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A la une / Entretien

Hakim Darbouche à Liberté

L’énergie au cœur des relations algéro-européennes

Hakim Darbouche, PHD en sciences-po, est un jeune chercheur algérien à la prestigieuse université britannique d'Oxford. Il s’intéresse depuis des années aux relations entre l’UE et l’Algérie, en particulier, ces derniers mois, à l’importance stratégique de l’énergie. En marge de la Conférence de Londres qui a porté sur cette coopération UE-Algérie, M. Darbouche explique dans cet entretien la faculté qu’a le partenariat stratégique énergétique de restructurer fondamentalement les relations avec l’UE, qui traversent actuellement une période morose. Ce partenariat énergétique, en négociation depuis 2006, est de nature à refonder ces relations “sur des bases explicitement plus stratégiques, reflétant plus clairement les intérêts et potentiels des deux parties”.

Liberté : Quel intérêt traduit cette Conférence UE-Algérie à Londres qui n’a pas la réputation d’être le pays le plus présent dans notre région ? 
H. Darbouche : La Conférence sur les relations algéro-européennes, qui a eu lieu à Londres le 29 octobre dernier, témoigne de l’intérêt croissant que connaît l’Algérie au sein de la communauté académique et scientifique en Grande-Bretagne, ainsi que dans les milieux politiques et du business. Au-delà de la politique de l’Union européenne (UE) envers l’Algérie, les intervenants ont surtout voulu mettre en évidence les origines idéelles et stratégiques de la politique européenne de l’Algérie, pour ainsi redresser le déséquilibre informationnel sur le sujet. C’est du moins ce que ma contribution montre sur les relations énergétiques.

Les relations Algérie-UE traversent une période de doute. Au regard des griefs formulés par la partie algérienne, quelle est votre appréciation de cette coopération ? 
Il faut noter que les relations contractuelles entre l’Algérie et la Communauté européenne (CE) remontent à 1976 avec l’adoption du premier Accord de coopération dans le cadre de la “Politique méditerranéenne globale” inaugurée par Bruxelles en 1972, représentant le tout premier pas de la CE dans la formulation d’une politique méditerranéenne à vocation régionale. Malheureusement, les retombées de cet accord pour les relations Algérie-CE furent très modestes, même avec la “révision” de la politique méditerranéenne de la CE en 1989. Les lacunes constitutionnelles de la Communauté en matière de politique étrangère ainsi que la primauté du bilatéral pour l’Algérie dans sa relation avec la CE sont les principales raisons derrière cet échec. Cependant, loin d’être unique à l’Algérie, ce constat est valable pour les relations de la CE avec la majorité des pays de la rive sud de la Méditerranée. L’inauguration en 1995 du Partenariat euro-méditerranéen (PEM), communément appelé le Processus de Barcelone, avait comme objectif de reconfigurer les relations de l’UE avec ses voisins du Sud sur la base de nouvelles données relatives à la fin de la guerre froide (élargissement à l’est du mur), au processus d’intégration européenne (l’entrée en vigueur du traité de Maastricht en 1993), et au processus de paix au Moyen-Orient (les Accords d’Oslo de 1993). Pour L’Algérie, le PEM ne pouvait représenter une occasion diplomatique plus opportune pour tenter de renouer avec son activisme régionale traditionnel, et surtout pour faire valoir sa perception du phénomène du terrorisme qu’elle qualifiait déjà d’international. Ainsi, l’engagement des décideurs algériens dès 1997 dans des négociations avec leurs “partenaires” européens en vue de conclure un Accord d’association (AA), en dépit de l’incertitude économique d’une telle démarche à l’époque, semblait être motivé principalement par des considérations politiques. Mais face au cynisme et au manque de soutien européen par rapport à la lutte du pays contre la violence, les négociateurs algériens décidèrent d’ajourner les négociations sine die. Ce n’est qu’avec l’arrivée du président Bouteflika au pouvoir et les événements du 11 septembre 2001 que les deux parties ont pu conclure les négociations en octobre 2001 et signer l’AA en avril 2002. Depuis, les relations Algérie-UE ont connu une nette amélioration, surtout au niveau politique. D’un côté comme de l’autre, on reconnaît que l’institutionnalisation du dialogue et de l’interaction à travers cette association a permis aux décideurs de mieux se connaître et d’apprécier les positions des uns et des autres sans passer par le canal français. Grâce aux contacts plus étroits qu’elle entretient avec les capitales des pays membres de l’Union ainsi que Bruxelles, Alger est à présent très à l’aise dans ses relations avec l’UE.  L’épisode de la Politique européenne de voisinage (PEV), introduite par l’UE en 2003, en est un parfait exemple. Le refus catégorique d’Alger de prendre part à cette initiative communautaire, généralement perçue comme étant le produit des dynamiques du grand élargissement de l’Union en 2004 et non de son souci de répondre aux préoccupations de tous les pays du sud de la Méditerranée, a dû être accepté par Bruxelles comme un fait reflétant les priorités politiques de l’Algérie post “décennie noire”. Mais pour rester constructifs, les officiels algériens ont présenté à leurs homologues européens un “plan d’action pour la mise en œuvre de ’AA”, étalant, chapitre par chapitre, les priorités du gouvernement algérien dans ses relations avec l’UE. Après avoir subi quelques modifications, le document a été adopté comme une feuille de route devant désormais servir de cadre de référence pour les exercices d’évaluation de l’association tenus régulièrement par les deux parties. 

L’UPM, bien qu’en gestation, est-il de nature à consolider davantage les relations Algérie-UE ?
La valeur ajoutée du projet d’Union pour la Méditerranée pour l’Algérie — un pays, il faut le souligner, soucieux de diversifier son économie plus qu’autre chose — n’est pas très évidente à l’heure où en sont les choses, même si le potentiel de cette nouvelle initiative sur le plan régional n’est pas tout à fait négligeable. C’est d’ailleurs ce qui explique la réception assez tiède réservée par Alger à l’initiative en 2008. Il est clair que par rapport au “statut avancé” du Maroc et à la zone de libre-échange de la Tunisie, l’avantage comparatif de l’Algérie est toujours en attente d’être institutionnalisé dans le cadre des relations algéro-européennes. En effet, l’énergie est le secteur où les relations Algérie-UE ont connu le plus de stabilité et d’interdépendance. Seulement, on semble jusqu'à présent ne pas avoir su capitaliser sur cet aspect des relations algéro-européennes pour les élever à un niveau plus stratégique. À mon avis, le souci des décideurs algériens de se montrer raisonnables quant à la conduite des affaires étrangères du pays, de manière à ne pas donner l’impression que l’énergie peut être utilisée comme outil de politique étrangère, y est pour beaucoup. Seulement, les choses sont en train de changer. Face à une Europe “demandeuse”, l’Algérie semble prendre plus de conscience de ses atouts stratégiques et du besoin de développer ses relations avec l’UE de manière à les optimiser davantage. Ainsi, l’idée d’un partenariat stratégique dans le domaine de l’énergie (PSE) est depuis 2006 sur la table des négociations avec l’UE. Sa conclusion devrait permettre non seulement l’institutionnalisation de l’interdépendance énergétique entre l’Algérie et l’UE, mais aussi la refondation de leurs relations sur des bases explicitement plus stratégiques, reflétant plus clairement les intérêts et potentiels des deux parties.

En quoi devrait consister un tel partenariat stratégique ?
Pour que cela marche, le PSE devra aller au-delà de deux éléments. Primo, il ne doit pas se limiter à la promotion des priorités normatives de l’UE. En tant qu’acteur historique et principal sur la scène énergétique régionale, l’Algérie a des intérêts bien définis dans ce domaine, tant sur le plan extérieur qu’intérieur. Essayer de baser tout un partenariat sur une vision normative et stratégique exclusivement européenne serait donc une perte de temps, surtout que les directives régissant le unbundling et le third-party access au niveau des marchés gaziers des pays membres sont perçus par les principaux fournisseurs, tels que Sonatrach, comme étant ambigus. Secundo, même si basé sur un état de faits actuel, le PSE doit anticiper l’avenir de l’énergie pour pouvoir pérenniser cette interdépendance entre l’Algérie et l’UE. Or, l’avenir de l’énergie en Méditerranée ne sera pas fait que de gaz et de pétrole, mais inévitablement d’énergie renouvelable et nucléaire. En plus d’assurer ses propres besoins énergétiques et contribuer à satisfaire les besoins des voisins européens et autres, l’Algérie fait face au besoin pressant de diversifier son économie et réduire sa dépendance envers les exportations d’hydrocarbures. Il est par conséquent impératif qu’elle développe ses propres compétences technologiques (entre autres) en matière de nouvelles énergies pour pouvoir satisfaire tous ses besoins. C’est pour cela qu’on devrait faire du PSE non seulement un véhicule de coopération technologique, mais aussi un moyen de faire de l’Algérie un partenaire à part entière dans l’entreprise européenne de lutte contre le réchauffement climatique, que ce soit à travers la réduction des émissions de gaz carbonique ou le développement de nouvelles technologies pour optimiser l’efficience et la production énergétique.
  
À ma connaissance, les négociations sont toujours en cours. Espérons qu’elles mèneront au résultat escompté…
Il est clair qu’aujourd’hui, l’UE comprend beaucoup mieux l’Algérie en tant que partenaire. Elle se rend compte que l’Algérie n’est pas le Maroc ou la Tunisie, encore moins la Libye. Comme avec la Russie, l’UE a appris à apprécier les intérêts de l’Algérie surtout après son refus de faire partie de son “espace voisinage”, tel qu’envisagé par la PEV. C’est pourquoi plus tôt les deux parties parviendront à institutionnaliser de manière durable et adéquate leur vision pour un partenariat stratégique, mieux les relations Algérie-UE se porteront.