cela s’est greffé le problème des milices dites révolutionnaires, ainsi que celui des groupes islamistes. Tous ces groupes ont obtenu des armes, acquises dans les stocks de l’armée libyenne, mais aussi celles parachutées par les forces d’intervention qui ont soutenu la rébellion libyenne.

On a bien compris que la situation qui prévaut dans ce pays constitue une menace pour l’Algérie, voire pour toute la région du Maghreb.
Où se situe exactement le danger ?

C’est vrai, le danger est réel et vient surtout des groupes djihadistes qui sont superbement bien armés. La Libye d’aujourd’hui est un “État failli” comme l’était l’Afghanistan, dans les années 1990, ou la Somalie.  La menace pour l’Algérie et même pour la Tunisie, qui est le maillon faible dans la région, provient des groupes armés, tels Aqmi, Ansar al Shari’a, Daesh, le groupe Mourabitoune qui a menacé l’opération contre le site gazier d’In Aménas, en janvier 2013, et bien entendu des groupes obscurs créés et/ou manipulés par des services de renseignement de pays ayant des intérêts particuliers. Il faut aussi ajouter les trafics en tout genre, drogue, armes, etc., qui se font aux frontières. Il ne faut pas sous-estimer non plus le fait qu’une telle situation ne fera qu’encourager l’immigration clandestine sub-saharienne et, éventuellement, le flux de réfugiés vers la Tunisie et l’Algérie.

Dans ce cas, comment l’Algérie doit-elle se protéger et protéger ses frontières ?
La meilleure option pour l’Algérie doit être une approche offensive/défensive… D’ailleurs, nous nous sommes déjà exprimés, mon confrère Djallil Lounnas et moi, sur ce sujet, dernièrement (*). Donc, comme je disais, la meilleure option pour notre pays doit être une approche à la fois offensive et défensive, qui prendrait en compte les réalités de la Libye d’aujourd’hui, mais aussi la nécessité de stabiliser ce pays, à travers un large dialogue entre les factions représentatives, en prenant en considération, dans le même temps, un possible échec de ce dialogue. Une intervention massive ne règlera rien, mais vu les menaces diverses et très graves qui pèsent sur elle, l'Algérie doit, en revanche, être en mesure d’intervenir, de manière très ciblée et limitée, par exemple, s’il y a un risque d’attaque imminente contre notre pays… Intervenir de manière ciblée et limitée, sans pour autant que cela soit une intervention massive et de longue durée.  Il faut bien comprendre que ce type d'interventions ciblées servirait tout simplement à défendre le territoire national contre toute attaque et non pas à stabiliser la Libye ou à servir de sous-traitant à l’Occident, qui en cherche un. Il est quasi certain que la stabilisation de la Libye ne peut se faire par le biais d'une intervention militaire massive. Les interventions en Afghanistan, en Irak et en Libye (année 2011), en sont la preuve irréfutable.

Professeur Yahia Zoubir, vous êtes de ceux qui n’écartent pas l’éventualité d’une intervention militaire en Libye, notamment après l’assassinat, en février dernier, de 21 coptes égyptiens dans ce pays. S’agira-t-il, d’après vous, d’une intervention du Caire ou de la communauté internationale ?
La situation en Libye est si grave qu’une intervention militaire devient de plus en plus plausible, voire même impérative. Une intervention internationale sous l’égide des Nations unies, de l’OTAN ou d’une coalition internationale ad hoc est concevable, mais faut-il que cette intervention ne soit pas basée sur des arrière-pensées, pour servir d’alibi à  des intérêts propres à certains Etats. L’Egypte est certes impliquée en Libye, mais il est improbable qu’elle s'engage seule militairement, car les risques et les coûts pour les autorités égyptiennes seraient énormes. Cependant, il est possible que l’Egypte décide autrement, afin de servir de sous-traitant pour les Saoudiens, les Emiratis et l’Occident, pour asseoir le régime d’Al-Sissi, grâce à des investissements financiers conséquents. C’est ce qu’on avait fait faire à Saddam Hussein contre l’Iran en 1980…

Dans le cas d’une intervention militaire en Libye, n’y aurait-il pas de risque d’embrasement au Maghreb ou dans certains pays maghrébins, comme le Mali, qui sont proches des frontières algériennes ?
Un embrasement de la région n'est pas à écarter en cas d'intervention ; mais cela dépendra du type d’intervention, de son succès ou de son échec et, surtout, de la réaction des milices libyennes, toutes tendances confondues. A mon avis, ce scénario est difficile à envisager, car il ne semble pas que les puissances étrangères à la région soient vraiment disposées à intervenir militairement en Libye, du moins à l’heure actuelle. Mais, ce qui est certain, c’est que si les Etats de la région ne prennent pas les mesures adéquates pour combattre le terrorisme interne, sans complaisance aucune, pour défendre leurs frontières en coopération avec leurs voisins, la situation ne fera que s’aggraver. De plus, tant que les régimes en place n’entreprennent pas des réformes politiques et économiques tangibles, les dangers internes de tous ces pays ouvriront la voie à une plus grande coordination entre les groupes terroristes transnationaux. Je dis cela notamment, parce que l’accord au Mali reste fragile et si des réformes ne sont pas effectuées immédiatement, Aqmi et éventuellement Daesh, renforceront leur présence au nord du pays et menaceront la région du Sud algérien.

Dans la conjoncture actuelle, quelle est, selon vous, la meilleure attitude à adopter par notre pays ?
Dans la conjoncture actuelle, la meilleure posture pour l’Algérie est de ne pas paraître comme partie prenante dans la crise qui secoue la Libye, mais de servir de facilitateur ou de médiateur du dialogue inter-libyen, malgré les obstacles posés par l’Egypte et l’Arabie Saoudite. L’Algérie doit être un facilitateur qui protège avant tout ses intérêts nationaux. La protection des frontières est incontestablement la priorité de l’Etat algérien qui doit, cependant, continuer à coopérer avec l’ensemble des acteurs patriotiques, internes et externes, impliqués dans cette situation, pour dégager un consensus commun, c’est-à-dire, la stabilité de la Libye et celle de la région du Maghreb.

H. A.

Yahia Zoubir & Djallil Lounnas, “L'Algérie face à la crise libyenne : quels dangers et quelles options pour la sécurité nationale ?”,  in Le Quotidien d’Oran du 21 mars 2015.


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