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A LA UNE / Entretien

Lahouari Addi, Professeur à l’Université de Lyon, à “Liberté”

“L’État n’a pas de doctrine économique cohérente”

© D.R.

Invité récemment par le Café littéraire de Béjaïa, Lahouari Addi a dit tout haut ce que d’autres pensent tout bas au sujet du blocage du projet d’usine de trituration de graines oléagineuses de Cevital. Dans cet entretien, ce professeur à l’université de Lyon, dont le dernier ouvrage (Le nationalisme arabe radical et l’islam politique) vient d’être publié par Georgetown University Press, Washington DC, dans une version en anglais, livre son analyse des tenants et des aboutissants de cette affaire qu’il qualifie de “grave”, soulignant que des groupes “voudraient que la construction du marché se fasse dans le sens de leurs intérêts”.

Liberté : M. Addi, lors de votre dernier passage à Béjaïa, à l’invitation du Café littéraire, vous avez rencontré des membres de la Coordination nationale des comités de soutien aux travailleurs de Cevital et aux investissements économiques. De quoi avez-vous essentiellement échangé avec eux ?
Lahouari Addi : J’ai moi-même demandé à être reçu par le Comité de soutien à Cevital dont je suis les activités par la presse. Le comité est arrivé à sensibiliser l’opinion publique nationale sur les entraves que crée la bureaucratie à une entreprise économique alors que le discours du gouvernement appelle à faciliter la tâche aux entreprises publiques et privées qui créent des richesses et des emplois. C’est une affaire grave et je m’étonne que la présidence n’ait pas donné des instructions au ministère de tutelle du port de Béjaïa pour mettre fin à cette situation ubuesque. Je dis ubuesque parce que dans ce conflit tout le monde est perdant : la ville, la région, la balance commerciale du pays, l’État, etc. En tout cas, l’opinion publique ne comprend pas ce qui se passe et les autorités doivent envoyer un signal fort de soutien au secteur productif, surtout en cette période de baisse des recettes des hydrocarbures. Je suis étonné qu’au moment où l’État a besoin du soutien financier du secteur économique, il y a cette affaire. J’espère que le bon sens prévaudra.

Vous avez donc pris plus ample connaissance des entraves dressées devant le groupe Cevital dont le projet d’usine de trituration de graines oléagineuses, par exemple, est empêché de voir le jour depuis un an. Quel commentaire vous inspire cette affaire ?
Cette affaire est révélatrice des contradictions propres à un processus d’émergence d’un capital privé producteur de richesses. L’Algérie est un jeune État où tout est en construction : les institutions, le droit, le marché, l’université et même la société. Dans ce processus, il y a des intérêts divergents de groupes qui voudraient que la construction du marché se fasse dans le sens de leurs intérêts.
C’est une lutte certes implacable mais elle n’est en rien spécifique à l’Algérie. Il appartient cependant à l’État de structurer cette lutte dans le sens des intérêts de la collectivité. Il y a deux tendances dans le secteur privé qui s’opposent sur la doctrine économique qu’ils veulent imposer à l’État. L’une penche pour un développement économique tiré par les importations et la demande publique ; l’autre penche pour l’exportation, tablant sur la faiblesse du salaire (le salaire ouvrier est de 300 euros en moyenne) pour satisfaire le marché national et même exporter. Ces deux courants sont en compétition et tentent d’influencer les décideurs dans un sens ou dans un autre. Sellal a été limogé en avril dernier parce qu’il lui a été reproché d’avoir favorisé les importations, ce qui avait dangereusement creusé le déficit de la balance commerciale.
Les importateurs ont alors mobilisé leurs réseaux et sont arrivés à faire partir son remplaçant, Abdelmajid Tebboune, qui avait pris des mesures drastiques pour rétablir l’équilibre de la balance commerciale.
Les décideurs optent pour telle ou telle orientation économique en fonction des contraintes budgétaires, et aussi en fonction du rapport de force au sommet de l’État.
C’est ce qui explique les incohérences et contradictions d’Ouyahia qui change de discours en fonction de la météo aux Tagarins et El-Mouradia.

D’après vous, comment peut-on expliquer ou, tout au moins, analyser une telle situation, faite à un opérateur privé national, au moment même où le discours officiel ne tarit pas d’appels à la diversification de l’économie et à la densification des investissements ?
Les hésitations au sujet du capital privé s’expliquent par le fait que le régime algérien est issu d’un mouvement de libération national idéologiquement anticapitaliste. Le colonialisme français avait exploité l’Algérie dans le cadre de l’économie capitaliste, et c’est pourquoi l’État algérien hésite à avoir une doctrine claire par rapport au secteur privé. Mais avec le temps, la prise de conscience s’opérera pour poser le problème en termes de création de richesses, d’emploi, de balance commerciale… Si l’État ne protège pas juridiquement le secteur privé productif, il se tire une balle dans le pied.

Le groupe Cevital n’est peut-être pas le seul à faire face à des difficultés dans la mise en œuvre de ses projets. Les faits démontrent, toutefois, qu’il constitue une cible privilégiée de certains milieux qui ont pignon sur rue. Pourquoi particulièrement Cevital, d’après vous ?
Les décideurs savent que la fermeture de Cevital se traduirait par la perte de 18 000 emplois, la baisse de rentrées fiscales et l’aggravation du déficit de la balance commerciale à hauteur de plus de 2 milliards de dollars. Si le pays avait une centaine d’entreprises comme Cevital qui exporteraient à hauteur de 250 millions de dollars chacune, l’Algérie exporterait pour 25 milliards de dollars de biens manufacturés. Avec 25 milliards d’exportation hors hydrocarbures, le pays se mettra à l’abri des fluctuations du prix international du pétrole.
L’État placerait les recettes des hydrocarbures dans un fonds souverain qui sera transmis aux générations futures. L’Algérie est en train de gaspiller dans la consommation ce don de la nature que sont les hydrocarbures. Lors d’une conférence donnée à l’université de Tizi Ouzou la semaine dernière, j’ai expliqué que l’Algérie avait engrangé à peu près 1000 milliards de dollars entre 2002 et 2014. Cette somme colossale a peu servi l’offre nationale. Bien sûr le pays a besoin d’autoroutes et de logements, mais il fallait développer l’offre nationale publique et privée qui, en association avec des entreprises étrangères, aurait réalisé ces chantiers colossaux.  Par ailleurs, un équilibre dans la production des biens marchands et biens non marchands aurait dû être trouvé. Il faut aider les gens à acquérir des logements, mais il faut aussi créer des emplois et des richesses pour financer et entretenir ces logements. Un logement est nécessaire mais il ne crée pas de richesses. Si nous raisonnons au niveau macroéconomique, je dirais que 500 milliards de dollars ont été captés par les entreprises étrangères qui ont construit des autoroutes, des tramways, des barrages, des logements, etc.
Cette somme colossale a généré une demande de biens de consommation que les importateurs ont satisfaite en important des milliers de biens produits en Europe et en Asie, allant de la voiture aux produits cosmétiques en passant par des biens alimentaires. J’estime la valeur de ces biens importés et détruits dans la consommation à 300 milliards de dollars sur cette période de douze ans. Les 200 milliards de dollars restants se sont évaporés sous forme de surfacturation, d’évasion de capitaux, de corruption et de gaspillage. Si la justice était autonome, l’État aurait pu protéger ces 200 milliards. Ce sont là des ordres de grandeur et je suis sûr qu’une étude statistique des dépenses de l’État durant cette période confirmerait cette répartition des 1000 milliards de dollars. La commission économique de l’Assemblée nationale devrait entreprendre une telle étude. Le pays a raté une belle opportunité pour renforcer ce que Keynes appelle la demande effective. Espérons que les décideurs en tireront la leçon.

Vous venez de faire une tournée en Kabylie. Quelles sont vos impressions ?
La Kabylie est confrontée aux mêmes problèmes économiques et sociaux que le reste du pays, problèmes aggravés par le fait que la densité humaine par km2 est plus élevée qu’ailleurs. À ce sujet, je dirais que l’écosystème de la montagne est menacé par le surpeuplement et par le béton qui a tout envahi. N’oubliez pas que l’écologie des montagnes est plus fragile que celle des plaines. Le gouvernement devrait protéger cette belle montagne qui, par endroits, ressemble aux Alpes. Ceci dit, j’ai été agréablement surpris par la vigueur du monde associatif. J’ai été invité par des associations de village qui drainent dans les conférences autant de monde sinon plus qu’à Alger et Oran.
Le côté négatif est la perte d’influence des partis nationaux comme le FFS et le RCD, ce qui laisse le terrain libre à une minorité qui tient un discours qui menace l’unité nationale. La défense légitime de la langue berbère ne justifie pas l’hostilité à l’arabité et à l’islamité de la société algérienne. Le caractère national de la langue berbère a été reconnu par les textes officiels et c’est maintenant aux universitaires de se retrousser les manches pour sortir le berbère du local en traduisant Faulkner, Dostoïevski, Naguib Mahfoud, Bourdieu, Habermas, Keynes, etc. Une langue qui ne véhicule pas des œuvres universelles n’a pas d’avenir car les jeunes en Kabylie et dans le reste de l’Algérie veulent être partie prenante de la mondialisation sur un pied d’égalité que les jeunes Américains, Italiens ou Japonais.


S. C.


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