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A la une / Entretien

(#LibertéVENDREDI) Dr. Olivier Godard, professeur à l'Ecole Polytechnique de Paris, à « Liberté »

«Le thème de la justice climatique mondiale fait l’objet d’une double construction»

©D.R.

A Quelques jours du « One Planet Summit », le 12 décembre à Paris, « Liberté » a contacté le docteur Olivier Godard, professeur à l'Ecole Polytechnique de Paris pour revenir sur les grandes lignes de l’événement. Auteur de plusieurs ouvrages sur le climat et l’économie dont les derniers remontent à 2015, « La justice climatique mondiale », et « Environnement et développement durable: Une approche méta-économique », le chercheur s’intéresse de loin et de près au changement climatique planétaire.

Il revient au cours de cet entretien sur l’environnement et le développement durable d’un point de vue économique et sociale.

Interview réalisée par Imène AMOKRANE

Liberté : Concrètement, les acteurs engagés dans la finance publique et privée peuvent-ils aider à luter contre le changement climatique ?

Dr. Olivier Godard : Naturellement ! La transition vers une énergie bas-carbone dans des délais rapides (changer de système énergétique en 30 ans) dépend de manière centrale du niveau et de la nature des investissements. Les acteurs financiers ont donc une responsabilité particulière. Dans ce contexte, il est essentiel de mettre en place les signaux économiques et les règles permettant à ces acteurs de donner la priorité qui convient aux investissements concrétisant ce projet de transition. Faute de ces règles et signaux-incitations, le jeu de la concurrence et les arbitrages devant tenir compte de la profitabilité et du risque des investissements conduiront à ne pas s’engager dans le sentier vertueux escompté. Il s’agit en particulier de trouver un mécanisme institutionnel actionnable par les banques centrales, qui sécurisent les investissements en fonction de valeurs cibles de la tonne de carbone évitée: les liquidités sont surabondantes aujourd’hui, mais l’avenir demeure incertain et paralysant, sans mécanisme de sécurisation.

Sinon, comment se fait le financement et le soutien aux énergies renouvelables ?

Je ne suis pas compétent pour répondre de façon précise à cette question, qui débouche sur des mécanismes différents d’un pays à l’autre (permis négociables et autres certificats d’énergie verte, tarifs réglementés avantagés, subventions, tiers payant pour l’investissement par les particuliers…

Selon un article publié sur « Reporterre », il est indiqué que l'évasion fiscale est une des causes du changement climatique. Que pouvez-vous dire à ce sujet ?

Les causes directes du changement climatique sont l’émission de gaz à effet de serre, via la combustion de sources fossiles d’énergie, certaines pratiques agricoles (rizières, élevage), la gestion des réseaux de distribution de gaz (fuites des tuyaux) ou les centres d’enfouissement de déchets, émetteurs de méthane. Tous les facteurs influençant ces causes directes peuvent être déclarées causes indirectes. Ils sont multiples. Pourquoi pas l’évasion fiscale, mais c’est très indirect.

Dans votre dernier ouvrage «La justice climatique mondiale», publié en 2015, vous mettez l’accent sur la justice mondiale les droits à compensation entre pays. Vous évoquez également la question de la responsabilité historique des pays. A cet effet, pensez-vous que l’Afrique serait la première victime de « l’injustice climatique » ?

Le thème de la justice climatique mondiale fait l’objet d’une double construction : 1) une construction militante (ONG, gouvernements, experts) visant un but géopolitique. Depuis 1990, s’est ainsi cristallisée une opposition Nord-Sud autour du thème de la responsabilité historique des pays développés dans la création du problème. Pour leurs défenseurs cette responsabilité doit donner lieu à indemnisation des pays du Sud, victimes, pour les dommages climatiques subis et pour les obstacles additionnels au développement qu’impose la nécessité, à l’avenir, de se dégager progressivement, mais rapidement des sources fossiles d’énergie. 2) une élaboration en philosophie morale et politique, qui correspond davantage à un champ de réflexion où coexiste des vues et des arguments variés conduisant à des conclusions opposées, qu’une doctrine unique généralement acceptée. Il en va ainsi de l’idée de responsabilité historique (correspondant aux émissions de gaz à effet de serre avant 1990) contestée de plusieurs manières :  l’absence de savoir des générations antérieures ; l’absence de contrôle des générations présentes sur les choix de leurs ancêtres ; refus de la responsabilité collective ; débat autour du principe bénéficiaire-payeur (les héritiers de ceux qui ont fait le choix du charbon, du pétrole et du gaz comme sources premières d’énergie devraient restituer les bénéfices tirés de façon injuste).

Les raisonnements sur la responsabilité historique bute sur des arguments de fond et des données factuelles.

1) Sur le plan factuel, ce n’est qu’en 1990 que la concentration atmosphérique de CO2 a dépassé le niveau de 350 ppm, seuil que les scientifiques les plus militants, comme James Hansen, considèrent être celui assurant le maintien du climat qui a accompagné l’essor passé de la civilisation humaine. Les émissions de gaz responsables des dommages climatiques sont les émissions postérieures à 1990. S’agissant des émissions les plus probables de la période 1990-2030, ces dernières étant largement jouées compte tenu de l’inertie des systèmes techniques et économiques, elles trouvent leurs sources pour un peu moins des deux tiers dans les pays émergents et en développement et seulement pour un gros tiers dans les pays développés.  Déjà en 2010, les émissions historiques cumulées depuis 1850 se partagent à 50/50 entre Nord et Sud. On a donc affaire à un problème quantitativement partagé entre Nord et Sud.

Dans ce contexte, l’Afrique est jusqu’à présent le continent le moins émetteur de gaz à effet de serre, mais sera fortement impactée, du fait de la position géographique d’importantes régions et du fait de moindres capacités techniques et économiques à faire face .

2) Toutefois, en toute rigueur une injustice ne se forme que lorsqu’il est porté atteinte à un droit protégé d’une personne ou d’une collectivité, par une autre,  les deux parties étant liées sans ambiguïté par une causalité certaine  (l’action de l’une sur l’autre). Il y a là plusieurs problèmes. D’abord le climat ne fait pas l’objet d’un tel droit (il n’y a  pas de droit à la pluie, de droit au vent ou de droit à la température). De ce fait, ce qui arrive aux régions impactées ne peut pas être traité dans le cadre classique du concept de justice réparatrice de dommages. Ensuite, les raisonnement sur la responsabilité historique ont en commun l’application rétroactive sur près de 2 siècles d’une égalité de chaque individu à utiliser l’atmosphère. Comme si, depuis 1850, la société mondiale s’était accordée sur la reconnaissance d’un droit égal à tous les humains en matière d’émission de gaz à effet de serre. C’est à cette aune que les émissions historiques des pays développés sont jugées injustes, ayant pris beaucoup plus que « leur juste part » au regard de ce critère égalitariste transhistorique. Enfin, cette démarche rétrospective imputant les dommages actuels ou futurs aux actions passées suppose une sorte de déterminisme historique qui relit l’histoire passée comme le seul chemin possible, dès lors prévisible par nos ancêtres. Ce n’est pas acceptable : tout au long du XIXe et du XXe siècles, d’autres avenirs énergétiques étaient possibles, dont certains auraient évité le changement climatique. De ce fait les émissions précoces, début XXe par exemple, n’étaient pas intrinsèquement porteuses de dommages climatiques.

Pour toutes ces raisons, l’Accord de Paris ne reconnaît aucune obligation de compenser les dommages climatiques subis par diverses régions, tout en continuant à poser le principe de responsabilités communes mais différenciées, au côté des principes d’équité et de capacité. Ce qui demeure, ce sont des obligations de solidarité envers les populations les plus affectées ou les moins capables de s’adapter à la nouvelle donne climatique.

Entretien réalisé par Imène AMOKRANE

@ImeneAmokrane

 


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