Scroll To Top
FLASH
  • L'intégralité du contenu (articles) de la version papier de "Liberté" est disponible sur le site le jour même de l'édition, à partir de midi (GMT+1)
  • Pour toute information (ou demande) concernant la version papier de "Liberté" écrire à : info@liberte-algerie.com
  • Pour toute information (ou demande) concernant la version digitale de "Liberté" écrire à: redactiondigitale@liberte-algerie.com

A LA UNE / Entretien

Moussa Imarazène, enseignant de langue amazighe à l’université de Tizi Ouzou, à “Liberté”

“Tamazight est loin d’échapper à la menace d’extinction”

© D.R.

Moussa Imarazène, enseignant de langue amazighe à l’université Mouloud-Mammeri de Tizi Ouzou, évoque dans cet entretien la situation de l’enseignement de cette langue, ses obstacles, mais garde, néanmoins, l’optimisme d’un avenir meilleur pour cette langue.

Liberté : Vous êtes enseignant au DLCA de Tizi Ouzou, comment évaluez-vous l’enseignement de tamazight ?
Le Dr Imarazène : Il faut, avant tout, se féliciter des avancées considérables obtenues pour tamazight, langue, culture et lutte identitaire et linguistique qui a traversé plusieurs décennies sans s’affaiblir. Pour l’enseignement de tamazight en Algérie, après une phase initiale qui avait duré des années, notamment dans la clandestinité, a commencé dans le supérieur avec le lancement de la formation en première postgraduation (magistère) à l’université de Tizi Ouzou en 1990. Les étudiants concernés étaient venus de différents horizons et avaient fait différentes licences de langues et autres. Une fois diplômés, ceux-ci devaient assurer la formation des licenciés qui, à leur tour, devaient lancer et assurer l’enseignement de la langue amazighe dans le secteur de l’éducation nationale. Les choses se sont accélérées avec la grève du cartable de 1994-1995 qui avait fait que cet enseignement a été lancé précocement, à partir de la rentrée de septembre 1995, en s’appuyant sur des enseignants qui n’étaient pas diplômés en tamazight mais qui avaient, pour beaucoup d’entre eux, une assez longue expérience pédagogique leur permettant de réussir la gestion de leur classe.
Ce n’est qu’en 2011, que l’université a commencé à renforcer cet enseignement avec des diplômés (licenciés) en langue et culture amazighes dont le nombre se compte en milliers, aujourd’hui, avec les cinq institutions (Tizi Ouzou, Béjaïa, Bouira, Alger et Batna) qui en assurent la formation.

Cet enseignement fait face à plusieurs obstacles, notamment le caractère facultatif qui freine sa généralisation et sa promotion…
L’enseignement de la langue amazighe a traversé beaucoup d’obstacles et en connaît encore d’autres. Il y avait ceux qui étaient en relation directe avec la langue elle-même : une langue ancrée dans l’oralité sans traditions écrites malgré l’existence de sa propre écriture qui était, sinon l’une, la première écriture alphabétique connue par l’homme, une langue à “normer” et à standardiser sur différents plans car atomisée par le fait de l’histoire qui lui avait été imposée… Je citerai aussi les manques liés au personnel chargé de sa promotion et de son enseignement (enseignants et inspecteurs)… d’autres problèmes subsistent encore, en particulier sa généralisation et sa régularité, son caractère facultatif et son coefficient.
De nos jours, certains soucis font déjà partie de l’histoire et d’autres demeurent encore. Lorsqu’on parle d’un enseignement de tamazight assuré dans plusieurs régions, nous savons tous que c’est faux car, malgré le nombre d’enseignants qui sort régulièrement des universités et qui ne cesse de grossir, cela reste insuffisant pour couvrir toutes les régions.
Je pense qu’il faudra, d’abord, imposer une généralisation progressive dans les régions amazighophones jusqu’à atteindre une satisfaction complète dans tous les établissements de l’éducation nationale. Par la suite, viendront les autres régions.
Tous les apprenants du même établissement devraient être concernés quelle que soit leur langue maternelle mais avec des cours de soutien et une pédagogie et un programme adéquats à ceux ne parlant pas la langue car on ne dispose, aujourd’hui que d’un seul manuel et d’une seule classe, c’est-à-dire d’un même contenu et d’un même enseignement pour tous les apprenants du même niveau. Le caractère obligatoire de cet enseignement doit être de mise partout où il est régulier à partir du primaire et dans les trois cycles de l’enseignement. Les apprenants n’ont pas à choisir de suivre cet enseignement ou non, il doit être imposé à tous comme toutes les autres matières. Mieux encore, il faut passer, à un autre stade, à l’enseignement de certaines matières, comme les mathématiques, l’histoire et la géographie en tamazight, du moins pour les premières années de l’enseignement (au primaire) pour éviter aux enfants plus de chocs psychologiques en plus de celui de se retrouver dans un milieu nouveau avec de nouvelles règles comportementales, linguistiques et langagières. Enfin, pour une meilleure attraction des apprenants pour cette langue et son enseignement, elle devrait bénéficier d’un coefficient important servant à la valoriser et à valoriser les bons résultats de ses apprenants.   

Tamazight est depuis deux ans langue officielle, mais, hormis la reconnaissance de Yennayer comme journée chômée et payée, il n’y a pas eu d’autres décisions allant dans le sens de sa promotion...
Il faut toujours garder son optimisme pour un avenir meilleur. Certes, les avancées sont lentes mais elles restent, tout de même, considérables et de grande importance pour la langue amazighe et pour la reconnaissance de la diversité de l’identité nationale. La reconnaissance de tamazight comme langue officielle en 2016 vient après sa reconnaissance en 2002 comme langue nationale. Elles ont toutes les deux des reconnaissances symboliques tant que l’académie de la langue amazighe n’est pas encore mise en place et n’est pas fonctionnelle aux côtés du Centre national de la langue et de la culture amazighes qui vient d’ouvrir ses portes à Béjaïa. C’est une fois que ces deux institutions seront fonctionnelles que le travail de fond devra s’intensifier mais sans précipitation pour autant.
Cela devra être un travail scientifique et académique, bien ancré dans les différents recoins de l’amazighité et des variétés amazighes. Il ne faudra pas s’affoler vers un usage officiel d’une langue qui sera mal construite et mal gérée. L’usage officiel doit intervenir, progressivement, tout en se faisant appuyer par l’école et les médias qui restent les apports les plus importants pour l’extension ou l’extinction d’une langue. Cette langue officielle ne doit pas être éloignée ou en contradiction avec la langue déjà en usage chez les locuteurs, mais, au contraire, une langue qui repose sur les mêmes bases phonotactiques, phonologiques, morphologiques et syntaxiques que la langue du quotidien.
La différence ne devrait pas dépasser le cadre lexical, dans certaines situations, en particulier les domaines de spécialisation. Le plus important dans Yennayer c’est sa reconnaissance en tant que Fête nationale, premier jour de l’an amazigh. C’est une reconnaissance fortement symbolique et d’une grande valeur pour notre identité algérienne et nord-africaine.

Que préconisez-vous en tant qu’enseignant pour que tamazight retrouve la place qui est la sienne au sein de l’école algérienne ?   
Je veux souligner qu’à l’exception du texte de la dépêche, ce qui circule sur les réseaux sociaux comme étant mes dires ne le sont pas car quoi qu’on puisse être optimiste, il faut rester réaliste aussi, étant donné que tamazight est loin de sortir de cette menace d’extinction qui la guette comme toute les langues de moindre diffusion, les langues diminuées et dominées et toutes les langues qui ne sont pas suffisamment portées par leur peuple. Je reprends P. Bourdieu qui disait que la langue ne vaut que par ce que valent ses locuteurs, et pour le moment… En outre, il n’y a pas qu’en Algérie que tamazight existe. Les Marocains sont très avancés dans l’usage de tachelhit comme langue de référence dans l’enseignement. Donc, mes propos ne concernent que le territoire de la langue amazighe en Algérie.
Pour que cette langue puisse connaître un avenir meilleur, il faut la revivifier et lui donner les moyens de s’épanouir sur les plans régional et national. On dit que c’est la variété qui finira par produire suffisamment et ce n’est que dans quelques années, qu’elle devra s’imposer comme langue de référence.  Il y a déjà une variété qui a été largement étudiée et enseignée à différents niveaux. Ses locuteurs l’ont prise en charge dans leurs productions littéraires, artistiques et scientifiques. Il faut juste compléter sa standardisation et son aménagement lexical en s’appuyant sur d’autres variétés pour qu’elle puisse devenir la langue de référence, mais sans négliger cette diversité de la langue qui est d’une grande valeur pour la langue amazighe, du moins au niveau des recherches diachroniques car c’est la seule référence dont dispose cette langue étant donné que les traces écrites ne sont pas disponibles. Qu’est ce que la langue arabe (al âarabia al fusha) ? C’était le dialecte de la tribu de Quraich qui a fini par s’imposer à l’aide du Coran et de la religion. Qu’est-ce que la langue française que nous apprenons à l’école aujourd’hui ? Ce n’était qu’une variété des langues de France, le parler de Paris qui avait été imposé par le roi. Cela ne devrait-il pas se réaliser en Algérie ? C’est une issue qui pourra faire éviter de redoubler plusieurs fois d’efforts, de temps et de moyens pour créer plusieurs langues amazighes régionales officielles.


Publier votre réaction

Nos articles sont ouverts aux commentaires. Chaque abonné peut y participer dans tous nos contenus et dans l'espace réservé. Nous précisons à nos lecteurs que nous modérons les commentaires pour éviter certains abus et dérives et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à notre charte d'utilisation.

RÉAGIR AVEC MON COMPTE

Identifiant
Mot de passe
Mot de passe oublié ? VALIDER