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A la une / Entretien

Hamid Aït Amara, spécialiste de l’économie algérienne, dans un entretien à LIBERTÉ

“Un projet pour assurer la pérennité de la société et de l’État”

Professeur d’économie, auteur de plusieurs ouvrages, Hamid Aït Amara apporte des éléments d’éclairage sur la problématique économique, quelques jours avant la promulgation de la loi de finances 2006.


Liberté : Pour donner à nos lecteurs une meilleure visibilité de la situation économique, un diagnostic de la conjoncture … 
Hamid Aït Amara : La conjoncture est naturellement marquée par la hausse des prix des hydrocarbures et les recettes correspondantes, dopant du même coup le solde positif des transactions et les réserves de change. Les hydrocarbures pèseront davantage dans les recettes fiscales et les dépenses de l’État, mais le reste de l’économie ne suit pas. L’industrie poursuit sa descente aux enfers. Le pays est en voie de désindustrialisation. La valeur ajoutée industrielle (7% du PIB total, 16% du PIB hors hydrocarbures) est désormais la plus faible, en proportion, des pays maghrébins. L’ouverture de marché et la réduction des droits de douane n’ont pas conduit à la baisse des prix, comme annoncé. Le taux d’inflation pour 2004 a été de 4,6% en hausse par rapport à 2003. La baisse des prix à l’importation est allée grossir les profits commerciaux. L’État encaisse moins de taxes et les consommateurs paient davantage pour les services et les produits. La croissance des importations, passées de 9,5 milliards de dollars en 2001 à 20 mds probablement en 2005, n’a pas incité à l’investissement productif. Pour l’année 2004, le privé national et étranger (231 812 millions de dinars pour le premier et 128 615 millions pour le second) n’a investi que l’équivalent de 12,3% du PIB. Il est clair que c’est insuffisant pour stimuler la croissance hors hydrocarbures et créer de l’emploi au niveau nécessaire. Les créations d’emplois sont inférieures à la demande additionnelle annuelle, et le nombre de ceux qui sont privés d’emploi ne cesse d’augmenter. Dans l’ensemble, notre dépendance à l’égard du pétrole est devenue quasi totale.

La montée en cadence des réserves de change fait apparaître le paradoxe d’une société pauvre dans un pays riche…
Pays riche ? La réponse est résolument non ! L’Algérie doit faire face à un double handicap : physique et climatique. L’Algérie est pauvre en ressources naturelles renouvelables, la terre et l’eau, comme base de vie indispensable. 8 millions d’hectares qui produisent peu, très peu. De quoi nourrir 8 à 10 millions de personnes seulement. Le reste doit importer sa nourriture (3 milliards de dollars en 2005, 6 à 7 mds   vraisemblablement en 2025). Où les trouveront-ils ? L’eau fait également défaut, il ne pleut pas assez et nous n’avons pas le relief qu’il faut pour recueillir et stocker toutes les réserves renouvelables. Le Maroc dispose de 12 milliards de mètres cubes, l’Égypte de 55 milliards, et nous de 4 à 5 milliards de mètres cubes. De tous les pays du sud de la Méditerranée, nous sommes, par habitant, les plus déficitaires. Pauvres en ressources naturelles, oui nous le sommes. La production hors hydrocarbures, de biens agricoles et industriels, à laquelle nous sommes parvenus, 16 milliards de dollars (9 pour l’agriculture et 7 pour l’industrie) nous classerait parmi les pays les plus pauvres (500 dollars par habitant).  Nous tirons sur le pétrole, richesse non renouvelable, pour assurer le minimum qui fait exister l’État et la société. Les générations présentes ne tiennent pas compte des générations futures, alors que l’épuisement des réserves est prévu pour 2025. Quelle relève préparons-nous pour demain ? L’Algérie comptera 42 millions d’habitants dont 30 millions dans les villes. Notre système éducatif, voué à la production identitaire, n’est plus en mesure de former la main-d’œuvre qualifiée qui nous permettrait de surmonter le handicap des ressources naturelles. L’Algérie n’est pas le Japon. Alors une question s’impose : de quoi l’Algérie vivra-t-elle ?  

On n’arrête pas d’invoquer les réformes, mais les multiples démantèlements ne sont accompagnés par aucune éclaircie et pas même l’horizon d’améliorations…
Les réformes font partie du paquet de mesures de politique néolibérale destinées à intégrer les économies du Sud dans la globalisation, d’où le caractère standard des programmes préconisés : privatisation, ouverture commerciale, flexibilité du marché du travail, réduction de la protection sociale, réforme de l’État pour qu’il dépense moins…
Ces réformes ne s’inscrivent évidemment pas dans une vision globale qui tend à consolider les systèmes productifs nationaux puisque la globalisation signifie justement la dissolution du marché national, le dépassement de la notion d’économie nationale. Jusqu’à présent, des mesures envisagées, seule l’ouverture commerciale a été menée à son terme, le reste piétine. Comme l’observe la Cnuced dans son rapport publié le 13 septembre 2005, “on a poussé les Africains à ouvrir leurs frontières avant que leur économie ne soit compétitive”. Bonjour les dégâts ! L’hypothèse néolibérale se fonde sur l’idée que la globalisation des marchés, l’ouverture aux biens et aux capitaux, doit conduire mécaniquement à une baisse des prix dont profiteraient les consommateurs, donc à une relance de la demande et de l’investissement. Ce n’est pas exactement ce qui s’est passé chez nous. La baisse des prix à l’importation, du fait de la réduction des taxes douanières (le ratio importations droits de douane a été fixé très bas, plus bas qu’au Maroc et en Tunisie), a été captée par les profits commerciaux. L’inflation a réduit le pouvoir d’achat des ménages et des salariés. L’industrie manufacturière domestique perd progressivement son marché au profit des importations. L’entrepreneur qui doit investir se transforme en importateur. L’économie réelle, celle hors hydrocarbures, est en récession.        

 L’examen de la loi de finances 2006 a introduit pour la première fois un débat sur la question de la dette extérieure…
Le montant de la dette n’a pas significativement diminué de l’année 2000 (25 mds de dollars) à l’année 2004 (21, 4 mds), soit moins 15%. Durant la même période, les recettes d’hydrocarbures sont passées de 21 mds de dollars à 30 mds et à plus de 35 milliards de dollars en 2005 (plus 66%). Pourtant, cette dette pèse encore très lourd. Ces dix dernières années, nous avons payé au titre d’intérêts 17, 58 mds de dollars et dû principal (amortissement de la dette) 33,51 mds, soit au total 50, 73 milliards de dollars, pour une dette dont le montant s’élevait en 1994 à 29,43 milliards de dollars ! Pour l’année 2004, nous avons payé 0,966 md d’intérêt et 4,69 mds d’amortissement, soit 5,6 mds, autant que les sommes allouées aux transferts sociaux de l’État. 5,6 mds rapportés au PIB, cela fait 8,6 points, davantage que pour le taux de croissance économique de l’année, 5,1%. En d’autres termes, nous transférons à nos créanciers, au titre du service de la dette, plus que l’augmentation de la richesse obtenue dans l’année. Il ne s’agit plus, comme le font certains, de dire que le poids de la dette est supportable, que l’on a de quoi payer, mais d’arrêter au plus tôt cette hémorragie. Il est temps de fixer un calendrier pour l’éradication totale de cette dette.

Apparemment, les luttes sociales sont appelées à enfler. Le gouvernement refuse de revoir la politique salariale, arguant le retour de l’inflation…
Pour les salaires, il faut savoir que chez nous, les salariés, qui sont 63% de la population occupée, percevaient 23% de la valeur ajoutée (salaires + charges sociales + excédents bruts d’exploitation) en 2001, 37% en Tunisie pour la même année. Cette faible proportion souligne le bas niveau des salaires en Algérie. à titre de comparaison, le salaire minimum garanti est de 160 euros au Maroc, 150 euros en Tunisie et 100 euros chez nous, pour un pouvoir d’achat de la monnaie sensiblement équivalent. Les inégalités dans la répartition de la richesse créée sont au cœur du conflit social, elles alimentent les mouvements actuels de revendications et la grogne des travailleurs contre les appareils syndicaux plus enclins à freiner qu’à relayer leurs revendications.
Se met ainsi en place une société duale, au sein de laquelle la classe des salariés se trouve paupérisée. L’Onu a retenu l’indicateur monétaire de 2 dollars par jour et par personne comme seuil de pauvreté, ce qui fait quelque 300 dollars par mois pour une famille de cinq personnes. Ce seuil fait apparaître beaucoup de pauvres chez nous, bien qu’on s’efforce de démontrer qu’il y a moins de pauvres qu’il n’en paraît. L’élément subjectif est aussi important, il met en cause les inégalités des revenus. Il y a des inégalités de revenus tolérables socialement, d’autres qui conduisent aux conflits sociaux.
Alors que la fiscalité est  l’instrument principal de régulation et de redistribution (plus on est riche et plus on paye), c’est une conquête essentielle de la démocratie, chez nous, l’impôt sur le revenu ne joue aucun rôle significatif. La pression fiscale hors hydrocarbures est de 12% du PIB, inférieure de moitié de ce qui est prélevé en Tunisie (22% du PIB) et au Maroc (21%). Le rééquilibrage entre les salaires et les revenus non salariaux est une question urgente à résoudre. Il ne s’agit pas comme le propose certains de puiser dans les réserves de changes,— celles-ci ont déjà eu leur contrepartie en dinars —, mais de prélever sur les plus hauts revenus pour améliorer les revenus de ceux qui ne gagnent pas assez.

La relance économique n’est-elle pas assujettie à la relance de la consommation ? 
En proportion du PIB, les dépenses des ménages, dans notre pays, sont faibles : 34% du PIB, pour 42% en Chine, 63% en Tunisie, plus de 80% en Europe de l’Ouest… à la différence, le taux d’épargne brut, 40%, est très élevé. Il y a là une distorsion importante dans l’affectation des ressources. Tout laisse à penser que la consommation, l’épargne et l’investissement ne sont pas dans un rapport optimal. La part la plus importante des dépenses des ménages est consacrée à l’alimentation, 50%. On sait que lorsque le niveau de vie augmente, la part relative des dépenses alimentaires diminue. Elle est de 40% en Tunisie, de 15 à 20% en Europe de l’Ouest. L’épargne privée et une part significative des ressources publiques sont affectées à l’investissement pour le logement et les infrastructures.
En théorie donc, l’agriculture, les industries pour les biens intermédiaires pour le bâtiment et les travaux publics, auraient dû largement profiter de la dépense privée et publique.  Globalement, les effets d’entraînement de la demande sur la croissance industrielle et agricole sont faibles. La dynamique sur la demande se porte sur des biens importés dont l’évolution est poussée par une distribution très inégalitaire des revenus, l’ouverture commerciale et les grandes facilités de changes, les groupes titulaires de hauts revenus voulant consommer sur le même modèle qu’en Europe, des biens qui ne sont pas produits dans le pays. La dynamique de la demande, au lieu de stimuler l’offre locale et l’investissement, donc la croissance, se tourne vers l’importation.
L’économie orthodoxe soutient que la consommation est le moteur de la croissance, chez nous, la demande des uns fait la croissance des autres !    

Finalement, l’impasse dans laquelle est plongée l’économie n’est-elle pas la conséquence directe de l’absence de projet cohérent et structurant ?
Il est clair qu’une stratégie globale du développement, — qui intégrerait tous les éléments de politique économique dans un tout cohérent —, fait défaut. La relance industrielle est l’un des passages obligés d’un retour à la croissance et au développement. L’état doit faire les choix industriels, technologiques, les systèmes de formation et de recherche, qui assureront l’élargissement de la base industrielle et y consacrer les ressources d’investissement nécessaires.
L’apport de l’investissement public, en accompagnement de l’investissement privé, ou à titre principal, est indispensable. Il faut impérativement revenir au projet de construction d’une économie nationale capable d’assurer la pérennité de la société et de l’état.

D. B.