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A la une / Entretien

Entretien

“Un État moderne et démocratique est le garant du libre exercice du culte”

Ghaleb Bencheikh préside la Conférence mondiale des religions pour la paix, ce qui l'amène à de nombreuses interventions en France et à l'étranger. Orateur s'exprimant avec beaucoup d'aisance, Ghaleb Bencheikh propage et vulgarise à sa manière les thèses et les idées fortes de l’islam et s’en prend aux fondamentalistes ainsi qu’aux régimes arabes qui ont vidé la religion de son contenu essentiel. Dans cet entretien, il pointe du doigt le recul de la puissance publique face à l’avancée de l’extrémisme, porteur de régressions multiples.

Liberté : Est-ce en raison de l’éternel “retour à Médine” qu’en terre d’Islam, on semble aborder avec difficulté les enjeux de la modernité ?
Ghaleb Bencheikh :
Il est vrai qu’on ne peut pas aborder l’avenir et l’évolution du temps en étant rivés indéfiniment sur le passé. Mais je ne pense pas qu’on apprécie avec difficulté les enjeux de la modernité à cause de l’éternel “retour à Médine”. Cette nostalgie a toujours existé, et même très tôt, dans l’histoire de l’islam. Mais elle n’a pas obéré la pensée libre ni oblitéré l’engouement et la frénésie pour les sagesses des autres peuples et nations. Elle n’a pas empêché, non plus, la fondation de grands empires. Les Ottomans, les Safavides et les Moghols pour ne citer que ces trois dynasties au gré de notre contemplation de la tapisserie des siècles sur la fresque historique, étaient modernes pour leur époque. Ils ont donné naissance à une civilisation impériale à l’architecture palatiale. Leurs belles demeures défient l’éternité… lorsque Souleymane le magnifique produisit un droit de type séculier – c’est pour cela qu’on l’appelait le “législateur”, al qanûni - il était moderne. Personne en son temps ne s’embarrassait d’une quelconque charia désuète et inadaptée.
C’est à cause d’un faisceau de facteurs convergents, que nous passerons en revue une autre fois, que les Arabo-musulmans ont connu la stagnation, puis la décadence et enfin la régression tragique. Pour reprendre la juste parole de Malek Bennabi, la “colonisabilité” les a caractérisés et sont devenus colonisables. Et on n’avait pas trouvé mieux que de ressasser le fameux retour à Médine, comme une panacée. Si au moins la volonté de se conformer à la pratique des pieux Anciens, c’est la définition même du salafisme, s’était cantonnée à leur éthique et à leur probité magnifiées comme irréprochables. Non, on s’était englué à reproduire un mode vie éculé et une conception du monde fossilisée dans le temps et dans l’espace – la Médine du VIIe siècle. Cette sclérose en place est marquée par les épiphénomènes tels que les kamis, les barbes, les hijabs, jilbabs et autres niqabs…

Il n’y a donc aucune incompatibilité entre Islam et modernité. Qu’est-ce qui explique les réticences du monde arabo-musulman ?
Il n’y a aucune incompatibilité irréductible entre l’Islam et la modernité. Pour la simple raison que la modernité n’est pas uniquement le produit de cette période de l’histoire de l’Europe venant avec la Renaissance, elle-même succédant au Moyen-âge et à l’Antiquité. C’est un état d’esprit qui s’affranchit des carcans de l’archaïsme en se hissant aux exigences de son temps et en suivant son mode, au masculin - c’est même l’étymologie du mot modernité - et non pas courir après la mode, appelée toujours à changer. De tous temps, il y a eu querelle entre les Modernes et les Anciens y compris en contexte islamique. Lorsqu’al-Fârâbî (873-950), par exemple, dans sa Cité vertueuse, présente la conquête du bonheur et la quête du salut comme une entreprise proprement humaine réalisable sur terre sans attendre le secours du Ciel, il était éminemment moderne. Lorsqu’il préconisait qu’en cas de désaccord entre la foi et la raison c’est à la seconde de prendre le pas sur la première, il faisait preuve d’une hardiesse louable. De même, quand un peu plus deux siècles plus tard, Ibn Rushd[GB/D1] , l’Averroès des Latins (1126-1198), enseignait dans son Traité décisif que s’il devait y avoir une quelconque contradiction entre la démonstration philosophique et les données révélées dans leur sens obvie, ce serait à la révélation de céder le pas devant la philosophie, car la vérité ne contredit pas à la vérité mais l’accompagne et témoigne pour elle… et, il faut recourir à l’exégèse interprétative. Cette posture intellectuelle et l’audace qui la caractérisait étaient d’une grande modernité pour son époque. De nos jours, tout en ayant un regard vigilant et lucide sur la modernité, nous reconnaissons qu’elle est héritière des Lumières avec l’humanisme qui la sous-tend et l’esprit critique qui la guide avec une attention accrue à la formation du citoyen, à son éducation et à son bien-être. Elle consiste en un certain nombre de critères connus. Observés, au pied de la lettre et non trahis, ces critères ont assuré le développement, la stabilité et la prospérité des nations civilisées : démocratie, droits de l’homme, libertés fondamentales, autonomie du sujet, Etat de droit, indépendance de la justice, alternance au pouvoir, jeunesse et compétence des dirigeants, méritocratie, éthique du débat, culture du bien public, … Tant que les peuples arabes et musulmans ne se résolvent pas à intégrer, assimiler et faire leurs ces fondements de la modernité politique au-delà du verbiage creux et des slogans vides, ils ne sortiront pas de l’ornière. Tant que l’autocratie, la kleptocratie, la gérontocratie, la médiocrité érigée en vertu, la prévarication et la gabegie dépeignent les modes de gouvernement des peuples arabes et musulmans, ils ne pourront pas aspirer à un avenir meilleur.

Quel serait, selon vous, l’électrochoc qui pourrait aider le monde arabo-musulman à mieux appréhender la modernité et à accepter l’autocritique ?
Une crise ne se dénoue que lorsqu’elle atteint son paroxysme et nous y sommes, car je n’ose pas imaginer une dégradation pire que celle nous connaissons maintenant. Après les exactions des GIA en Algérie, de l’EIIL en Irak, des taliban en Afghanistan, des extrémistes d’Aqmi au Mali et de Boko Haram au Nigeria pour ne citer que ces groupes au comportement ignominieux qui ne cessent de tout bafouer, il est temps de s’ébrouer et de se réveiller.
C’est plus qu’un électrochoc, c’est un traumatisme terrible qui affecte l’umma. Vous vous rendez compte ! Des hommes pervertissent la révélation de Dieu et avilissent son enseignement de bonté et de miséricorde et on reste comme tétanisés devant cette tumeur maligne qui ronge la communauté des croyants dont on ne cesse de nous dire qu’elle est la meilleure société au monde ! Aussi sommes-nous fondés d’aller chercher et comprendre qu’est-ce qui justifie cette abomination qui s’abat au nom de la tradition religieuse islamique. Et nous réaliserons que l’architectonique de l’idéologie islamiste ne repose que sur des artefacts fallacieux qui ne résistent nullement à l’analyse critique. Alors dans le sillage des maîtres du soupçon que sont Marx, Nietzche et Freud, nous devons accomplir avec discernement un travail d’investigation dévastatrice des présupposés doctrinaux captieux des croyances et des opinions des islamistes. Justement, nous pourrons déplacer nos études des préoccupations d’authentification des textes et de leur filiation pour asseoir la croyance vers des problématiques beaucoup plus importantes en vue d’acquérir la connaissance.

Ces trente dernières années, c’est manifestement les islamistes, qui ont le monopole de la réflexion sur l’islam. Comment ils ont pu, selon vous, supplanter les musulmans modernistes ?
On a entendu davantage le discours islamiste dégénérant parfois en logorrhées insanes à cause de la démission des intellectuels musulmans. Toutefois, certains parmi eux, non sans grand courage, qui ont dû réprouver le répréhensible et condamner le condamnable, tout en promouvant une vision humaniste de la tradition religieuse islamique, n’ont pas trouvé suffisamment de tribunes médiatiques pour relayer leurs clameurs et leurs prises de position, occupées que sont ces tribunes par la focalisation sur le vil, le pervers, le négatif et le maladif. La doctrine islamiste se présente comme un contre-projet social et politique, à l’ère de la globalisation, à l’occidentalisation du monde, avec des slogans relevant plus du verbiage creux comme “l’islam est la solution” que de la réalité tangible. Depuis la première moitié du XIXe siècle jusqu’à nos jours, on préfère étouffer la parole, voire oublier l’œuvre, d’un Tahtaoui, d’un Abderraziq, d’un Abu Zeid ou d’un Arkoun et suivre les prétendus Savonarole des temps modernes. Ces derniers insistent dans leurs harangues sur le sort de ceux qui vont périr par le feu de l’enfer parce qu’ils ne suivent pas les commandements de Dieu dont ils sont seuls dépositaires de l’unique formulation et détenteurs de leur juste interprétation. Ils parlent plus de djinns, de tourments d’outre-tombe et de géhenne. Ce qui a pour effet de fragiliser les esprits et les rendre crédules, réceptifs à toutes les fadaises et les billevesées.
Les islamistes ont supplanté, comme vous dites, les vrais intellectuels musulmans par leurs logorrhées et leur vociférations tant par les haut-parleurs que par les canaux satellitaires. Du coup, une religiosité ambiante aliénante s’est emparée du peuple avec le concours passif des pouvoirs publics dont la légitimité est plus que douteuse, pour ne pas dire inexistante. Alors, la puissance publique cède de plus en plus aux sirènes fondamentalistes, car les islamistes ne cessent de pérorer sur l’islam est religion et Etat et que ceux qui ne “gouvernent” pas selon ce que Dieu a prescrit sont des mécréants. Au point où on en arrive à des décisions telles que l’appel à la prière est diffusé sur la télévision publique, mais que pour la capitale ! Qu’importe, il s’agit d’affirmer l’islamité de l’Etat et de gouverner selon le “désir” de Dieu. D’ailleurs, à ce sujet, le verbe arabe “yahkum” dans le discours coranique, signifie juger et arbitrer et non pas gouverner.
Malheureusement, c’est justement l’absence simultanée de séparation claire et de collusion affirmée entre la religion et l’Etat, dans les références scripturaires, qui laisse place à toutes les manipulations et à toutes les instrumentalisations. Non ! La religion n’a pas à s’immiscer dans la politique comme le religieux ne doit jamais être plié au politique. Le Coran n’a pas vocation à être confiné dans le rôle étriqué d’une Constitution pour le prétendu Etat islamique. Ce serait réduire son message universel qui doit se proposer aux hommes et non s’imposer dans les carcans réducteurs d’un système étatique contingent. D’ailleurs pourquoi voudrait-on que l’Etat ait besoin d’une coloration confessionnelle ? Alors qu’un Etat moderne et démocratique est le garant du libre exercice du culte quel qu’il soit. Eriger la Révélation en une loi fondamentale constitutionnelle revient à la ratatiner, à la gauchir et à ridiculiser la parole de Dieu.
Aux intellectuels musulmans de ne pas abdiquer, leurs mission et tâche sont immenses. Ils doivent mettre de l’ordre dans la maison islam. A eux de se réapproprier leur statut et assumer leur fonction pour dénoncer la sainte ignorance et condamner l’ignorance institutionnalisée, en empruntant la pertinente expression de Mohammed Arkoun. Ils peuvent et doivent s’aider de la batterie de disciplines que sont la sémiotique, la médiologie, l’herméneutique, la philologie, l’historiographie, la linguistique, la psychologie, l’anthropologie du fait religieux pour mener à bien ce travail de la refondation de la pensée islamique. Ils pourront ainsi déplacer l’étude du sacré vers d’autres horizons cognitifs et porteurs de sens et d’espérance et surtout dépasser les stratégies interprétatives de systèmes juridiques dont les fondements théologiques sont de plus en plus ébranlés. A ce sujet, ils réfléchiront à une production du droit qui ne soit pas nécessairement enferré dans le patrimoine religieux sclérosé. A l’instar de ce qui a été entrepris en Europe, il est plus que judicieux de s’inspirer de l’œuvre d’un Pierre Bayle, d’un John Locke ou d’un Cesare Beccaria et de l’enrichir par une production intellectuelle assumant et réactualisant l’humanisme d’expression arabe d’un Asma‘i, d’un Tawhidi ou d’un Miskawayh dont l’existence a été effacée des mémoires.

M. O. (à suivre)