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A LA UNE / Entretien

FÉriel Bouatta, auteure du livre “L’islamo-féminisme” à “Liberté”

“Les religions monothéistes sont marquées par le sceau du patriarcat”

©D. R.

Fériel Bouatta explicite dans cet entretien les idées développées dans son dernier ouvrage L’islamo-féminisme. Elle explique les fondements de ce combat que mènent des femmes dans des pays musulmans, et dont le référent n’est autre que le texte religieux.

Liberté : Vous avez écrit que “dès les indépendances, l’accent a été mis sur une identité qui est posée par rapport à une perte de soi qui adviendrait en cas d’abandon de ce qui fait le socle des sociétés musulmanes à travers les traditions et la religion”. C’est quoi au juste “la perte de soi” dans ce contexte lorsque l’on sait que la situation de la condition de la femme dans ces sociétés est le fruit justement de ces traditions et de la religion ?

Feriel Bouatta : Disons que mon ouvrage s’inscrit dans une approche de sociologie descriptive ; il s’agissait pour nous de présenter la genèse du féminisme musulman, mais également de démontrer, à  travers l’énonciation de quelques exemples de femmes théologiennes, la manière avec laquelle celles-ci procèdent pour réinterpréter les sources religieuses à l’aune de perspectives féministes. Cela étant dit et au-delà de la dimension descriptive d’un courant de pensée, nous avons trouvé intéressant en tant que féministe algérienne de présenter cette forme d’émancipation ou bien de militantisme féministe qui s’appuie sur le registre religieux pour fonder ses revendications en matière d’amélioration de la condition de la femme, contrairement aux  féministes algériennes qui, elles, ont recours au paradigme universel en puisant dans les lois civiles inscrites dans la Constitution pour légitimer leur revendication d’égalité.

Quel contenu politique et philosophique peut-on tirer de l’islamo-féminisme ?
Nous considérons que parler des femmes, de leur organisation, de leur discours et de leur manière de bousculer les rôles sociaux qui leur sont dévolus est un acte éminemment politique puisqu’il met en lumière les structures de pouvoir qui pérennisent les systèmes de domination,  et donc l’inégalité des sexes, et en même temps ce dévoilement permet de rendre visible les résistances que mettent en place les femmes contre les normes qui leur sont imposées.

Ne trouvez-vous pas contradictoire le fait de vouloir trouver un référent pour accompagner cette quête de liberté chez les femmes dans un texte qui fait office de source de légitimation de l’infériorisation de la femme chez les islamistes, notamment radicaux ?  
Il faut néanmoins préciser que toutes les religions monothéistes sont marquées par le sceau du patriarcat. Pour le dire autrement, ceci n’est pas exclusif à la tradition musulmane. En effet, l’apparition des monothéismes se produit dans un contexte où la hiérarchisation des sexes  fonde l’organisation sociale des populations d’origine. L’intérêt pour nous de présenter cet ouvrage est de démontrer, à travers les  tentatives menées par certaines femmes intellectuelles croyantes et militantes dans leur travail d’exégèses et d’herméneutiques des textes religieux, des fondements sociaux de l’infériorisation des femmes, qui ont été souvent légitimés, soit par la nature (au nom d’une différence naturelle entre les femmes et les hommes, celles-ci sont assignées à des rôles spécifiques et subalternes).
Ou bien ces différences sont justifiées par des prescriptions divines. Dans le cas de l’islam, elles trouveront ancrage dans le droit musulman qui va entériner l’inégalité entre les femmes et les hommes, et c’est en cela que le féminisme musulman est intéressant, car certaines de ces actrices vont révoquer cette institution, considérant que celle-ci est d’abord une construction humaine édifiée dans un contexte patriarcal et médiéval, et exclusivement par des hommes soucieux de maintenir leur privilège.
Cette déconstruction de l’immuabilité du droit musulman, va leur permettre, à travers l’ijtihad qu’elles revendiquent et mettent en place, de neutraliser la dimension patriarcale du Fiqh musulman, et d’essayer de le repenser en des termes plus égalitaires et qui seraient plus conformes aux statuts qu’occupent les femmes dans les sociétés contemporaines.
En outre, il est important de préciser que le féminisme musulman constitue un discours important dans ce que l’on peut considérer comme  la réforme de l’islam. En effet, beaucoup d’intellectuels musulmans ont participé et continuent à produire un débat et des dialogues prolifiques à propos des sources religieuses, en pensant et interrogeant  leur articulation à des questions telles que la démocratie, la citoyenneté, l’humanisme, la philosophie.
Pour en citer quelques-uns (Mahmoud Taha, Hassan Hanafi, Mohamed Arkoun, Fathi Osman…), cela pour dire que le féminisme musulman s’inscrit dans un mouvement de réforme plus large au sein de l’islam. Autrement dit,  leur approche s’inscrit dans le mouvement de réforme qu’a connu la pensée musulmane, et plus particulièrement celui qui interroge l’atemporalité des écrits en les replaçant dans un temps  donné et un espace donné.

Le désir d’émancipation des femmes s’est heurté à une montée inquiétante de l’islamisme radical dans les sociétés musulmanes ; qu’en est-il aujourd’hui où le wahhabisme prend le dessus ?
Autant dire que je ne suis pas une  spécialiste du mouvement salafiste, je n’ai pas non plus étudié son ancrage en Algérie.
En revanche, ce  phénomène peut nous interpeller tant par la conception de la femme qu’il véhicule, que par  l’audience qu’il peut susciter au sein de notre société.
Il nous semble tout d’abord important de contextualiser nos observations. Ce courant participe au renouveau islamique qui traverse les sociétés musulmanes ces dernières années que nous faisons remonter aux années 1970, qui se traduit dans les faits par une réactivation des normes religieuses qui a gagné en importance dans les sociétés musulmanes contemporaines. Cela s’exprime dans les faits par la prolifération des mosquées, l’augmentation du nombre de femmes et d’hommes fréquentant la mosquée, la multiplicité dans les médias  des programmes religieux, la diversité des services sociaux proposés par la mosquée … Tout cela pour dire que les sociétés musulmanes connaissent une islamisation de leur paysage socioculturel.
Dans ce contexte marqué par la réislamisation, plusieurs acteurs religieux sont en compétition et essayent de s’arroger le monopole du champ religieux ; cela va des partis politiques à sensibilité religieuse, courant religieux prosélytes  tels que les salafistes, à l’État lui-même qui, face à cette importante offre religieuse fait lui-même dans la surenchère du registre religieux.
C’est au regard de ce contexte qu’il est important de se questionner en tant que militant démocrate algérien ou bien féministe algérienne, comment on se positionne par rapport au fait religieux et sa recrudescence, surtout lorsque celui-ci structure notre environnement socioculturel, il existe en Algérie une posture qui consiste à réfuter le religieux, voyant dans toutes ses formes d’expression et manifestation un agenda islamiste, portant une  dimension politique.
Certes, l’histoire spécifique de l’Algérie, qui est liée au terrorisme islamiste, va pousser certains démocrates à la radicalité, (rappelons par ailleurs que cette pensée est relayée par certains théoriciens de la pensée moderne, qui considèrent que celle-ci ne peut se réaliser qu’une fois la religion neutralisée). Cela étant dit,  cette posture exclut autant qu’elle orientalise et exotise l’islam ; nous pensons que cette attitude qui consiste à ne pas penser le religieux, peut céder de la place à une autre forme de radicalité qui, elle, en revanche, considère que l’islam fournit toutes les réponses, et pour ce faire, s’appuie  essentiellement sur la réactivation de la charia médiévale.
On peut citer l’exemple des salafistes. Face à ces deux radicalités, nous pensons qu’une alternative peut subsister, celle qui ne nie pas le fait religieux, mais s’attèle plutôt à le complexifier, l’historiser et le contextualiser en mettant en lumière les formes d’idéologies qu’il a pu revêtir au fil de l’histoire politique des sociétés musulmanes, et de ce fait, essayer de travailler en direction d’une véritable solution de rechange aux discours et injonctions du fondamentalisme religieux. Et c’est dans cette perspective qu’il nous a semblé opportun de travailler sur les courants intellectuels issus du féminisme islamiste.

L’islamo-féminisme ne rejoint-il pas, en définitive, le féminisme laïc, dans le sens où il prône une libération qui n’obéirait à aucune considération, même religieuse ?
Nous allons préciser ce que l’on entend par féminisme ; il s’agit de l’ensemble des mouvements de pensées qui remettent en question et qui contredisent ce que le patriarcat a produit comme rapport inégalitaire entre les femmes et les hommes. La pensée féministe a toujours été plurielle, et cela dès son apparition. Ce mouvement a été traversé par des différences, tant sur le plan des objectifs, de l’agenda des priorités, des moyens mis en place par ses protagonistes, que sur le plan normatif, qui constitue d’ailleurs l’un des éléments où se cristallisent les antagonismes entre différents types de féminismes. À savoir, les outils méthodologiques, qui sont mobilisés par les femmes pour promouvoir une égalité dans les rapports sociaux de genre. Ceci dit, quelles sont les références et les systèmes de valeurs qu’elles utilisent  pour lutter contre les inégalités et les discriminations subies par les femmes, ainsi que le système social qui maintient la suprématie masculine ? Comme nous l’avons déjà évoqué, la spécificité des féministes musulmanes est de revendiquer une égalité à partir des sources religieuses, considérant que celles-ci portent un message de justice et d’égalité entre les sexes qui a été altéré par les interprétations religieuses patriarcales et masculines. Cela étant dit, le féminisme islamiste est pluriel ; certaines de ses actrices puisent leur référence aussi bien dans les écrits que dans les universaux et de manière conjointe pour négocier les termes de leur libération considérant que celles-ci ne sont pas antinomiques. On peut, en effet, considérer que la démarche entreprise par ces deux types de féminismes différent en termes de corpus mobilisées par chacune, mais qu’au final, elles partagent une finalité commune qui est  l’égalité entre les hommes et les femmes. Cette convergence d’objectifs ouvre la possibilité vers des alliances objectives ; cela d’ailleurs a pris forme notamment dans certains pays, où des féministes laïcs et islamistes ont travaillé ensemble pour promouvoir leurs droits, c’est le cas notamment pour les féministes au Maroc et en Iran pour donner un exemple. Cette alliance objective a été également portée dans le milieu intellectuel, où plusieurs ouvrages ont pensé ces différents types de féminismes et la manière avec laquelle ces deux courants de pensées peuvent collaborer et s’enrichir mutuellement. D’autant plus qu’elles partagent communément un ensemble d’intérêts et objectifs.

Propos recueillis par : Mohamed Mouloudj


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