Scroll To Top
FLASH
  • L'intégralité du contenu (articles) de la version papier de "Liberté" est disponible sur le site le jour même de l'édition, à partir de midi (GMT+1)
  • Pour toute information (ou demande) concernant la version papier de "Liberté" écrire à : info@liberte-algerie.com
  • Pour toute information (ou demande) concernant la version digitale de "Liberté" écrire à: redactiondigitale@liberte-algerie.com

A la une / Entretien

Djamil Benrabah à Liberté

“Tout le monde fait preuve d’amnésie”

Membre fondateur et animateur d’associations des familles de victimes  du terrorisme, Djamil Benrabah a été victime d’un attentat en février 1995 et témoin de l’assassinat  de son épouse, qui était magistrat. L’ancien élève de l’ENA a lutté aux côtés des patriotes pour combattre l’hydre islamiste. Il a également réalisé en 2001 un film, traitant du drame algérien, qui a obtenu le second prix au Festival des télévisions arabes du Caire.

Liberté : Le projet d’amnistie proposé par le président de la République suscite beaucoup de réticence chez vous. En quoi cela vous dérange-t-il ?
Djamil Benrabah : À mon avis, ce projet est initié et élaboré par des gens, dont on ne connaît pas les véritables intentions. Que cherche-t-on au juste à travers ce projet d’amnistie ? Veut-on réinstaurer la paix ? Veut-on amnistier un pouvoir ou des régimes qui se sont succédé depuis l’indépendance ? S’agissant du rétablissement de la paix, je pense que le terrorisme islamiste a été totalement vaincu et discrédité sur le plan international. Les forces de sécurité, l’armée en particulier, les patriotes et tous ceux qui ont lutté contre ce fléau l’ont complètement déstabilisé. Sur ce plan-là, le problème ne se pose donc pas. En revanche, je pense, et cela reste mon opinion, que ce projet est motivé par autre chose. Le pouvoir en place veut, peut-être, passer l’éponge sur des fautes ou crimes commis par les différents régimes.

L’Algérie se trouve face à de nombreux défis. L’amnistie ne pourrait-elle pas aider les enfants d’un même pays à se réconcilier ?
La vraie question est de savoir quelles sont les raisons qui ont poussé les Algériens, un jour ou l’autre, à devenir des ennemis et à s’entretuer. Je pense qu’il n’y avait aucune raison valable. Parler de réconciliation, c’est se demander quels sont les points sur lesquels on pourrait se réconcilier.
Or, je n’en vois pas, puisque les Algériens sont des musulmans, l’Algérie appartient à tous les Algériens et il n’y a pas de problème de territoire. Mais, il y a un problème d’intérêts : il y a des gens qui ont intérêt à ce que l’Algérie soit en crise. Cela me fait dire que la crise a été provoquée par le système, qui n’arrivait pas à gouverner une Algérie, où la population devenait de plus en plus exigeante, revendiquait la liberté, la justice et l’égalité. Rappelez-vous octobre 88. C’était une Algérie qui réclamait la liberté de presse, la liberté d’expression, l’égalité, l’accès à des emplois, etc.
Ce sont malheureusement les intégristes islamistes qui avaient une meilleure audience auprès du peuple. C’était le FIS à l’époque. C’était les islamistes radicaux. Les dirigeants de ce parti ont fait preuve d’une flagrante cécité politique en recourant à la violence. Maintenant que vous me parlez de réconciliation, je ne pense pas que celle-ci soit à l’ordre du jour…

Quel regard portez-vous sur le drame national qui a endeuillé le pays ?
Ma première impression est que tout le monde fait preuve d’une certaine amnésie. On parle beaucoup sur la période de la guerre de Libération nationale, qui a duré sept années, où le colonialisme a été vaincu… on ne parle pas de la dernière décennie, la plus dévastatrice que l’Algérie ait connue. On oublie qu’il y a eu plus de 150 000 Algériens innocents, massacrés par le terrorisme islamiste.
On oublie qu’il y a eu plus de 25 milliards de dollars de dégâts. On ne parle pas des 500 000 enfants traumatisés et des 270 000 orphelins, qui ont perdu leur père, parfois leur père et leur mère. Ni des 6 000 femmes violées et traumatisées ni des familles entières qui ont été déplacées, abandonnant leurs biens, leur maison, leur village…
On oublie tout cela ! Pourtant, ce drame restera dans la mémoire collective pour longtemps. Il faudrait qu’on se souvienne de ce drame parce qu’un grand mal a été causé à l’Algérie. Il faudrait que les responsables soient identifiés.

Avez-vous une idée précise des responsables de la tragédie ?
Je ne peux pas vous dire clairement qui sont les responsables. Mais, il devient urgent de s’acheminer vers une recherche de la vérité et de la justice. On sait que le terrorisme islamiste est l’exécutant, on sait que ce sont des islamistes qui ont massacré, égorgé et saccagé, mais, qui a encouragé, directement ou indirectement, ces monstres à passer à l’action et à commettre ces crimes ?
Les victimes du terrorisme ont la réponse à cette interrogation. On savait que le projet du FIS était d’instaurer un État islamique, en appliquant la charia’. On savait qu’un État théocratique est l’opposé d’un État démocratique. On savait qu’une fois arrivé au pouvoir, le FIS passerait à l’action et exécuterait tous les démocrates, comme cela s’est produit en Iran et ailleurs. Le FIS avait des listes en sa possession…
Alors, pourquoi le FIS a été agréé ? Comment est-il arrivé à s’organiser, à avoir des tentacules un peu partout en Algérie, même dans les petits douars reculés ? Comment a-t-il pu ramasser une fortune colossale, à travers des collectes, des associations qu’il avait créées, pour soi-disant construire des mosquées ? Plus tard, après la dissolution du FIS, comment a-t-il pu s’armer ?
Les armes ont bien été achetées de l’étranger, elles sont bien passées par nos frontières ! J’aimerais savoir ce qui s’est passé et pourquoi cela s’est fait. J’aimerais comprendre comment des populations, résidant près d’Alger, à Bentalha, Raïs et Chebli, ont pu se faire massacrer ? Ceux qui détenaient le pouvoir à l’époque doivent nous dire la vérité. Si c’est un problème d’incompétence, qu’on nous le dise. S’il y a eu des complicités, qu’ils identifient les complices. J’aimerais connaître la vérité…

Et qu’avez-vous à dire sur les terroristes ?
Les terroristes sont des gens qui ont commis des crimes. Ils sont donc responsables de leurs actes et doivent être jugés pour ces actes. S’ils ont tué, ils devront faire l’objet de sanctions pénales, conformément aux lois de la République algérienne.

Des observateurs pensent que l’amnistie vise à faire taire, surtout les familles de disparus. Partagez-vous cet avis ?
Les familles des disparus ont le droit de réclamer et de revendiquer la vérité. Les avocats parlent de 12 000 disparus, dont une partie a été enlevée par les terroristes. Leurs parents réclament justice et exigent la vérité. Je classe les disparus en deux catégories distinctes. Dans la première catégorie, il y a, d’une part, des gens qui ont fait leur choix et rejoint le maquis, qui sont certainement encore au maquis ou morts au maquis. Et, d’autre part, des personnes qui ont été enlevées par des éléments des services de sécurité et exécutées par eux. Dans la seconde catégorie de disparus, il y a les gens enlevés par les terroristes, qui font partie des victimes du terrorisme. Sur la question des disparus, seul le pouvoir devrait connaître la vérité : il devrait savoir quels sont ceux qui ont été enlevés par les agents des services de sécurité et ceux qui ont rejoint le maquis. Veut-on vraiment faire taire les familles de disparus ? Cela est impossible, car on ne peut pas empêcher une mère de demander la vérité sur la disparition de son fils, car elle attend toujours qu’il lui revienne.

Comme vous le savez, la décision d’amnistier ne sera prise qu’une fois les résultats du référendum connus…
Je récuse personnellement le référendum. Il ne devrait pas avoir lieu, ni concerner cette amnistie ou ce pardon. Soyons réalistes : dans le référendum, on veut faire participer, faire adhérer tous les Algériens, pour camoufler et faire taire la voix des victimes du terrorisme et celle des familles de disparus, qui demandent la vérité et la justice. On voudrait passer l’éponge sur les crimes des responsables du drame que nous avons subi. Tout cela est inadmissible ! Le peuple algérien ne devrait pas accepter cette truanderie.

On a du mal à comprendre la passivité des Algériens, notamment des familles de victimes du terrorisme. Avez-vous une explication à cela ?
La seule explication que je puisse donner au silence des familles des victimes, qui est un silence éphémère, est la suivante : les familles des victimes sont traumatisées, elles sont encore sous le choc et sont hypnotisées par ce drame. C’est quelque chose d’inimaginable ! Pouvez-vous imaginer par exemple, un enfant, devenu, peut-être, adulte aujourd’hui, qui a assisté au massacre de toute sa famille, de sa mère, de son père, de ses frères et sœurs ? Un enfant qui avait vu des choses horribles… qui veut oublier. Le risque est beaucoup plus grave, parce qu’une fois réveillé, cette personne sera animée par une volonté de vengeance, lorsqu’elle ne trouvera pas de justice.

Si on ne règle pas le problème aujourd’hui, on prépare des bombes à retardement pour l’avenir…
Absolument ! C’est dans la logique des choses. C’est scientifiquement prouvé que si on n’entame pas tout de suite une thérapie collective, qui prendra du temps, qui passe nécessairement par la vérité et la justice, on aboutira tôt ou tard à une crise beaucoup plus grave, à une guerre civile plus dévastatrice que celle que nous venons de vivre.

Avez-vous une idée de la thérapie sud-africaine ? Si c’est oui, pourriez-vous nous parler un peu de la démarche adoptée par ce pays, pour venir à bout du cycle de violence ?
Oui, j’ai beaucoup lu sur l’expérience sud-africaine. Ce pays n’a pas initié un projet d’amnistie. Je pense que les dirigeants sud-africains ont été très intelligents, en instaurant une démarche de pardon et de réconciliation, basée sur la vérité et la justice. Concrètement, le coupable vient devant la victime, il avoue son crime et demande pardon. La liberté est donnée à la victime de pardonner ou de ne pas pardonner. Les chiffres officiels montrent que dans 99% des cas, la victime pardonne, lorsqu’elle sait la vérité. En Algérie, les choses seraient plus faciles, parce que nous sommes un peuple qui pardonne. L’Algérien pardonne, à condition que la décision vienne de lui. Si le pouvoir pardonne aux criminels, à la place des victimes, et impose, par le référendum qui sera truqué en fin de compte, les familles des victimes ne pardonneront jamais !

Pourquoi les familles de victimes du terrorisme recherchent-elles toujours la reconnaissance de leur statut en tant que tel ?
Les victimes, des policiers, des militaires, des patriotes, des populations isolées ont résisté au terrorisme, lutté contre ce phénomène et accepté de rester à leur poste. Elles sont mortes pour le peuple algérien et pour l’Algérie. Sans elles, l’Algérie ne serait pas debout. On demande donc à ce que l’État reconnaisse la qualité de victime, la qualité de martyr à ceux qui sont décédés, la qualité de handicapé et de blessé pour les invalides, la qualité de victime ayant perdu des biens… On demande à ce que l’État indemnise les victimes, matériellement et moralement.

Comment se fait-il qu’un pays comme l’Algérie, engagé dans la lutte antiterroriste et soutenu à l’échelle mondiale dans ce combat, a du mal à clore le dossier de la décennie passée ?
Je pense que le pouvoir actuel a un complexe vis-à-vis de ce qui s’est passé ces dernières années. La preuve, on ne parle plus de terrorisme, des attentats à la bombe, des massacres quotidiens. On ne fait plus référence aux actes terroristes… Le pouvoir essaie d’oublier et de faire oublier cette période douloureuse. Il essaie de montrer une autre image, disons plus agréable. Il pense que montrer que l’Algérie a subi le terrorisme le plus féroce, pendant une dizaine d’années, ternirait l’image de marque du pays. Pourtant, l’Algérie est citée maintenant comme exemple de lutte contre le terrorisme. Le peuple algérien devrait être un exemple de lutte contre le terrorisme. Nous avons lutté contre le terrorisme, alors que nous étions soumis à des pressions internationales, exercées par des organisations, des Américains, des Français, des Anglais, la communauté européenne… et maintenant, nous sommes réhabilités. Mais, le pouvoir actuel ne veut pas mettre en valeur cet acquis. Pourquoi ? Il a peut-être peur, il a peut-être des choses à se reprocher.

H. A.