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A la une / Entretien

Bernard Leroy, expert de l’Onu, à Liberté

“Le problème du psychotrope est considérable en Algérie”

La session de formation au profit des magistrats sur la gestion des affaires liées au trafic de stupéfiants a pris fin hier à la résidence des juges de Ben Aknoun. Ces cours ont été dispensés à une trentaine de procureurs de la République et juges pour mineurs par une délégation de formateurs de l’ONU, de l’Organe international de contrôle des stupéfiants et d’Interpol. Bernard Leroy est le représentant de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONU DC). Occupant le poste de conseiller interrégional au service de l’assistance juridique, il livre dans cet entretien ses impressions sur la prise en charge de ce fléau en Algérie. Entre autres, il déplore le manque de moyens à disposition des services de sécurité pour mener à bien leur mission ainsi que l’absence d’intégration par les juges des conventions internationales. Avant d’accéder à son poste au sein de l’institution onusienne, M. Leroy était juge d’instruction spécialisé dans les affaires de stupéfiants en France. Il était également responsable de la formation des magistrats français en matière de lutte contre la drogue et ancien conseiller pour les affaires juridiques et internationales à la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie, sous la tutelle de Matignon.

 Liberté : Quel bilan tirez-vous de votre rencontre avec les magistrats algériens et des cours que vous leur avez dispensés ?
Bernard Leroy : Ces cours correspondent à une nécessité parce que les magistrats ont besoin de formation sur la réalité dans le monde, mais également sur la situation de l’Algérie par rapport aux grandes tendances internationales. L’Algérie a ratifié les conventions des Nations unies, mais comme ailleurs, les juges et les procureurs ont du mal à se mettre en application des dispositions qui facilitent l’entraide internationale. J’ai l’habitude de dire que les trafiquants voient le monde comme des cosmonautes sans frontières et les procureurs voient les frontières comme des murs. Or dans les conventions, notamment la dernière de 1988, il y a des dispositions qui permettent aux juges de contacter directement par téléphone leurs homologues pour geler le compte d’un trafiquant et de régulariser cette démarche plus tard par voie diplomatique. Et non pas commencer par la voie diplomatique qui peut prendre des mois. Notre objectif est de sensibiliser les Algériens. Il nous est apparu effectivement que cela n’a pas été fait. Il y a une grande demande et un grand intérêt. C’est en tout cas, une première étape. Plus tard, je pense impliquer les magistrats algériens dans des activités régionales. En 2006, j’envisage de réunir les autorités centrales pour la coopération internationale des pays de la Méditerranée. Le but étant que les personnes en charge de la gestion des affaires de stupéfiants se connaissent personnellement, puissent cerner les points d’achoppement dans les échanges et trouvent des modèles de protocole standards leur permettant de régler ces problèmes.

Selon vous, quelles sont les principales insuffisances des juges algériens dans la prise en charge des affaires de drogue ?
Nous ne pouvons pas parler en termes d’insuffisance mais de la non-intégration des conventions internationales. C’est le cas dans plusieurs pays où les magistrats les découvrent très progressivement ainsi que les outils qu’elles leur offrent. Les juges algériens sont très heureux par exemple de découvrir qu’ils peuvent faire des livraisons contrôlées au niveau international en laissant passer la drogue et arrêter au bout du compte les trafiquants et pas seulement les passeurs, faire des confiscations, organiser des extraditions de trafiquants, obtenir la levée du secret bancaire, intercepter un bateau en haute mer... En somme demander toute sorte d’entraide judiciaire à des collègues étrangers.

Il y a des prérogatives politiques qui dépassent les attributions des magistrats en ce sens que la coopération est d’abord tributaire de la volonté des gouvernements. Avez-vous ressenti un engagement ferme des autorités algériennes à se fondre dans la stratégie internationale de lutte contre le trafic des stupéfiants ?
Je suis venu il y a deux ans à Alger, et les autorités ont insisté sur la priorité de mettre en place cette coopération. Par ailleurs, le président algérien a eu à rencontrer notre directeur général qui est sous-secrétaire des Nations unies, il y a quelques semaines à New York lors de la dernière session de l’Assemblée générale où il avait encouragé le développement de cette collaboration.

L’Algérie est réputée comme pays de transit des trafiquants. Quelle est sa place dans le marché de la drogue ?
En Algérie, le problème du psychotrope est considérable. Les psychiatres que nous avons vus étaient vraiment inquiets. Ils ont un mal fou à traiter le problème. Il y a beaucoup de contrebande et de dépendances. En revanche, la consommation de cannabis est moins développée que dans beaucoup de pays et celle de l’héroïne me paraît quasi anecdotique. Enfin, celle de la cocaïne, de l’ecstasy et des LSD est inexistante. L’usage du cannabis est dû à la proximité avec le Maroc, gros producteur et fournisseur du marché européen. À ce propos, il y a une question importante. Très souvent, le thermomètre du trafic est les saisies. Est-ce que les saisies sont significatives de la réalité du marché où rendent-elles compte de l’activité de la police ? Par ailleurs, est-ce qu’il y a des études épidémiologiques pour savoir exactement qui se drogue, dans quel pourcentage de la population ? Je pense que dans ces domaines-là, l’Algérie a encore des progrès à faire en se dotant d’instruments épidémiologiques et doit avoir la photographie réelle de la situation.

Des observations ont été faites concluant que le marché de la drogue a énormément prospéré durant les années de terrorisme. Partagez-vous cet avis ?
Je n’ai aucune affirmation sur ce sujet-là. Pour ma part, je suis préoccupé par la production marocaine qui est très importante. Il y a au sud des Nigérians qui font monter de l’héroïne, de la cocaïne vers l’Europe à travers les pays de la façade méditerranéenne. Il y a aussi un trafic croissant dans la zone maritime de la Mauritanie, qui remonte vers l’Europe et qui diffuse aussi en Afrique. Le gros problème, c’est que je ne sais pas du tout ce que cela recouvre comme réalité. Est-ce que cela se traduit par un trafic et un usage en Algérie ? Apparemment pas. Il est évident que l’immigration clandestine a un rôle important. Les Africains qui remontent vers l’île de Lampedusa (Italie), à travers la Libye, ont très souvent de l’héroïne comme viatique pour se faire de l’argent. En Libye, les choses prennent une tournure inquiétante car le pays est une zone de passage. Par ailleurs, là-bas, ce sont les dealers qui administrent les piqûres aux gens. Il en résulte un développement phénoménal du sida. Il y a des routes qui passent par l’Algérie. Mais nous n’avons pas entendu parler de ce genre de développement.

Les magistrats et les services de sécurité vous ont-ils parlé de leurs difficultés dans la lutte contre le commerce de stupéfiants ?
Ils ont beaucoup de problèmes, d’abord parce que l’Algérie a un territoire immense. 6 000 kilomètres de frontières, c’est quelque chose. Les trafiquants mettent à profit l’immensité du pays. D’ailleurs, ils font aussi d’autres trafics comme celui des  cigarettes. Les moyens sont faibles. Les Espagnols ont mis au point des caméras ultrasophistiquées pour intercepter les bateaux qui arrivent du Maroc. Pour les éviter, les trafiquants longent maintenant la côte algérienne pour remonter vers l’Europe. Est-ce que cela se traduit par des trafics vers l’Algérie ? Nous n’en savons rien. Les Nigérians, qui font traverser le pays aux clandestins africains, sont de loin ceux qui contrôlent le trafic. Mais, ils essayent souvent de gagner l’Europe avec de petites quantités de drogue. À ce niveau-là, nous n’avons pas de gros réseaux. Les plus importants sont ceux qui partent du Maroc. Il y a des trafiquants marocains qui passent par l’Algérie pour aller en Europe et ceux qui la traversent pour aller vers la Libye ou qui ciblent le nord du pays.

À vous entendre, l’Algérie est une véritable passoire…
Non, il y a des routes quand même beaucoup plus significatives dans le monde. La route Afghanistan-Pakistan-Iran-Turquie- Albanie-Italie est une autoroute. Les routes qui remontent de la Turquie vers l’Allemagne et les Pays-Bas sont aussi des autoroutes. Ce qui se passe en Algérie est beaucoup plus ténu.

Le Maroc est un gros producteur de résine de cannabis. Pourtant, il donne l’impression de ne rien faire pour s’en sortir.
Les autorités marocaines ont quand même fait des efforts. Elles nous ont demandé, il y a deux ans, de faire une évaluation des cultures. Ce qui a été fait. Elles ont également nommé l’ancien maire de Casablanca comme responsable des provinces du Nord et qui paraît très motivé. En plus, le Maroc doit faire attention. Car si jamais des liens se tissent entre l’islamisme et les trafiquants, cela constituerait une menace de plus en plus grande pour le royaume.

Dans les pays du Sud, la corruption des agents de l’État, douaniers, policiers… par les narcotrafiquants complique davantage la lutte. Quel est votre commentaire ?
Nous avons remarqué que les trafiquants ont de nouvelles méthodes. En Afghanistan par exemple, ils achètent la route. Ils achètent 500 kilomètres de policiers et de douaniers. Évidemment, la corruption joue un rôle considérable dans le trafic de drogue. Cependant, les agents corrompus comme les douaniers préfèrent d’autres filons, comme les matières d’importation rentrant en grandes quantités.

Le marché de la drogue est le second dans le monde après celui des armes. Ne risque-t-il pas un jour de prendre la première place ?
Nous faisons face à ce qu’on appelle le syndrome titanique. Nous sommes dans des sociétés où les individus ne supportent pas la moindre contrariété. Ils trouvent des réponses chimiques à leurs soucis et créent une toile de fond pour la drogue. En somme, nous avons une société qui fait un trou dans la coque du bateau et qui nous demande de le vider de son eau sans bouger le petit doigt. Le problème va s’aggraver car nos sociétés sont très toxicomanogènes. Par ailleurs, les trafiquants sont intelligents car ils fabriquent des produits de plus en plus chimiques. Ce qui rapproche la production des lieux de distribution. C’est inquiétant, car en devenant de plus en plus riches, les trafiquants représentent des menaces pour la démocratie.

S. L.