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A la une / Entretien

Le professeur Yahia Zoubir sur l’ébullition dans le monde arabe

“Les puissances occidentales vont devoir réviser leurs stratégies”

Dans l’entretien qui suit, le professeur en relations internationales et management international à Euromed Management (Marseille, France), M. Yahia Zoubir, s’exprime sur les “révolutions” en cours dans le monde arabe. Au passage, il commente la démarche suivie par la diplomatie algérienne face aux évènements dans la région.

Liberté : Ces derniers mois, les choses se bousculent. En Tunisie et en Égypte, les présidents sont tombés. Dans d'autres pays arabes, le mécontentement de la rue, voire son hostilité vis-à-vis des dirigeants se poursuit. Sur quel compte doit-on mettre tous ces chamboulements ?
 M. Yahia Zoubir : Ces chamboulements ne sont pas surprenants. Certes, nul ne connaissait le timing de l’explosion, mais nous savions tous qu’elle allait avoir lieu un jour. Que cette explosion se soit déroulée à travers tout le monde arabe n’est pas non plus surprenant, car les systèmes politiques en place sont pratiquement identiques, malgré la différence des types de régimes : monarchique, militaire, semi-autoritaire, ou personnel, tel que la Libye. Les causes sont nombreuses : frustration généralisée par rapport à des régimes ossifiés, kleptocrates, qui se maintiennent au pouvoir grâce à des systèmes sécuritaires assez sophistiqués, sans oublier, bien entendu, que ces régimes ont été soutenus, surtout depuis le 11 septembre 2011, par les États-Unis et l’Europe, chose que l’on tend à oublier. Ces régimes ont tiré des dividendes certains du fait de leur participation à la soi-disant lutte mondiale contre le terrorisme. Aujourd’hui, on s’offusque de la dictature libyenne… Je vous renvoie aux accords militaires, énergétiques et autres entre le régime libyen avec les puissances occidentales, et ce, depuis 1999 et plus particulièrement depuis 2004. La Libye est devenue le protecteur des rives de l’Europe méridionale contre l’immigration clandestine.
En fait, les régimes dans toute la région ont refusé ce qui s’est passé en Europe de l’Est, en 1989, refusé de faire leur mue. L’Algérie avait raté l’occasion unique dans le monde arabe d’enclencher une transition démocratique véritable vers la démocratie en 1989-1991. Mais depuis, les pays arabes ont introduit des réformes cosmétiques, afin de se targuer d’avoir des systèmes démocratiques. Ils ont donc réussi à mettre en place ce qu’on appelle “le nouvel autoritarisme” ou “l’autoritarisme électoral”… et autres inventions. Mais, la réalité est tout autre : corruption, élections truquées, absence de légitimité populaire, fermeture du champ politique et médiatique… La liste est trop longue pour la dresser ici.

Est-il exact, à la lumière des développements en Tunisie, en Égypte et plus récemment en Libye, d’user du concept de “révolution” ? 
Il est trop tôt pour parler de révolution au sens d’un changement fondamental, qui inclut le remplacement d’un régime politique par un autre, sur la base d’une transition négociée avec certains membres de l’ancien régime, comme cela s’est passé dans des pays d’Amérique latine, d’Asie et d’Europe de l’Est. Je suis optimiste pour le cas tunisien, mais pas pour l’Égypte parce que le régime égyptien demeurera à dominance militaire et continuera d’être soutenu par les États-Unis pour des raisons stratégiques. Ceci dit, il est certain qu’un type de révolution se déroule devant nous : le mur de la peur est tombé ; les mouvements non-violents qui exigent des changements politiques rappellent ceux de la révolution de 1989 ; la composition hétérogène de ces mouvements (islamistes, séculiers, gauchistes, libéraux, militants des droits humains…) montrent que ce ne sont pas des mouvements sectaires… Tout ceci est remarquable. La thèse de “l’exceptionnalisme arabe” par rapport au changement démocratique, thèse à connotation raciste… comme quoi les arabes sont habitués à la force et leur culture ne leur permet pas d’ériger une société démocratique… s’est effondrée.
Les régimes arabes abasourdis pensent qu’il s’agit d’émeutes du pain, alors qu’il s’agit bien de mouvements politiques qui demandent un vrai changement. Certes, les
raisons socioéconomiques sont réelles, mais les exigences politiques le sont tout autant.
Le besoin de dignité, de justice, de bonne gouvernance… dépasse de loin celui de la “satisfaction du ventre”. Les régimes pensent qu’en allouant une petite partie de la rente, ils réussiront à surmonter ce qu’ils pensent être un petit souffle d’exaspération. Cette erreur leur sera fatale !

Pensez-vous, en votre qualité d’expert en relations internationales, que ces révoltes sont annonciatrices d’un nouvel ordre mondial, différent des relations internationales “postcoloniales” ? 
Il est trop tôt pour dire si ces révolutions sont annonciatrices d’un nouvel ordre mondial.
En revanche, ce qui est certain, c’est que les choses ne seront plus les mêmes. Les puissances occidentales ont peur d’un véritable changement démocratique… Il n’y a qu’à voir les hésitations lors des soulèvements en Tunisie et en Égypte. Pour les USA, par exemple, il y a la crainte d’une Égypte démocratique, qui ne se plierait pas aux désidératas d’Israël. De plus, il existe dans les esprits des décideurs occidentaux une peur réelle d’une récupération de ces mouvements par des partis islamistes, même si cette éventualité est peu probable, car les mouvements apparus récemment ne veulent ni de régimes autoritaires “républicains” ni de théocraties totalitaires. En tout cas, rien ne sera plus pareil dans le monde arabe. Les puissances occidentales vont devoir réviser leurs stratégies. Elles soutiendront certains régimes jusqu’à une certaine limite, puis les lâcheront lorsque l’issue est irrévocable, en s’assurant que ceux qui les remplaceront serviront leurs intérêts. Le cas de l’Égypte est éloquent. 

Que devient le droit international devant l’évolution de la crise en Libye ?
Il est assez intéressant de voir un débat sur la zone d’exclusion aérienne et sur les moyens d’aider le peuple libyen. Entre parenthèses, ceci aurait eu plus de crédibilité si, lors du massacre des Palestiniens à Gaza en 2008-2009, on eût fait appel à une zone d’exclusion aérienne et l’envoi de troupes pour aider les Palestiniens à se défendre contre ce qui équivaut à un crime contre l’humanité. Bien entendu, ce qui se passe en Libye est aussi un crime contre l’humanité, commis par une des plus grandes dictatures du monde moderne. Les réticences actuelles d’intervenir ont trait à des calculs bien particuliers. Les États-Unis ne veulent pas d’une zone d’exclusion aérienne et savent qu’il faudrait pratiquement déclarer la guerre à la Libye et d’abord détruire les batteries anti-aériennes… La Ligue arabe demande cette zone, mais critiquera les USA d’être des impérialistes. Les Américains savent aussi que faire la guerre à un 3e État musulman, après l’Irak et l’Afghanistan, ne ferait que donner crédit aux thèses de Kadhafi, mais aussi à celles d’Al-Qaïda. En fait, une intervention étrangère accréditerait leurs thèses… Ce n’est pas vraiment de droit international dont il est question dans ce qui se passe aujourd’hui, mais bien de réalisme politique. Que la Ligue arabe, forum des autocrates, veuille se doter d’une nouvelle pureté politique ne change rien à la réalité. Les pays occidentaux sont inquiets des changements brutaux. Je vous renvoie aux fameuses phrases d’Hillary Clinton d’“orderly transitions” (transitions ordonnées). Obsédés par la notion de stabilité, les puissances occidentales avaient accepté le principe d’un arrangement avec les régimes autocrates, qui empêcheraient les mouvements migratoires, et participeraient à l’éradication de mouvements radicaux opposés aux intérêts occidentaux. En échange, ces derniers fermaient les yeux sur les abus commis par ces régimes. Preuve en est, la lenteur avec laquelle la France a réagi aux évènements en Tunisie avant la fuite de Ben Ali et celle des États-Unis par rapport aux évènements en Égypte avant la chute de Moubarak.
Le même scénario se serait renouvelé pour la Libye, si Kadhafi n’avait pas utilisé des méthodes beaucoup plus sanguinaires que ces deux voisins.

Quelle est votre appréciation sur la diplomatie algérienne face à ces évènements ?
 Ces derniers mois, l’Algérie a brillé par son incapacité à communiquer avec le monde extérieur. Elle a été accusée d’avoir transporté des mercenaires en Libye et aidé le régime sanguinaire de Kadhafi. La réaction de la diplomatie algérienne a été peu convaincante, laissant un flou quant à ses véritables positions. Un chercheur britannique s’est défoulé sur le gouvernement algérien et a véhiculé les mêmes accusations sur Al-Jazeera, mais aucune action n’a été entreprise pour exiger un droit de réponse. Les autorités algériennes ne semblent pas avoir saisi l’impact de l’information. L’Algérie aurait pu, tout en déclarant qu’elle fait de la non-ingérence un élément sacro-saint de sa diplomatie qui, d’ailleurs, doit être revue, insister sur le fait qu’elle condamne sans ambages les crimes perpétrés par le régime libyen contre son propre peuple, qu’elle soutient ce dernier en lui envoyant une aide humanitaire conséquente. Kadhafi n’a-t-il pas causé tant de problèmes à l’Algérie dans la région ? Pourquoi prendre des gants avec lui lorsque l’on sait que ni lui ni son régime ne survivront bien longtemps ? L’Algérie est à présent perçue comme complice du régime libyen. Elle a voté contre la perspective d’une zone d’exclusion aérienne, une décision loin d’être irrationnelle, puisque cette perspective ne fait pas l’unanimité aux États-Unis et en Europe. L’Inde, la Chine, l’Allemagne, la Russie s’y opposent. La diplomatie algérienne n’a pas su communiquer les raisons de son vote négatif lors de la réunion de la Ligue arabe… Pourtant, le G8 a signifié juste après qu’il ne veut pas de la zone d’exclusion aérienne. Certains pays occidentaux ayant soutenu le régime autoritaire libyen et ouvert leurs portes au dictateur ont su tirer leur épingle du jeu ; ils ont fait un tapage médiatique pour exiger la formation d’une zone d’exclusion aérienne, sachant pertinemment qu’elle serait quasi impossible à mettre en place.

Une dernière question : le cas de l’Algérie se distingue-t-il de ce qui se passe dans certains pays maghrébins et arabes ?
Le cas en Algérie n’est pas si différent des autres situations dans le monde arabe. On s’évertue à dire que l’Algérie n’est ni la Tunisie ni l’Égypte. C’est un vrai leurre comme le sait si bien Kadhafi, lui qui tenait les mêmes propos la veille des évènements ayant secoué son régime. Les autorités algériennes semblent penser que le malaise actuel dans le pays est dû à des questions de “tubes digestifs”. C’est une erreur grave que de croire cela. Croire aussi que les Algériens refuseront un deuxième 1988 est aussi une grave erreur, car cette fois le lumpenprolétariat composé essentiellement de jeunes mettrait en péril la sécurité nationale du pays. Il est absurde d’empêcher les marches qui, somme toute, ne feront aucun mal, car elles sont essentiellement menées par des groupes qui n’ont pas de véritable ancrage au sein de la plèbe. Si l’Algérie veut éviter les scénarios tunisien, égyptien, yéménite, bahreïni, libyen et les autres qui suivront, il faudra un vrai changement pour anticiper les difficultés futures. Ce ne sont sûrement pas ceux qui poussaient vaille que vaille pour un troisième mandat présidentiel et qui, à présent, veulent changer la Constitution pour le limiter à deux qui ont la vision nécessaire pour développer le pays dans la voie de la bonne gouvernance et la prospérité, pour d’éviter un véritable tsunami social.