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A la une / Entretien

Kamel Sanhadji, chercheur en immunologie

“Le nombre de contaminés par le VIH est de 16 000”

De passage à Béjaïa pour une visite privée, Kamel Sanhadji, éminent chercheur et spécialiste dans le domaine du sida, nous a accordé un entretien. Installé à Lyon, cet alchimiste des molécules nous plonge dans l’univers de la recherche scientifique, nous parle également de ses récentes découvertes dans le domaine de la lutte contre le virus du sida. M. Sanhadji nous livre aussi ses appréciations sur le système de santé algérien.

Liberté :
Vous avez rencontré des professionnels de la santé et visité des structures ici à Béjaïa. Quelle appréciation faites-vous ?
Kamel Sanhadji : Au secteur sanitaire d’Amizour, j’étais impressionné par la netteté et la propreté de cet hôpital. C’est un point très important et je pense que sur le plan pédagogique, c’est une bonne démarche. C’est pour moi un moyen probant qui est une base saine et un comportement avec lequel on peut aisément faire évoluer les choses et ce, contrairement à ce que j’ai vu ailleurs. Je suis désolé et je regrette beaucoup de constater que les structures sanitaires en Algérie sont un peu le reflet de ce qu’est la rue et la société. Là il y a un problème d’hygiène notoire dans les parties communes, dans les accès et dans les couloirs. Tout cela est choquant et ça m’a permis de me dire, par rapport à ce que j’ai vu à Amizour, que ce n’est peut-être pas un phénomène général. Ça permet de nourrir un espoir car, avec de l’espoir et des hommes, on peut tout faire. ça, c’est le point positif, mais c’est un petit hôpital de 240 lits qui souffre du sous-équipement et toutes les spécialités ne s’y trouvent pas, alors que la population est dense. Mais, c’est là aussi un problème national au niveau de la politique de la santé. J’espère seulement que les choses vont s’améliorer. Le secteur de la santé en Algérie est un vrai problème et ce n’est pas visiblement une priorité. Voilà un peu l’idée que j’aie de ce système de santé en Algérie que je ne connais pas parfaitement.

Professeur, après avoir mis au point une thérapie, où en êtes-vous dans le domaine de la recherche et de la lutte contre le sida ?
Les travaux auxquels vous faites allusion s’inscrivent un petit peu dans les traitements du futur dans la lutte contre le sida, parce qu’on est devant une impasse, bien que des progrès importants ont été réalisés. Sachez que, dans toute l’histoire de la médecine, c’est le sida qui a le plus bénéficié d’avancées scientifiques et de connaissances.
En très peu d’années, aucune des maladies connues graves comme les cancers, diabètes... n’ont bénéficié de ces avancées. Dans le cas du sida et à partir de quelque chose d’inconnu, nous sommes arrivés à l’étape où on essaye des candidats vaccins qui ne sont pas encore efficaces, bien sûr, mais c’est important. Je reviens à cette démarche qui s’inscrit dans les traitements du futur, parce qu’il y a eu beaucoup de choses qui ont été faites. Des avancées importantes en matière de thérapeutiques, qui ont apporté énormément de confort et de stabilité, ont été réalisées. Il est fait état que cette maladie, importante chez les patients atteints, n’est pas irréversible, car la recherche a mis au point des molécules qui sont devenues des médicaments qui avaient évolué. Vous faites allusion à la tétrathérapie parce qu’au début, il y avait la mono puis la bithérapie... On va certainement en faire un 5e puis un 6e médicament et ce n’est pas du tout de gaieté de cœur de donner autant de médicaments à un malade puisque, visiblement, il y a échec quelque part. Échec, car ces traitements ont des limites. Au début, c’était AZT qui a permis d’attaquer le virus, ça freinait ce dernier, on étaient optimistes. Néanmoins, au fil du temps, ce traitement est devenu inefficace du moment que le virus a fait des mutations. La recherche a été frustrée et elle s’est mise à innover. Une deuxième molécule a été trouvée qui s’ajoutait à la première, elle arrivait à avoir comme résultat un silence viral, un apaisement. Ainsi, le virus a été freiné dans sa propagation et dans sa multiplication. Mais, avec cette bithérapie, on a constaté un nouveau phénomène. On a donc compris que ce virus a une stratégie : il s’adapte aux traitements et il devient résistant et tout ça lui donne de la force. Avec la trithérapie, on a essayé de toucher un endroit précis mais, à la longue, c’est le même résultat. Et, depuis maintenant 4 à 5 années, on y ajoute encore un quatrième médicament, parce qu’on a vu pour certains qu’il y avait aussi échec pour maintenir en vie le patient. Avec ce dernier médicament, le patient peut vivre avec le sida, il a plus de confort et il est soulagé vis-à-vis des signes de la maladie. Néanmoins, le virus est toujours là et la personne atteinte est contagieuse. Le traitement coûte cher, pour la trithérapie par exemple, c’est carrément quinze mille euros. C’est énorme…

Y a-t-il du nouveau dans les recherches que vous menez actuellement à Lyon ?
Nous préparons avec mon équipe à Lyon ce qu’on appelle thérapie génique. La thérapie par les gènes remplace, en quelque sorte, le traitement par les médicaments. Pour le vaccin, c’est la même chose. C’est efficace au début, mais au bout de quelques mois, cette vaccination ne fonctionne plus. Le virus développe des mutations et le vaccin ne le reconnaît plus et, tout comme avec les médicaments, le virus adapte aussi sa stratégie vis-à-vis du vaccin, et c’est là toute la problématique. Vint donc la thérapie génique, elle est là a cause des nouvelles technologies et de l’avancée de la génétique. Maintenant, on sait décortiquer tout ce qu’il y a dans une cellule ; le principe donc de cette possibilité de thérapie génique est qu’avec des outils un peu complexes, on s’attaque à quelque chose de très simple. C’est là notre vision. On a cherché sur quoi ce virus se fixe pour essayer de le duper, de le leurrer, on s’est dit tout simplement que le virus du sida s’attaque à une cellule du système immunitaire, lymphocyte, qui est un globule blanc sur lequel ce virus se fixe d’une façon spécifique. Il ne cherche que lymphocyte T4, un globule blanc particulier, et c’est dans cette cellule que le virus du sida reconnaît quelque chose de particulier. Cette cellule possède une clé, elle possède un récepteur spécial et spécifique du HIV qui est à la surface de ce globule blanc. Sur cette dernière, il y a une molécule qui s’appelle CD4, c’est une espèce de récepteur qui est fixé sur une cellule et le virus du sida vient pour y chercher ce fameux récepteur. Et c’est ainsi que dès qu’il trouve un CD4, il s’accroche, rentre dedans, contamine et se propage. On s’est dit alors avec mon équipe qu’il faut imiter ces CD4, les fabriquer artificiellement et les donner aux patients. On mettra donc des CD4 flottants et le virus se jettera dessus, croyant que c’est une cellule qu’il y a derrière, alors qu’en réalité, il n’y a rien. Ces CD4 je sais les fabriquer par géni-génétique, donc je connais le code secret. Je l’ai écris, et il est dans mon laboratoire. Je l’insère dans une cellule et ça commence à fonctionner et il vous produira des CD4 à profusion et ce virus se jettera, il n’aime que ça sur ces CD4 (rire) que j’ai appelé  “CD4 Taïwan”. Et à partir du moment que ses bras sont occupés dans ces derniers, il ne pourra, même s’il le veut, infecter un CD4 cellulaire. Sachez aussi que le virus du sida, quand il est dans le sang, ne peut vivre que six heures et, pour vivre longtemps, il a besoin de rentrer dans des cellules, il y va de sa survie. Et ces faux CD4 sont notre nouvelle stratégie. Je l’ai expérimentée sur la souris de laboratoire et, au bout de quelques semaines, l’animal est vidé de sa charge virale. Voilà notre système qui, après avoir donné des résultats et fait l’objet de beaucoup de publications internationales, a été reconnu. Maintenant, j’ai ce programme, le système animal a été validé. Pour passer chez l’homme, il y a un comité d’éthique et puis des conditions qu’on appelle de bio-sécurité, car quand on innove on doit passer par cela.

Quelle est la situation des séropositifs en Algérie ?
L’ONU-Sida, qui se trouve à Genève, consacre le terme de personnes vivant avec le VIH, car le sida c’est l’étape finale. En Algérie, le nombre de personnes contaminées par le VIH se situe entre quinze mille et seize mille personnes et ça, ce sont les chiffres donnés par l’ONU-Sida et par l’OMS et ce, contrairement à ce qu’on a avancé et dit officiellement. Je pense qu’on a donné et avancé le chiffre de mille ou deux mille. Et l’exemple dans ce cas nous a été donné par nos voisins marocains. Le Maroc a déclaré qu’il a dix-sept mille cas de séropositivité, de personnes atteintes par le VIH, et nous devons être équivalents au chiffre avancé par les Marocains.

Comment nos professionnels de la santé pourront-ils bénéficier de vos recherches et de votre grande expérience ?
J’active dans ce sens, mais ce n’est pas sans difficultés. J’ai été sollicité pour mettre en place un certain nombre de recherches, c’était sincère mais, dès que vous mettez le doigt dedans, vous partez dans des méandres, des complications inexplicables. J’étais sollicité par les ministres de l’Enseignement supérieur successifs, mais je ne sais pas ce qui se passe et pourquoi toutes ces entraves et ces lenteurs administratives. Ce qui fait que ces projets sont toujours noyés et là, maintenant, avec le fait peut-être que je sois député, m’a permis de dénouer ce problème de mise en place d’un laboratoire de recherche au niveau de la faculté de médecine de Tizi Ouzou, qui possède un local et un équipement et c’est une ville qui est proche de la capitale. Ce laboratoire, je l’espère, va démarrer dans quelques mois.

A. H.