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A la une / Entretien

Le Professeur Jean-Pascal van Ypersele, candidat à la présidence du GIEC, à “Liberté”

“Les changements climatiques sont à l’interface environnement-développement”

Il était partie prenante des premières réunions internationales sur le climat à la fin des années 1970 et c’est tout naturellement qu’il a intégré le groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec). Il est vice-président de cette institution. Il a coprésidé de nombreux groupes de contact lors des Conférences des parties (CoP) à la convention-cadre des Nations unies sur les CC (2001-2007).
Il était membre du bureau du Giec lorsque celui-ci a reçu le prix Nobel de la paix attribué collectivement au Giec et Al Gore en 2007. Il est l’auteur de nombreuses publications dont des livres et articles dans les revues scientifiques. Il vient d’effectuer une visite de 24 heures à Alger pour promouvoir sa candidature à la présidence du Giec. À cette occasion, il a bien voulu s’entretenir avec Liberté.

Liberté : Professeur, est-ce que Liberté peut savoir l’objet de votre visite dans notre pays ?
Le Pr Jean-Pascal van Ypersele : Je suis vice-président du Giec. L’objet de ma visite est double. D’une part, faire une conférence sur les changements climatiques (CC) et la manière dont ils affectent l’Afrique du Nord et l’Algérie. D’autre part, je vais rencontrer les autorités algériennes, leur présenter ma candidature à la présidence du Giec pour les élections qui auront lieu en octobre 2015 et pour lesquelles tous les pays membres votent. Je vais exposer mon programme avec l’aide des autorités belges qui soutiennent ma candidature. Je suis aussi venu écouter les attentes des autorités algériennes pour le futur de Giec.

La conscience relative aux risques que peuvent générer les CC est-elle à même de faire en sorte que la conférence de Paris sur le climat (CoP21) aboutisse à un accord contraignant ?
C’est l’espoir, en tout cas, qu’il y ait un accord à la fin de l’année à Paris. Mais c’est un processus qui ne dépend pas du Giec qui ne fait qu’informer scientifiquement. Ce processus est géré par la présidence de la conférence, la France et le Pérou, qui président respectivement la prochaine conférence et le Pérou qui a présidé la conférence à Lima en décembre dernier. Beaucoup espèrent un accord ambitieux pour protéger le climat pour les générations futures et financer l’adaptation. Mais je ne suis pas devin. Il faut attendre le mois de décembre pour voir ce qu’il va se passer. Je pense que la prise de conscience à laquelle le Giec a largement contribué par rapport à la gravité du problème, mais aussi par rapport aux possibilités d’agir face à ce problème, tant du côté de la réduction des gaz à effet de serre, que concernant l’adaptation, devrait favoriser un accord. Cette prise de conscience est très largement partagée, certainement plus qu’il y a 10 ans.

Avant de parler de l’adaptation et de votre candidature, succinctement, quels sont vraiment les risques pour notre pays et la région ?
Les risques sont multiples : il y a d’abord l’augmentation de la température. Même si l’Afrique du Nord, beaucoup plus que la Belgique en tout cas, a l’habitude des températures élevées, le corps humain a ses limites. Donc, la santé humaine risque d’être affectée, des vagues de chaleur plus importantes et plus fréquentes qui rendent le travail à l’extérieur, le travail agricole notamment, particulièrement pénible. Cela représente déjà en soit un problème sérieux pour la région.
Ce sont aussi les effets sur les ressources en eau. Malheureusement, toutes les projections climatiques montrent que le nord de l’Afrique comme le sud de l’Europe seront affectés. C’est l’ensemble du bassin méditerranéen qui aurait tendance à s’assécher, à recevoir moins de précipitations dans un climat qui se réchauffe, avec tous les défis que cela représente pour les ressources en eau. C’est vrai pour l’eau potable et l’alimentation humaine, l’irrigation agricole ou pour l’hydroélectricité. Tous ces problèmes affectent largement la santé humaine et l’agriculture. Il y a aussi des effets indirects. Des vecteurs comme les moustiques qui ont tendance à aimer la chaleur et se répandent dans un climat plus chaud. Ils risquent, notamment en Afrique du Nord, de distribuer des maladies comme la malaria. Un quatrième domaine est l’élévation du niveau des mers. Vous avez des régions côtières importantes et le niveau moyen des océans est déjà monté de 20 centimètres durant ces cent dernières années.
Si les tendances actuelles se prolongent et s’il n’y a pas d’efforts faits pour limiter l’ampleur des CC, ce niveau est appelé à augmenter de 50 cm à 1 m d’ici la fin du siècle. Continuer au-delà, cela signifie des risques pour les infrastructures portuaires, la pêche, le tourisme, les ressources en eau, puisque l’eau saline étant située plus haut peut envahir les nappes phréatiques qui se trouvent au voisinage des côtes. Voilà quelques défis pour le bien-être général. À bien des égards, l’Afrique du Nord est vulnérable  par  rapport aux conséquences des CC.

Notre pays n’a pas bénéficié de transfert de savoir-faire dans le domaine de l’adaptation. Nous n’avons pu mettre en œuvre aucun projet MDP (Mécanisme pour un développement propre). Ne pensez-vous pas que la communauté internationale a peu fait sur  cette question de transfert de savoir-faire ?
C’est clair que le renforcement des capacités, en particulier dans le domaine scientifique et technique est un sujet très important et qui est assez proche de ce que fait le Giec. Ce dernier est mandaté pour évaluer l’état des connaissances dans le domaine des CC : autant celles liées à la science des CC eux-mêmes qu’aux connaissances techniques, socioéconomiques qui concernent l’adaptation et l’atténuation. Mais le Giec ne peut évaluer que ce qui existe et, donc, là où il y a trop peu de capacités scientifiques, techniques et économiques, des capacités qui n’ont pas été suffisamment développées, le Giec est forcé de constater qu’il manque de matière à évaluer. C’est un des défis des prochaines années auquel le Giec est confronté. Tout seul, il ne peut y répondre s’il n’établit pas des partenariats avec d’autres organisations pour trouver les moyens, y compris financiers. Comme on le dit : l’argent est le nerf de la guerre. Si je suis élu président du Giec, je m’engage à développer des partenariats pour contribuer à développer les capacités scientifiques et techniques. Il y a aussi du travail à faire pour que l’accès aux technologies nécessaires soit possible, mais c’est un domaine plus éloigné du Giec.
Il faudra voir sur le terrain dans les années qui viennent comment le Fonds vert pour le climat, qui devrait prendre le relais de ce qui était possible dans le cas du Protocole de Kyoto avec les projets MDP, permettra de faire avancer  dans cette direction du développement des capacités. C’est essentiel pour le développement mais aussi pour les capacités de résister aux conséquences des CC. L’Afrique du Nord est particulièrement confrontée à ce problème.

Vous êtes vice-président du Giec et candidat à sa présidence. Il y a certainement des raisons qui vous poussent à postuler à cette responsabilité. J’aimerais bien que vous reveniez sur cet aspect...
Merci pour la question. Je suis un scientifique qui travaille maintenant depuis plus de 35 ans dans ce domaine. J’ai participé en étant étudiant en 1979 à la première conférence mondiale sur le climat organisée par l’Organisation météorologique mondiale et cela bien avant que le GIEC et la convention sur les CC n’existent, je suis donc passionné par le sujet. La deuxième raison, c’est que depuis que je suis étudiant aussi, j’ai une passion pour la question du développement, pour les problèmes humains. Je pense que le problème du CC et ce que fait le Giec se trouvent justement à l’interface environnement-développement. C’est un problème qui a des dimensions humaines, parce que ce sont les populations qui sont les premières victimes. Les pays en développement qui sont les plus vulnérables, ont moins de moyens pour résister alors qu’ils ont historiquement moins contribué au problème. Il y a donc une espèce de double injustice puisque ce sont les populations qui ont le moins contribué au problème qui sont les plus affectées. Voilà deux raisons qui font que je suis passionné par le sujet. En tant que scientifique, je peux aider le Giec à fournir encore mieux les informations dont les décideurs du monde entier ont besoin puisque le Giec est une organisation intergouvernementale mondiale. En résumé, je voudrais mettre mon expérience dans le domaine des CC et au sein du Giec au service de tout le monde. Mon expérience au sein de la convention aussi, parceque j’ai suivi ce processus également depuis 20 ans, notamment comme conseiller scientifique du gouvernement belge dans un premier temps. Je connais bien la machine, je connais bien le processus de la convention sur le climat, ce processus qui rassemble les principaux clients des rapports du Giec, si je peux m’exprimer ainsi. Tous ces réseaux et tous ces contacts, je voudrais les mettre au service de la communauté internationale de la manière la plus utile possible. C’est pour toutes ces raisons que je voudrais être président du Giec, étant membre du bureau depuis 13 ans et vice-président depuis 7 ans.

Vous n’avez pas encore fini la tournée en Algérie, avez-vous une première impression sur vos premiers contacts ?
L’intérêt est grand pour ce que le Giec fait, il y a une attente très forte tant au ministère de l’Environnent qu’à l’Enseignement supérieur. Ce sont des ministères que je tenais à rencontrer pour que le Giec soit le plus utile possible pour les décideurs. Ils ont montré un grand intérêt et ils voudraient avoir plus d’informations possibles à une échelle régionale et même nationale quand c’est possible. Il y a aussi une attente que je connaissais et qui s’est manifestée lors de mes contacts. C’est le renforcement des capacités scientifiques et techniques, notamment en Afrique du Nord, avec la nécessité de développer la participation d’auteurs et de scientifiques algériens et d’Afrique du Nord au sein du Giec. L’Algérie a fait lors de la réunion plénière qui s’est tenue à Naïrobi en février, une proposition que le Giec va étudier dans les mois qui viennent et qui consiste à établir dans le prochain cycle d’évaluation un rapport spécial sur la relation entre les CC et la désertification. C’est un sujet qui m’intéresse beaucoup, puisqu’au début de ma carrière, j’ai aussi travaillé sur ces questions-là. J’ai entendu aussi une série de suggestions très concrètes sur la manière de progresser dans ces domaines-là et j’ai trouvé fort intéressants les contacts que j’ai eus avec les officiels algériens.


R. S.


Jean-Pascal van Ypersele est un physicien spécialisé en climatologie, professeur ordinaire de climatologie et des sciences de l’environnement à l’université catholique de Louvain (UCL) en Belgique (climate.be/vanyp). Sur le même plan académique, il est spécialiste en modélisation des changements climatiques (CC) et de leurs effets sur les activités humaines, membre de l’Académie royale de Belgique et récipiendaire de nombreuses distinctions.


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