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A la une / Entretien

De l’assassinat de Boudiaf aux origines de la mafia politico-financière

Quand un espion français habitait chez Chadli

Dans cette seconde partie de notre entretien, Belaïd Metref relate dans le détail certaines affaires qui ont éclaboussé les hautes institutions de l’État.
Il explique comment ces affaires, intimement liées à des enjeux de pouvoir, ont objectivement donné naissance à ce que l’on appelle, de nos jours, la mafia politico-financière, celle-là même que dénonçait Mohamed Boudiaf.

Liberté : Dans votre réponse à notre dernière question, dans le cadre de notre précédent entretien (Liberté du 24 juillet 2003), vous souteniez que la mafia politico-financière existe bel et bien en Algérie. Vous apportiez ainsi la contradiction au  général Nezzar qui affirme le contraire. Quels sont vos arguments, Monsieur Metref ?
M. Metref : Ils sont tout simples. Les fonctions que j’ai eu à assumer à la présidence de la République m’ont permis d’être un témoin direct de grosses affaires de corruption dans lesquelles étaient impliqués de hauts responsables. C’est vous dire que la mafia politico-financière dont Nezzar nie l’existence, moi je l’ai vu naître, se constituer et s’institutionnaliser.

Cela suppose que la corruption a commencé à une période précise et qu’elle n’avait pas préexisté à cette période ?
Pas tout à fait. La corruption a de tout temps existé chez nous comme ailleurs. En Algérie, et jusqu’à 1974-1975, elle était plutôt marginale.
Mais c’est à partir de cette période qu’elle commençait à prendre des proportions considérables qui risquaient de compromettre la politique menée jusqu’alors par Boumediene qui pensait qu’elle devait aboutir à la consécration du principe de justice sociale…

M. Metref, vous laissez entendre que la corruption battait son plein et que Boumediene ne s’en rendait pas compte ?
Pas du tout, Boumediene voyait bien, à cette période, que l’Algérie ne s’acheminait pas vers la justice sociale.
Beaucoup d’indices montraient que l’on prenait le chemin inverse.

Quels étaient ces  indices ?
Le plus ancien des médias, la rumeur publique, parlait déjà d’un régime de milliardaires. S’étant toujours montré soucieux de son image de marque ainsi que de celle de son régime, surtout auprès des masses populaires, il réalisait qu’il ne pouvait plus différer de s’attaquer à ce fléau, en mettant en demeure, dans ses discours à travers le pays, tous ceux qui étalaient leurs richesses, acquises illicitement, de manière ostentatoire, de quitter les appareils de l’État et du parti.
Sur sa lancée, il demandait aux membres du conseil de la révolution et du gouvernement de remplir des formulaires comportant un questionnaire détaillé sur tous leurs biens ainsi que ceux de leurs famille et belle-famille.
Certains s’étant montrés réticents à remplir ces formulaires, il annonçait en plein conseil des ministres qu’il avait pris la décision de faire une enquête sur tous les biens des hauts fonctionnaires en commençant par les responsables de la défense nationale. Un chef d’État ami l’avait informé des menaces qui pesaient sur sa vie et des moyens utilisés pour déstabiliser son régime, résumés par la phase suivante exprimée dans une officine étrangère : “Pour renverser ce régime, il faut déstabiliser l’ANP et pour déstabiliser l’ANP, il faut corrompre ses principaux cadres et créer la suspicion entre eux, provoquant ainsi des purges. S’attaquer aux membres du conseil de la révolution et du gouvernement revient à donner des coups d’épée dans l’eau, ceux-ci ne représentant pas grand-chose dans le rapport des forces qui détiennent réellement le pouvoir.”

Boumediene était donc parti en guerre contre la corruption. A-t-il obtenu des résultats ?
La crise du Sahara occidental, l’élaboration de la charte nationale et de la constitution ainsi que leur adoption au suffrage universel ont ralenti le processus de lutte contre la corruption qui devait s’achever par le congrès du FLN, prévu au plus tard, le 19 juin 1977 où devaient être prises d’importantes décisions.
Cette tâche était d’autant plus ardue qu’à côté des cas bien réels d’enrichissement illicite, il y avait des manipulations aussi bien d’officines étrangères que des services de sécurité de notre pays, associés, de ce fait, dans une “bleuite”, version indépendance.

Peut-on vous demander de nous citer quelques exemples concrets qui rendaient compte de cette situation ?
Des exemples ? Oui, il y en avait. Il y avait, entre autres, celui d’un directeur d’une banque d’Alger qui a été reçu à la présidence. Il était porteur d’informations relatives à des pressions qu’il subissait de la part de fonctionnaires de haut rang pour qu’il fasse des opérations bancaires au profit d’un industriel. Ces opérations étaient contraires, évidemment, à la réglementation en vigueur. Ces informations ont été confirmées, quelque temps après, par des sources étrangères qui ont révélé, pour la même occasion, une autre affaire impliquant presque les mêmes protagonistes. Ces deux affaires
ont connu des rebondissements qui ont pris une tournure d’affaires d’État, avec notamment l’intervention des autorités françaises et britanniques.  Après les changements intervenus à la suite des événements de 1988, des informations judiciaires ont été initiées par le parquet de Sidi M’hamed et la justice militaire.
Ces enquêtes ont permis  de reconstituer presque tous les tenants et les aboutissants de ces affaires et donnent une idée du fonctionnement de nos institutions durant la “décennie noire”.
Mais revenons en arrière et reprenons le cours des événements. La maladie puis la mort de Boumediene changeaient complètement les données sur la question de la corruption.
La période 1979-1980 a été principalement consacrée à consolider la position de Chadli, c’est-à-dire, en fait, celle des gens qui gravitaient autour de lui, tout en sapant le crédit de Merbah, le nouveau secrétaire général de la défense nationale.

Mais pourquoi Merbah ?
Ce dernier avait joué un rôle important dans la désignation de Chadli à la présidence, principalement par des manipulations de grandes envergures, visant à contrecarrer les desseins des candidats potentiels à la succession de Boumediene.  Des officiers supérieurs proches de Chadli ont avisé certaines personnalités touchées par les enquêtes ordonnées par Boumediene que le nouveau Président magnanime avait décidé de détruire les dossiers les concernant, ajoutant que Merbah avait fait de l’excès de zèle à leur encontre. C’est à cette période que circulaient des rumeurs relatives à des camps spéciaux que leur aurait réservés Boumediene s’il était resté vivant.
C’est ainsi qu’a été institutionnnalisée la corruption.

Revenons, si vous le permettez, à ces affaires concrètes de corruption dont vous avez été témoin…
Voici quelques détails sur une des affaires qui ont éclaboussé la présidence et que je ne considère pas comme un secret, du moment que des étrangers en sont au courant et j’estime, par conséquent, de mon devoir d’en informer l’opinion publique. Vers la fin de l’année 1983, Kaddour Lahouel, wali de Tipasa et gendre de Chadli, loue un appartement appartenant à ce dernier à un Français, Trojani Daniel. À cette occasion, ils discutaient de leur collaboration au sujet de marchés à réaliser ensemble. Ces tractations ont eu lieu en présence d’un haut fonctionnaire de la présidence et dans sa villa.
En avril 1984 : arrestation de Trojani Daniel par la Sécurité militaire pour espionnage. Il est relâché parce que sa femme menaçait de faire certaines révélations et d’envoyer aux journaux la copie d’une facture d’électricité au nom de Chadli Bendjedid.
En réalité, aucune preuve n’existait pour inculper Trojani, il s’agissait d’un contentieux au sujet de commissions sur des marchés. Trojani réoccupe l’appartement de Chadli dont il avait payé dix mois de loyer d’avance, en francs français. Il lui est permis de reprendre ses activités sous réserve qu’il communique le nom de ses associés algériens.

Mais qui était Daniel Trojani et que faisait-il à Alger ?
Trojani est le fils d’un banquier de Mostaganem du temps de la colonisation qui avait connu les Bourokba, belle-famille du président Chadli. Fait significatif, un responsable de la Sécurité militaire d’une direction du ministère de la défense nationale signale que, dans son coffre, il avait découvert un rapport sur Trojani, daté de 1979, qui n’avait pas été transmis à son destinataire. L’instruction de la justice militaire a prouvé qu’un autre rapport à ce sujet répondant à un ordre du jour du ministère de la Défense (le président Chadli) à tous les éléments de l’ANP  n’avait pas été transmis au secrétaire général de la Défense nationale.
Ni le président Chadli ni le secrétaire général du MDN n’ont été informés de la découverte du rapport sur Trojani.
Alors que Trojani se trouvait chez lui en France, il reçut la visite du fonctionnaire de la présidence cité plus haut qui lui signifia verbalement que le territoire algérien lui était interdit. En 1986, Tifaoui Chérif, président de la Fédération algérienne de karaté, en mission officielle à la tête d’une délégation en partance pour Bagdad, est interpellé à Paris, à l’aéroport, par la police française et empêché de continuer sa mission, contrairement aux usages diplomatiques.
L’entraîneur national de cette discipline, Adoul Amara, est lui aussi interpellé à l’aéroport de Londres, alors qu’il était aussi en mission officielle.
Il est à remarquer que tous ces faits n’ont été cités dans aucun média étranger ou algérien, malgré les protestations officielles de ces personnes qui, pour leur malheur, connaissaient Trojani et ses relations avec Lahouel et le fonctionnaire de la présidence. Le secrétaire d’état français à la sécurité, Robert Pandraud, s’est déplacé à Alger sous prétexte de préparer la visite officielle de son Premier ministre, M. Chirac. En principe, ce n’est pas à lui que revient la mission de préparer une telle visite. Mais en réalité, il était venu pour expliquer à nos autorités que leurs services avaient reçu des informations sur un complot lié à l’interpellation de Tifaoui. Cette affaire a connu d’autres rebondissements.

Il est tout de même bizarre que le président Chadli n’ait pas jugé utile d’intervenir alors que son nom était mêlé à l’affaire, n’est-ce pas ?
Ce n’est qu’en 1991 que le président Chadli a été informé de l’histoire de son appartement. Il a pris alors la décision de mettre fin aux fonctions de Lahouel et du haut fonctionnaire de la présidence.
Les tenants et les aboutissants de cette affaire ont été reconstitués après le départ de Chadli.
Ils montrent, sans aucune ambiguïté, l’existence de forces occultes capables de rompre la chaîne de commandement de l’ANP, d’instrumentaliser la justice et ayant des ramifications à l'étranger. Ici il s’agit de l’autorité suprême du pays qui a subi un préjudice. Cela donne un aperçu de ce qui a pu arriver à d’autres personnes. Je prévois de publier un livre à cet effet intitulé Les années noires du ministère de la Défense nationale Ces dernières années, le gouvernement français a demandé à nos autorités de ne plus recevoir Yves Bonnet, ancien directeur de la DST, bien introduit dans les milieux d’affaires algériens et qui serait impliqué depuis les années 1980 dans des affaires douteuses en relation avec des milieux incrustés dans le système algérien.

Mais peut-on, pour autant, parler d’une organisation qui mériterait le nom de mafia politico-financière ?
J’y arrive. Belkheir, dans le livre octobre, ils parlent, déclare que, du fait de l’absence de règles précises, la corruption a pris des proportions considérables à la faveur du développement du volume des échanges. Il ajoute plus loin : “Ce sont, malheureusement, les gens qui s’opposent à la corruption qui font l’objet d’intimidations, de calomnies et de pressions de toutes sortes pour les dissuader.” Dans El-Moudjahid (21 octobre 1990), Abdelhamid Brahimi déclare : “Le chef du gouvernement (Hamrouche) lui-même a reconnu, le 1er mars 1990, lors du comité central, en présence de journalistes, que les dossiers sur la corruption existent bel et bien, mais qu’il n’en déterrerait aucun. Dieu pardonne les mauvaises actions du passé”, a-t-il dit.
Si tous ces exemples ne suffisent pas à prouver l’existence de la mafia politico-financière alors reprenons l’affaire de l’assassinat du président Boudiaf pour examiner cette piste. Nezzar estime que l’arrivée de Chadli a totalement renversé la hiérarchie des valeurs qui existaient au temps de Boumediene… C’est comme cela que des gens se sont retrouvés au pouvoir, qui ministre, qui Premier ministre… Ça ne s’est jamais vu dans le monde. Ceci dénotait une certaine forme de clientélisme, quand on sait que beaucoup de désignations se faisaient à partir de la zaouïa de Mostaganem (voir Octobre, ils parlent, édité par Le Matin).
Cela participait de la volonté de conserver le pouvoir, car déléguer des personnes compétentes revenait à se remettre en cause. Il faut préciser une chose ici : à la gouvernance centralisée de Boumediene a succédé celle décentralisée de Chadli sans aucun contrôle : par conséquent, il y avait plusieurs zaouïas qui décidaient et pas seulement celle de Mostaganem. Tout ceci démontre comment l’incompétence a été institutionnalisée. Elle a été le facteur décisif dans l’assassinat de Boudiaf, comme je l’ai démontré dans notre précédent entretien (Liberté du 24 juillet 2003).

L’incompétence ou la corruption ?
L’une a engendré l’autre et c’est pour cela que le président Boudiaf n’avait pas seulement déclaré la guerre aux terroristes mais aussi aux corrompus du régime. Le combat contre le terrorisme était pour lui indissociable du combat mené contre la corruption qui gangrenait l’État.
Au début des années 1990, Jean Ziegler, député suisse et ami de longue date de l’Algérie, a déclaré que notre pays n’aura pas besoin de rééchelonner sa dette si notre gouvernement engage la procédure pour récupérer les milliards de dollars détournés qui se trouvaient dans les banques étrangères, à l’instar de ce qu’avaient fait les Philippines contre Marcos.
Il confiait plus tard que Boudiaf voulait le faire et l’aurait fait. C’est certainement pour cela que Mme Boudiaf a déclaré (livre de Ridouh) : “C’est la mafia politico-financière qui contrôle certains cercles du pouvoir qui l’a tué.” Il y a un peu plus de deux ans, la famille Boudiaf affirmait qu’il n’a pas été tué dans le dos mais touché par des balles dans la poitrine et qu’aucune étude balistique n’a été menée.
Le professeur Ridouh fait un parallèle entre la commission Warren et la commission Bouchaïb et trouve de nombreuses similitudes. Je suis du même avis que lui, mais avec des conclusions diamétralement opposées : plus personne aujourd’hui, aux États-Unis, ne croit au rapport Warren depuis que la commission d’enquête dirigée par le sénateur Edwards pour faire “toute la lumière” sur les activités occultes du FBI et de la CIA a révélé des faits profondément troublants (livre Hoover de jean Michel Charlier et Pierre Demaret), entre autres des rétentions d’informations, destructions de pièces à conviction et mensonges à la commission Warren par le FBI. Il y a plus sensationnel encore : une sous-commission du Sénat, dirigée par les sénateurs Richard Schweiker et Gery Har, a découvert la preuve quasi formelle que oswald était un agent du FBI qui aurait opéré comme provocateur et comme mouchard. Les auteurs du livre concluent : une chose en tout cas est hors de doute, aujourd'hui trois balles au moins et probablement quatre (balle à fragmentation, impossible à reconstituer à l’expertise) ont frappé John Kennedy et son assassinat n’a pas été l’acte d’un exalté solitaire mais bien une exécution minutieusement planifiée, préparée de longue date, puis accomplie méthodiquement par plusieurs professionnels, dont deux tiraient de face.
Hoover (chef du FBI), c’est certain, le savait et connaissait les vrais coupables : les instigateurs de l’attentat (page 333). La commission Bouchaïb pouvait-elle faire plus que la commission Warren ? L’anarchie et l’incompétence qui régnaient à cette époque nous obligent à n’écarter aucune piste. La commission Bouchaïb a eu le mérite de révéler une petite partie émergée de l’iceberg. Sous un océan de silence, se tapit la vérité...

S C.