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A la une / Environnement

Dépérissement de l’Oasis et pollution du golfe de Gabès

Un autre héritage de Ben Ali

© D.R.

Le mois de juin dernier, Laura Baeza, ambassadeur de l’Union européenne en Tunisie, a donné le coup de starter du projet d’appui à la gouvernance environnementale locale de l’activité industrielle, dans le gouvernorat de Gabès. Doté d’un montant de 5 millions d’euros sous forme de don (environ 11 millions de dinars tunisiens), et d’une durée de quatre ans, le projet vise l’amélioration de la connaissance de la pollution industrielle et de ses effets sur la santé humaine.

La Tunisie est le cinquième producteur mondial de phosphate. L’exploitation génère plus de 3% du PIB et autour de 10% des exportations du pays. Gabès, Gafsa et Sfax, à quelque 400 km de Tunis, constituent le cœur minier et industriel de l’exploitation. C’est aussi le cœur de la contestation qui a commencé au début de l’année 2008. Les citoyens, fatigués de se voir confisquer la richesse générée par l’exploitation du phosphate tout en subissant les désagréments, descendent dans la rue et affrontent une violente répression. Ils reviendront à chaque occasion à la charge jusqu’aux événements de Sidi Bouzid dans la même région. Les séquelles de la pollution que toute une région a subie durant le long règne de Ben Ali sont toujours prégnantes. Durant 30 ans, les normes d’exploitation ont été bafouées, laissant derrière des oasis asséchées, une pollution marine, un air chargé de poussières de cadmium et d’uranium issus de la centrifugation du phosphate, résultat de l’activité industrielle du Groupe chimique tunisien (GCT). Les impacts sociaux et environnementaux sont désastreux.

Eau et agriculture
L’eau qui faisait de Gabès un paradis a disparu. La faute, tout le monde pointe du doigt la GCT qui traitait bon an, mal an 4 millions de tonnes de phosphate pour fabriquer des engrais dont la quasi-totalité est expédiée par la mer, principalement vers l’Europe. Pour produire une tonne d’acide phosphorique, il faut en moyenne 9 m3 d’eau. Cette eau est pompée dans les nappes sans tenir compte du facteur de renouvellement naturel. Résultat, “les sources naturelles d’eau ont tari depuis des années, maintenant on n’a accès à l’eau qu’avec des forages”, se plaint un agriculteur.
La conséquence du tarissement de l’eau douce, c’est la remontée des eaux salées ; l’agriculture oasienne est bouleversée. Les cultures d’été sont presque impossibles, car pendant des mois ce sont les eaux saumâtres qui remontent dans les pompages. Des espèces d’arbres disparaissent progressivement. “Les pommiers, les pêchers, les poiriers et les abricotiers disparaissent.” La biodiversité s’amenuise ; de 750 ha en 1970, l’oasis ne compte guère plus de 150 ha aujourd’hui. “Le taux de contamination des eaux de la nappe au voisinage de ces sites est très élevé : les teneurs en fluor, phosphates et métaux lourds ont été mesurées et les valeurs dépassant de plus de 100 fois les spécifications des normes tunisiennes sur les rejets ont été enregistrées” (Impacts environnementaux du stockage du phosphogypse à Sfax, M. Zairi, M. Rouis).
 
Des boues partout
La production d’acide phosphorique n’est pas uniquement une activité grande consommatrice d’eau ; elle génère des phosphogypses, composés notamment d’uranium, de plomb, de polonium et de radium. Pour une tonne d’acide phosphorique, 5 t de phosphogypse sont rejetées. Ces déchets radioactifs sont stockés à l’air libre à Sfax ou à Skhira, sous forme de casiers plutôt mal protégés. À Gabès, en revanche, le phosphogypse est entièrement déversé dans le golfe par un canal à ciel ouvert. Mélangé à l’eau de mer, il forme des boues gypseuses.

Un air chargé de particules radioactives et de soufre
Les plages paradisiaques de Gabès sont désertées (la baignade est interdite depuis plusieurs années) et les touristes ont disparu. La dégradation de la qualité de l’air souvent chargé de soufre ne rassure personne. Dans une enquête publiée le 22 juillet 2015, Nathalie Grubézy, Simon Gouin et Sophie Chapelle (bastamag.com), Foued Kraiem, le président de l’Association tunisienne de l’environnement et de la nature déclare que la région de Gabès recense une forte densité de maladies, dont des cancers. “Dans certaines familles, plusieurs membres sont malades”, des pathologies pulmonaires comme les allergies ou l’asthme sont courantes. Il y a aussi des problèmes de dentition à cause du fluor présent dans l’eau. Il réclame une étude qui permettrait enfin d’établir les éventuelles responsabilités de l’usine de transformation du phosphate. Et de contrebalancer l’extraordinaire poids économique qu’elle représente à l’échelle de la région et de la Tunisie ! Les malades de la région, démunie d’infrastructures de soins, partent à Sfax ou à Tunis pour se faire soigner, ce qui rend difficile le lancement d’une telle étude.

Un littoral à l’agonie Quotidiennement pendant trois décennies, 13 000 t de boues chargées en phosphogypse, qui sortent des usines ruissellent pour finir dans la mer. Samir Jomaa, de l’université de Carthage, estime que 135 millions de tonnes de phosphogypse sec ont été rejetées sur les côtes du golfe durant les trente dernières années (reporterre.net). Les fonds marins sont recouverts de boues et se sont progressivement désertifiés. Les quelques pêcheurs qui demeurent encore en activité voient leurs filets piégés dans les boues qui couvrent le fond de la mer. La baignade est interdite et la biodiversité marine est presque anéantie ; seules quelques espèces subsistent encore.

Et l’avenir ?
L'oasis de Gabès est l'unique oasis littorale de la Méditerranée. Elle constitue un refuge pour une grande variété d’espèces de petits mammifères, reptiles, mollusques et insectes. Elle est aussi une halte pour les oiseaux transsahariens, migrateurs et hivernants d'intérêt international. Dans la foulée de la révolution, des associations de défense de l’environnement, interdites jusque-là, se mobilisent pour informer les citoyens sur les dangers du phosphate, la dépollution de la région, l’observation des normes environnementales et une meilleure redistribution des richesses produites. Pour l’UGTT (Union générale tunisienne du travail), le principe du “pollueur payeur” doit prévaloir partout. “Il n’y a pas d’équilibre entre un secteur qui produit beaucoup d’argent, mais aussi beaucoup de dégâts. Les habitants sont obligés d’aller à Sfax ou Sousse pour se faire soigner. Malgré les législations tunisiennes, aucune étude d’impact n’est réalisée.”  Jusque-là, la classe politique tunisienne se désintéresse quelque peu des questions environnementales. Elles ne sont pas encore porteuses électoralement devant les attentes démocratiques et les urgences sociales multiples. Pourtant, la dégradation des conditions générales de la qualité de la vie influera, à coup sûr, aussi sur le tourisme qui demeure une manne incontournable de la stabilité sociale et du progrès économique.


R. S.


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