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A la une / Entretien

Le Pr Nibouche, Président de la société Algérienne de Cardiologie, à Liberté

“Une véritable hécatombe nous menace”

Les maladies cardiovasculaires sont responsables du 1er taux de décès dans le monde (32%), et ce taux restera inchangé en 2020, en raison d’une augmentation très importante de la mortalité cardiovasculaire dans les pays en voie de développement. Voilà une pathologie qui avance insidieusement. Le Pr Djamel-Eddine Nibouche, également chef du service cardiologie du CHU d’Hussein-Dey,  nous en parle.

Liberté : Vous êtes président de la Société algérienne de cardiologie, quelle est aujourd’hui la situation de la cardiologie en Algérie ?
Pr Djameleddine Nibouche : La cardiologie, comme beaucoup d’autres domaines de la médecine, a énormément bénéficié des progrès de la science. Elle s’est beaucoup “instrumentalisée” et est devenue très exigeante en matière d’efficacité. On est très loin du stéthoscope de Laennec. C’est peut-être dommage pour le clinicien. Le nombre de cardiologues algériens est en nette progression. Les structures se modernisent et s’adaptent aux nouveaux défis. Je suis réellement confiant dans l’avenir de la cardiologie algérienne. La société algérienne de cardiologie ne ménage aucun effort dans le développement de cette spécialité en Algérie. Quant à la chirurgie cardiaque en Algérie, elle n’a pu malheureusement se développer en raison de la politique des “prises en charge” tous azimuts adoptée depuis l’indépendance. On a mystifié cette chirurgie. Faute de compétence, Il aurait fallu développer une coopération “formative”. La formation doit se faire avant tout en Algérie, car l’accès à l’apprentissage pratique est garanti. Je ne crois plus à la formation à l’étranger, cause de fuite importante de compétences. Nous encourageons la venue régulière d’équipes étrangères, mais nous aimerions que cela se fasse dans le cadre d’une véritable coopération. Ces équipes doivent rester en permanence et assurer une bonne relève. Je dois aussi insister sur la prévention du rhumatisme articulaire, grand pourvoyeur de valvulopathies.

Il ressort des travaux du 8e congrès de votre société, tenu récemment, que les maladies cardiaques sont devenues une véritable menace pour la santé publique dans notre pays. Pouvez-vous être un peu plus explicite ?
Il faut savoir que notre pays souffre d’une transition épidémiologique au même titre que les pays en développement. Les maladies liées à l’athérosclérose, peu fréquentes, il y a quelques années se développent très rapidement dans notre pays et dépassent maintenant les maladies dues au rhumatisme articulaire aigu par exemple (maladies de la pauvreté). Notre pays n’est pas encore préparé à subir et à affronter cette nouvelle situation. Une véritable hécatombe nous menace et nous devons agir vite, très vite. Vous savez que les maladies cardiovasculaires sont responsables du 1er taux de décès dans le monde (32%) et que ce taux restera inchangé en 2020, en raison d’une augmentation très importante de la mortalité cardiovasculaire dans les pays en voie de développement.
C’est ainsi que l’objectif principal de ce congrès a été de réunir un maximum d’experts algériens et étrangers, afin de faire un état des lieux de cette situation et de proposer des recommandations.

Et en ce qui concerne l’infarctus du myocarde ?
Cette affection nous inquiète très sérieusement par sa croissance rapide et constante. Toutes les unités de soins intensifs cardiologiques algériennes sont envahies par cette pathologie qu’on disait autrefois n’appartenir qu’aux pays développés. Une étude multicentrique nationale que nous avons effectuée en 1996, retrouve près de 1000 infarctus du myocarde hospitalisés dans les 11 centres universitaires.
Dans la même étude réalisée en 2000, on retrouve 1993 infarctus, c’est-à-dire une progression de 100%. Ce qui est gigantesque et très inquiétant.

Quelles sont les raisons d’une telle évolution ?
C’est simple et compliqué à la fois. Cette maladie est due à l’athérosclérose qui se développe dès la naissance, mais qui se complique à l’âge adulte. Elle est accélérée et compliquée par ce qu’on appelle les facteurs de risque de l’athérosclérose. Ce sont parmi les plus importants : le tabac, l’hypertension artérielle, le cholestérol, le diabète, le stress, le facteur familial. Le diabète, par exemple, est un facteur très important dans notre pays. Nous avons près de 2 millions de diabétiques, autant que la France ! La solution est la prévention, seule la prévention peut nous donner un espoir dans l’avenir. Il faut lutter contre le tabagisme qui fait des ravages. Regardez autour de vous le nombre de personnes qui fument et qui sont souvent jeunes. Remarquez aussi notre alimentation qui est devenue riche en graisses saturées (brochettes grasses, viande grasse, omelette frites…) et aussi en sucre (consommation excessive de limonade, de sucrerie, de gâteaux….).
Que fait-on pour développer l’activité physique ? Les espaces verts pour la pratique physique sont souvent vite envahis par le béton surtout dans les grandes villes ! On étouffe ! L’exode rural, devenu massif ces derniers temps, ne fait qu’aggraver les choses. On commence à payer les frais de tout cela et c’est alarmant !

Nous avons vu, par exemple, l’expérience française en matière d’infarctus du myocarde.
Oui, absolument. La France a une grande expérience en la matière. Dans cette pathologie très grave, vous avez certainement constaté qu’il faut intervenir très vite pour ouvrir l’artère occluse et donner au patient une grande chance de survie. Cette intervention rapide nécessite une organisation rigoureuse faisant intervenir de grands moyens, tels que le transport médicalisé (type Samu), l’existence d’unités de soins intensifs spécifiques pour coronariens couplées à des salles de cathétérisme. L’intervention idéale doit se situer dans les 30 premières minutes suivant la douleur et suivre les séquences suivantes : intervention médicalisée dans les minutes de la douleur par une unité mobile, admission en salle de cathétérisme et désobstruction de l’artère occluse. Enfin, admission du malade en unité de soins intensifs. Cette équipe française nous a communiqué son expérience. Dans nos recommandations, nous l’avons adaptée à nos exigences.

La prévention existe donc ?
C’est la première recommandation. La prévention primaire à grande échelle demeure le seul moyen peu coûteux et efficace pour enrayer ce danger des pays en voie de développement. Cela nécessite un programme national structuré et efficace où toutes les étapes doivent être respectées. Ce programme doit viser tout d’abord l’information qui est certainement l’outil principal de sensibilisation. Tous les moyens doivent être exploités, l’école doit être certainement être le lieu le plus privilégié. Je saisis cette occasion pour lancer un appel aux autorités concernées par la qualité alimentaire et la protection du consommateur afin d’arrêter la propagation dangereuse des restaurants de brochettes qui sont souvent composées d’un taux de graisse très nuisible pour la santé, de contrôler le taux de sucre dans les boissons sucrées. Il y a beaucoup de travail à faire dans ce domaine. C’est comme cela qu’il faut agir. Le tabac doit être aussi combattu par tous les moyens possibles. Vous voyez que cela est certainement difficile et quelquefois complexe.

On a beaucoup parlé durant le congrès de cardiologie de traitements efficaces contre ces maladies. Il y a donc des remèdes.
N’est-il pas plus facile de prévenir que de guérir ? La maladie cardiovasculaire évolue à bas bruit et se déclare malheureusement au stade de complications graves que l’on traite, certes, de façon plus efficace, mais il n’en demeure pas moins que la mortalité reste élevée surtout dans les pays sous-développés. Il ne faut pas oublier le coût important de cette médecine moderne mettant en action des moyens matériels coûteux comme la cardiologie interventionnelle. L’intervention médicale doit être très rapide s’il s’agit d’une crise cardiaque, c’est-à-dire l’existence d’une étape pré-hospitalière bien organisée et efficace, suivie d’une unité de soins intensifs cardiologiques de normes internationales, secondée d’une salle de cardiologie interventionnelle, comme je vous l’ai signalé. Ces moyens n’existent que dans certains centres et l’organisation de ce type de soins n’existe pas chez nous. Les médicaments, comme les statines et les antihypertenseurs, peuvent jouer un rôle très important dans notre pays en matière de prévention primaire, c’est-à-dire avant la survenue de la maladie chez un sujet à haut risque. La prescription d’une statine qui est un hypocholestérolémiant, peut par exemple chez un sujet à haut risque comme le sujet diabétique, prévenir efficacement un accident cardiovasculaire (infarctus, accident cardiovasculaire…).
Le contrôle strict de l’hypertension artérielle par des médicaments sûrs et efficaces est aussi nécessaire pour prévenir ce type d’accidents. Les exemples sont fréquents.

Où en est la formation médicale en Algérie ?
Il est certain que la formation médicale continue est très peu développée en Algérie. Elle est nécessaire et indispensable pour la pratique médicale, en raison de l’évolution rapide des connaissances en médecine. Le diplôme de médecin se périme rapidement, le praticien doit donc remettre à niveau continuellement ses connaissances pour exercer convenablement son métier pour le bien-être des malades. La formation médicale continue est complexe. Elle ne doit pas être occasionnelle, parcellaire et anarchique. Elle doit être structurée, planifiée en véritable institution de formation nationale devant avoir des objectifs et des méthodes d’évaluation. Elle doit toucher surtout le médecin généraliste, celui qui est au contact des couches les plus importantes de la population. Elle doit être axée d’abord sur la formation préventive, comme le dépistage des maladies cardiovasculaires ou du cancer et les pathologies prédominantes ou responsables d’un taux de mortalité important dans notre pays, comme l’hypertension artérielle et les maladies transmissibles.

H. S.