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A la une / Entretien

L’expert britannique George Joffe à Liberté

“Le nombre de demandeurs d’asile algériens a baissé”

George Joffe est un éminent professeur à l’université de Cambridge. Il dispose également d’une chaire à King’s Collège à Londres. Ce spécialiste de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient a consacré une bonne partie de ses recherches à l’étude du phénomène migratoire en Méditerranée. Dans cet ouvrage, il relate les péripéties des Algériens en Grande-Bretagne.

Liberté : Pendant les années 1990, l’immigration des Algériens au Royaume-Uni a connu des pics historiques. Selon vous, pourquoi beaucoup d’Algériens ont choisi votre pays plutôt que la France, considérée comme étant la destination traditionnelle de l’émigration algérienne ?
George Joffe : Quelques raisons expliquent ce choix. L’une est évidente. Dans l’esprit de beaucoup d’Algériens, la France représente l’ancien pouvoir colonial. Même si elle abrite une large communauté d’expatriés d’origine algérienne, elle est décriée pour son passé colonial. Il faut savoir aussi que de nombreux militants islamistes en quête d’asile politique pendant les années 1990 évitaient d’aller en France car ils soupçonnaient les services de sécurité de ce pays de collaborer avec leurs homologues algériens. En revanche, la Grande-Bretagne était réputée pour son londonistan. Dans ce pays, la situation sécuritaire n’était pas encore une source d’inquiétude et beaucoup pensaient qu’il était plus facile d’y obtenir l’asile politique. Ceci pourtant n’était pas tout à fait correct. Les statistiques montrent qu’il y a eu 45 demandes d’asile en 1991 contre 1 635 en 2000. Elles sont retombées à 225 en 2005. Sur un total de 12 560 requêtes durant toute cette période, 1 475 seulement ont été acceptées. Mais cela n’a pas arrêté l’afflux des Algériens. La France qui, dès 1980, a signé avec l’Algérie une convention sur le retour des immigrés, était plus prompte à refouler les Algériens qui se sont établis sur son territoire pour des raisons économiques. En revanche, la Grande-Bretagne avait très peu d’expérience de l’Algérie et les migrants, qui en sont originaires, constituaient une communauté récente et de très faible envergure. Le recensement de 1991 dénombre 3 453 Algériens résidant au Royaume-Uni contre 10 672 en 2001. Actuellement, la communauté algérienne compte entre 20 000 et
30 000 individus. La majorité vit à Londres, dans le nord, autour de la mosquée de Finsbury Park, ou à l’est de la ville. En 2001, 70% étaient des hommes et 44,4% étaient âgés entre 30 et 39 ans. Encore aujourd’hui, beaucoup de sans-papiers ont la conviction qu’ils peuvent demeurer en Grande-Bretagne sans risque d’être repérés par les services de sécurité. La raison étant liée au fait que le port de papiers d’identité n’est pas obligatoire.

Le nombre des demandeurs d’asile d’origine algérienne a considérablement rétréci ces dernières années. Cette baisse s’explique-t-elle par l’amélioration des conditions de sécurité en Algérie ou par le durcissement des lois migratoires au Royaume-Uni ?
Il n’y a pas de doute que l’amélioration du climat sécuritaire en Algérie a réduit significativement le flux des migrants, tout particulièrement celui des demandeurs d’asile. Cependant, il ne faut pas perdre de vue que partout en Europe, les lois migratoires ont connu un durcissement sans précédent. La baisse dans le nombre des demandes de refuge est illustrative de ce raffermissement. En 1984, 3 850 requêtes avaient été enregistrées. Elles émanaient de ressortissants de différentes nationalités. L’Union européenne dans son ensemble en avait réceptionné 71 500. En 1992, un pic avait été atteint par l’UE avec 700 850 demandes recensées. 49 405 avaient été adressées aux autorités du Royaume-Uni en 2003. Deux ans plus tard, une baisse dans le nombre de requêtes commençait à se faire sentir avec seulement 227 425 en Europe et 25 710 en Grande-Bretagne. La mise en place de nouvelles lois migratoires au niveau national et communautaire explique ce déclin. Depuis la création en 2006 de la Frontex (Agence de contrôle des frontières externes de l’Europe), l’UE a multiplié les initiatives visant à limiter l’arrivée des immigrés sur son sol, en renforçant sa coopération avec des pays tiers, du sud de la Méditerranée notamment. Bien évidemment, la crainte des attentats terroristes depuis les attaques du 11 septembre 2001 a conduit l’Union européenne à sécuriser davantage ses frontières.

La mise en place de la législation antiterroriste après les attaques du 11 septembre 2001 a conduit à l’arrestation d’un certain nombre d’Algériens, parmi les demandeurs d’asile. Ces individus ont été suspectés de terrorisme, arrêtés sans véritables chefs d’inculpation et libérés plus tard sans le moindre procès. Comment expliquez-vous ce changement d’attitude à l’égard de personnes que le Royaume-Uni a d’abord accueillies comme des réfugiés avant de les traiter de terroristes ?
Le Terrorism Act, et ceci est regrettable, a aggravé la situation des résidents étrangers en Grande-Bretagne. Les Algériens tout particulièrement ont été victimes de cette législation. Après les attaques du 11 septembre 2001, l’Algérie, à travers sa communauté immigrée, était perçue par les services de renseignements comme la source d’une potentielle menace terroriste en Europe. L’implication de certains individus dans des complots terroristes en Grande-Bretagne, en France et en Allemagne ne fait pas de doute. D’autres, en revanche, ont prouvé qu’ils sont totalement innocents. Au Royaume-Uni, ils ont été libérés des prisons mais seulement pour faire face à des procédures d’extradition, en application des lois antiterroristes. Les médias ont également joué un rôle dans l’exacerbation du ressentiment de l’opinion à l’égard des immigrés d’origine musulmane. Les allégations portant sur des menaces terroristes ont étaient exagérées, contribuant à créer un climat de xénophobie inacceptable. Après les attentats du 7 juillet 2005, les services de sécurité ont desserré l’étau autour de la communauté algérienne. Ce changement d’attitude est intervenu après avoir découvert que la Grande-Bretagne a ses propres terroristes, de jeunes citoyens britanniques issus d’une troisième génération d’immigrés afro-asiatiques.

Les gouvernements algérien et britannique ont signé en 2006 une convention d’extradition. Certains analystes considèrent que cette convention sert beaucoup plus les intérêts du Royaume-Uni, dans la mesure où elle lui permet de se débarrasser d’individus soupçonnés de terrorisme et incarcérés dans ses prisons ? Partagez-vous cette opinion ?
 Il est vrai que les autorités britanniques ont surtout utilisé cette convention pour extrader des individus arrêtés et emprisonnés en application des lois antiterroristes. Mais, il faut savoir que chaque cas de transfert doit d’abord obtenir l’aval des tribunaux. Dans le cas de l’Algérie, cette convention a tracé le cadre juridique qui lui permet d’obtenir l’extradition d’individus coupables de crimes et qui se sont réfugiés en Angleterre. Sans cet accord, l’État algérien n’aurait jamais pu obtenir l’extradition d’Abdelmoumène Khelifa.

Nous avons assisté ces derniers mois à l’expulsion de nombreuses familles algériennes qui ont échoué à obtenir le droit d’asile. Selon vous, la politique de retour des immigrés clandestins, appliquée par le gouvernement britannique, est-elle efficace ?
Tout dépend de quel côté vous vous trouvez. Pour le gouvernement britannique, cette politique s’est avérée très efficace. Elle recèle tous les instruments juridiques lui permettant de refouler en dehors du territoire des migrants qui ne sont pas les bienvenus. La gestion du dossier de l’immigration clandestine constitue une sérieuse préoccupation, en termes de politique intérieure. Le gouvernement est comptable de résultats par l’opposition et l’opinion publique.

Parmi les sans-papiers algériens, figurent beaucoup de jeunes qui ont fui le pays pour des raisons économiques. Pensez-vous que ce mouvement va continuer ?
Cela me semble inévitable considérant les conditions socioéconomiques actuelles en Algérie. Le phénomène des harragas va s’accroître en dépit de la résistance des pays européens et de leurs efforts pour le contenir. Ce phénomène ne concerne pas seulement l’Algérie mais plusieurs pays de la rive sud de la Méditerranée. L’échec du partenariat euroméditerranéen et de l’Union méditerranéenne à tenir leurs promesses en matière d’aide au développement des pays d’Afrique du Nord, devrait également stimuler l’immigration clandestine.

Une partie de la classe politique britannique réclame l’amnistie générale des sans-papiers.  Y a-t-il une chance de voir le gouvernement répondre favorablement à cette revendication ?
 L’opinion publique en Grande-Bretagne est fermement opposée à l’amnistie des sans-papiers, qu’ils soient demandeurs d’asile ou immigrés économiques. Il est donc peu probable que cette revendication soit traduite en loi. Le gouvernement craint qu’une telle initiative donne de l’espoir à d’autres candidats de l’immigration clandestine qui afflueraient en masse au Royaume-Uni. Les défenseurs de l’amnistie détiennent pourtant des arguments très valables. Selon eux, cette procédure permettra de mettre un terme à l’exploitation des travailleurs clandestins et de garantir leur accès aux services sociaux. Mais, ni le gouvernement travailliste, très faible et impopulaire, et encore moins les conservateurs ne décréteront une amnistie. Très hostiles à l’arrivée des immigrés, les conservateurs ont durci davantage leur position pour contrecarrer la percée des mouvements de l’extrême droite, tels que le Parti nationaliste britannique (The British National Party) qui pourrait leur voler leur électorat.

L’Union européenne encourage ses partenaires des pays d’Afrique du Nord à mettre en place des centres de rétention des immigrés clandestins, originaires d’Afrique subsaharienne. À votre avis, cette demande-est-elle appropriée ?
L’existence de ce genre de centres est très offensante. L’Italie a obtenu la création de quatre camps en Libye, en dépit des avertissements faisant état de potentiels abus dont les migrants pourraient être victimes. Mais c’est le seul cas. Il n’en existe pas ailleurs. La Cour européenne des droits de l’Homme ne verrait pas d’un très bon œil la mise en place de tels centres.