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A la une / Entretien

Un spécialiste en géopolitique se livre à Liberté

“L’UPM est devenue davantage politique que technique”

Michel Fourriques est professeur de géopolitique, de fiscalité et de droit à Euromed Management (France). Il enseigne également à Alger, à l’École supérieure des Affaires (ESAA). Union pour la Méditerranée, carnage à Gaza, investiture de Barack Obama figurent parmi les sujets d’actualité qui sont abordés dans l’entretien qui suit.

Liberté : En juillet 2008, une députée européenne, Béatrice Patrie, avait affirmé que le cheminement de l’Union pour la Méditerranée (UPM) dépendra en partie de l’évolution de la situation au Proche-Orient. Ne croyez-vous pas que l'opération israélienne “Plomb durci” contre Gaza a bel et bien sabordé ce nouvel ensemble ?
Michel Fourriques  : Oui, l’UPM est en sérieuse difficulté, notamment à cause de la guerre en Palestine. À sa création, le problème politique a été évacué. Résultat, il revient par la fenêtre. Je crois que l’on fait l’amère expérience du processus de Barcelone, ancêtre de l’UPM : sans la paix, point de progrès. Ce conflit est tellement sensible que la Syrie et le Liban ont combattu l’idée qu’un pays arabe puisse accueillir le secrétariat général au motif que ce serait, indirectement, accepter??? une normalisation des relations avec Israël.
C’est pourquoi, à mon avis, l’UPM est et restera uniquement une démarche bilatérale de l’Union européenne avec ses partenaires de la Méditerranée. En effet, les trois grands projets inscrits à l’agenda, dépollution de la Méditerranée, plan solaire et autoroute de mer, ne constituent en fait qu’un ensemble de projets nationaux que la Banque européenne d’Investissement s’efforce de coordonner. On est loin du grand projet de transversalité des pays de la rive sud.

Du point de vue de la géopolitique, y a-t-il une explication aux massacres des Palestiniens et à la provocation du fait religieux ?
 Il ne peut y avoir aucune explication, même géopolitique, aux massacres de ces femmes et de ces enfants innocents et de ce désastre sanitaire dans un territoire, Gaza, où le Hamas élu démocratiquement a une véritable base populaire, compte tenu, entre autres, de son “activisme” sur le plan social.
Le monde occidental est outré par la disproportion de la riposte israélienne, même si ce pays a le droit de vivre en paix à l’intérieur de frontière reconnue internationalement.
On est loin de l’objectif affiché par Tsahal, qui était de priver le Hamas de ses refuges militaires, de son infrastructure et de ses fournitures d’armes souterraine, à l’origine de l’envoi de missiles.
D’un point de vue géopolitique, c’est l’Iran qui est visé, seul pays au monde qui revendique l’éradication de l’État d’Israël et protecteur du Hamas. En juin prochain, des élections présidentielles et législatives vont se dérouler dans ce pays et nul ne doute de la victoire du président Ahmadinejad soutenu par le guide suprême de la révolution, l’Ayatollah Ali Khameiny et ce, malgré un mécontentement populaire, mais pas de masse.
Toujours d’un strict point de vue géopolitique, personne dans la région n’est contre l’affaiblissement militaire, voire politique du Hamas. En effet, ce dernier fait peur aux Palestiniens de Cisjordanie, à l’Égypte qui redoute une contagion chez les Frères musulmans, à l’Arabie Saoudite et les Émirats qui craignent un axe chiite dirigé par l’Iran.
Il s’agit également, pour certains dirigeants d’Israël, d’une opération de pure politique intérieure, liée aux élections législatives du 10 février prochain. Profitant du fait que les États-Unis se trouvent en période de transition et alors que Benyamin Netanyahu, patron du Likoud et partisan de la manière forte, caracole en tête dans les sondages, ses principaux rivaux, Tzipi Livni, ministre des Affaires étrangères, mais également chef du parti centriste Kadima, et Ehud Barak, dirigeant du parti travailliste et ministre de la Défense, ont voulu “caresser” l’opinion dans le sens du poil et se sont transformés en faucon. Ces massacres créent la rancœur, la haine et rendent les discussions de paix futures encore plus difficiles. C’est une génération de futurs martyrs que l’on voit naître sous nos yeux.

La politique de “la chaise vide” n’est pas toujours la meilleure option à prendre. Mais, est-il réaliste ou même productif d’appartenir à l’UPM, un ensemble régional dont certains membres sont des États qui poursuivent leur politique coloniale, faisant toujours fi du droit international, des droits de l’Homme et des Conventions de Genève ?
Effectivement, il est illusoire de faire cohabiter durablement les belligérants, dans un même forum, tant qu’une solution durable n’aura pas été trouvée. En Tunisie, pays initialement très favorable à l’UPM, un parti d’opposition proche du pouvoir a appelé à boycotter l’UPM, pour dénoncer “la duplicité européenne” sur Gaza. Au-delà de l’opposition des dirigeants, plus ou moins affichée, à l’UPM, ce qui m’a impressionné en Algérie, à l’occasion de ce conflit, c’est la manifestation populaire du 9 janvier dernier, à Alger, contre l’invasion israëlienne, malgré l’état d’urgence toujours en vigueur depuis février 1992, où plusieurs milliers de manifestants ont envahi les rues de la capitale. Dans le cadre de l’UPM, les dirigeants sceptiques ne cachent plus leurs oppositions à ce processus, forts de la colère de leurs peuples.

La réunion de l’UPM, qui s’est tenue à Marseille, en novembre 2008, s’est écartée des décisions prévues initialement, je veux parler de la constitution d’un secrétariat général lourd et “politique”, qui n’a rien de technique ni de léger. À quel type de rapport de forces obéit, selon vous, ce nouvel aménagement ?
Ce nouvel aménagement correspond à la volonté de ménager Israël et l’Autorité palestinienne et de respecter un certain équilibre entre eux. Israël et l’Autorité palestinienne ont obtenu des secrétariats adjoints sur les six qui ont été distribués. Ce conflit entre ces deux entités se manifeste, notamment, au niveau de la gouvernance de l’UPM. En effet, lors de la réunion ministérielle de Marseille de novembre 2008, un consensus s’était dégagé pour, entre autres, que la Ligue arabe en soit membre à part entière, en contrepartie d’un secrétariat général adjoint pour Israël ; situation “extravagante” selon votre ministre des Affaires étrangères, Mourad Medelci. Au départ, Israël avait accepté que la Ligue arabe soit présente, en tant qu’observateur à toutes les réunions ministérielles, mais refusait qu’elle participe aux rencontres préparatoires entre diplomates et experts.
Du côté d’Alger et de Rabat “on a l’impression que Israël mène la danse” et l’Algérie se pose sérieusement la question de l’appartenance à ce “machin”, qui est devenu davantage politique que technique.

L’universalité de la cause palestinienne n’est pas à démontrer. Dans ce cadre, l’arrêt de l’expansionnisme israélien et la reconnaissance des droits nationaux du peuple palestinien sont les clés de la solution du conflit israélo-palestinien. Comment transformer un foyer de guerres et de haines en espace de coopération et de négociation ? Qui peut prendre aujourd’hui une telle initiative... la Ligue arabe, l’Union européenne ou l’Amérique d’Obama… ?
 Les États-Unis sont la seule nation à pouvoir mobiliser les autres sur des enjeux mondiaux. Il n’est pas étonnant que les armes se taisent au moment où Obama accède à la Maison-Blanche. De plus, le nouveau président a le potentiel pour exercer, dans la région, une influence beaucoup plus forte que celle de ces prédécesseurs. Son histoire personnelle, avec son père Kenyan, son enfance dans l’Indonésie musulmane, son deuxième prénom Husseïn, son ascension due à ses seuls mérites, ne laisse pas insensible les foules arabes. Les États-Unis qui soutiennent systématiquement Israël peuvent évoluer dans ce soutien et notamment dans un sens moins partial.
L’Union européenne, qui a commencé à unifier ces positions sur les derniers points importants, crise financière et Russie, ne peut vraiment et durablement proposer une solution durable, compte tenu de sa diversité… 27 pays et de réelles divergences de point de vues. Elle ne peut donc qu’occuper le terrain, comme elle le fait actuellement à Charm El-Cheikh. Les ennemis doivent se parler. La diplomatie a été inventée pour dialoguer, même avec son pire ennemi et même de façon directe.