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Auto / Focus

Tragédie du Centre International de presse de Bagdad

“Je venais de quitter l’hôtel Palestine...”

Après cinq jours sans nouvelle de notre envoyé spécial en Irak, Mustapha Benfodil, celui-ci nous a fait parvenir ce témoignage sur les dernières 48 heures à Bagdad. Parce qu’il a valeur de document, nous vous le livrons tel qu’il nous est parvenu, sans coupe, ni remaniement. Brut de guerre.

A l’heure où j’écris ces lignes, je me trouve à Mossoul, dans le kurdistan irakien, à 400 km au nord de Bagdad. Je dois reprendre bientôt la route pour gagner les frontières syriennes, avec l’espoir de trouver un moyen de faxer mon papier et, surtout, de donner un signe de vie. Tout l’Irak est isolé. On est coupé du monde. Pas moyen de lancer ne serait-ce qu’un SOS. Il est 8h40, heure de Mossoul. A Alger, il doit être 5h40. Nos familles, nos collègues, nos copains ont sûrement dû passer une nuit blanche après ce qu’ils ont entendu hier (lundi ndlr) : trois journalistes tués et plusieurs autres blessés après que des troupes US, complètement hystériques, eurent attaqué l’hôtel Palestine, fief de la presse internationale à Bagdad. Pour cette raison, le site est réputé pour être l’endroit le plus sécurisé de la capitale irakienne et, pour tout dire, l’une des rares poches de sûreté au milieu de cette cacophonie meurtrière de missiles, de roquettes, d’obus et de bombes.
J’ai logé pendant cinq jours à l’hôtel Palestine. Chambre 835. 8 c’est pour l’étage. La tour fait 18 étages. Des F16 (ou F18) américains ont particulièrement touché le 7e et le 17e étages. C’est vous dire si je ne l’ai pas échappé belle. De fait, j’ai quitté l’hôtel Palestine à peine un quart d’heure, 20mn, avant le déluge de roquettes qui s’est abattu sur l’édifice.
Comme tous les confrères qui sont ici, en Irak, j’ai appris à vivre avec ces terribles déflagrations en série qui tonnent comme mille orages. On dort avec et on se lève avec. Mais ce que nous avons vécu, ce mardi, dépasse tout l’entendement.
A l’aube de ce lundi donc, on entend un grondement dans le ciel. C’est un chasseur américain, cela faisait un moment qu’on n’avait pas vu d’avion larguer des bombes. les Américains pilonnaient aux tanks les positions irakiennes, ces derniers jours. Il était près de 7h du matin quand j’ai entendu de ma chambre, de violentes salves de roquettes, suivies de terribles déflagrations en série. On se lève, Abdelbaki et moi (Abdelbaki Djabali est notre confrère d’El Watan) et on court vers le balcon, comme à  chaque fois que l’on entend une explosion.

Choc sur le Tigre
Je dois signaler, au passage, que l’hôtel Palestine, qui abrite la grande majorité des journalistes, se trouve juste en face des bâtiments ciblés par l’aviation américaine et notamment l’un des plus importants palais présidentiels. Le Tigre, le fameux fleuve qui coupe Bagdad en deux, sépare l’hôtel de l’autre rive, celle du “Bagdad officiel”, objet de l’acharnement américain.
Du 8e  étage où nous étions, nous avions ainsi une vue imprenable sur Bagdad mais surtout une vue directe sur le “terrain des opérations”.
Un avion-chasseur fait des loopings dans le ciel. A un moment donné, il lâche un bouquet de projectiles dont on ne voit que les têtes rougeâtres flamboyant dans un ciel grisâtre, chargé de fumée. Le F16 libère ses “roquettes intelligentes”, et celles-ci de prendre la direction d’un bâtiment de télécommunications. Au bout de quelques secondes, des explosions terribles se font entendre. Les roquettes agissent tel un bouquet de dynamite faisant imploser une montagne.
Le F16 américain braque maintenant à très basse altitude. Il lâche une autre salve de roquettes. Il vise cette fois le palais présidentiel de Haï Al-Mansour. Non loin de là se trouvent des bureaux de la chaîne Aljazeera et ceux d’Abu Dhabi.
Tous les bâtiments longeant le Tigre connaîtront le même sort. Les bombardements américains provoquent, au passage, un boucan terrifiant. Un bruit de fin du monde et collant tout à fait au slogan que les stratèges américains ont attribué à cette phase : “Opération choc et stupeur”. Un autre chasseur entre en scène. Les deux F16 déversent un vrai déluge de bombes sur Bagdad. La DCA irakienne tente de riposter, mais ses obus sont loin d’atteindre les chasseurs qui opèrent à très haute altitude.
Je relèverai, soit dit en passant, que la précision des frappes américaines n’était pas toujours au rendez-vous. A un moment donné, les tirs d’un bombardier échouaient carrément dans le Tigre, à quelques centaines de mètres de notre hôtel. Cela présageait déjà des ratés inévitables.
9 h. Toute la presse internationale est en effervescence. Tous les journalistes sont au pied de l’hôtel, à l’affût du moindre bruit. Ceux qui logent au dernier étage racontent des choses inouïes sur les marines américains qui seraient à l’intérieur du palais appelé Al-Qasr Al-Joumhouri, et qui auraient humilié la garde républicaine irakienne. La rumeur courait que Saddam et ses deux fils Qoussaï et Oudaï étaient dans l’un des palais que l’on voyait de notre hôtel, et qu’il allait présider un important conseil de guerre, ce qui expliquerait cet acharnement de l’aviation américaine. Faisant fi de tous ces conseils, nous avons quitté l’hôtel, profitant du manège des chasseurs américains pour tromper la vigilance des intraitables services de sécurité irakiens qui collent de près les journalistes. On se pointe à la place Al-Firdaws, au milieu de laquelle trône une imposante statue de Saddam et l’on essaye de héler un taxi. Un chauffeur de taxi s’arrête. “Bagdad Al-Djadida ?”, demandons-nous. “Non, je ne peux pas vous emmener là-bas. C’est trop risqué !”, nous rétorque-t-il alors qu’habituellement, les “taxieurs” ne disent jamais non aux journalistes. Un autre s’arrête et accepte de nous prendre pour 5 000 dinars irakiens (un peu moins de 2 dollars). Il fait tout un détour, avant de recouper la route de la nouvelle-ville où se trouvent les bus qui vont sur Mossoul. A peine ayant franchi quelques avenues, qu’une violente déflagration fait vibrer la voiture. Le “taxieur” est blême. On se fraye un chemin périlleux dans les rues de Bagdad. Impression d’être dans le Beyrouth explosif de l’époque de la guerre civile, ou encore à Sarajevo, livrée à la folie meurtrière serbe.
Arrivés aux quartiers Al-Khalidj, nous sommes surpris de trouver un bus pour Mossoul. Il était 10h. Le bus ne s’ébranle, qu’à 12h35. Pendant tout ce temps, les bombardements américains n’avaient pas cessé. A un moment, un hélicoptère Apache, un “Apatchi” comme on les appelle ici, survole le quartier à très basse altitude. Les Américains taquinent Bagdad. Ils sont vraiment proches. La prise de la ville, tout le monde le savait, était imminente. Et nous étions frustrés à mourir de ne pouvoir rendre compte de ces moments terribles à défaut d’un GPS.
Au bas de l’hôtel Palestine, c’est le branle-bas de combat avec un bourdonnement exceptionnel de cameramen qui braquent leurs objectifs sur les F16 américains, en tentant de prendre le maximum d’images. Les responsables du ministère de l’Information irakien sont descendus de leurs chambres, eux aussi, et on peut les voir courir vers les studios mobiles de la chaîne Abu Dhabi pour suivre les bombardements. Pendant ce temps, j’avais fait mon sac pour partir à Mossoul, le fait est que cela faisait plusieurs jours que l’on parlait de la chute imminente de Bagdad, mais, passée la folie des bombardements, Mohamed Saâd Essahaf venait comme à son habitude rassurer les journalistes que Bagdad tenait bon, et que tout ce boucan de guerre que l’on entendait était purement de “l’action psychologique” pour “détourner l’attention de l’opinion des pertes enregistrées dans les rangs de la coalition américano-britannique”.

Direction Mossoul
Pourtant ce n’est pas tant cet état de statu quo mais l’absence de tout moyen de communiquer avec ma rédaction qui m’a poussé à partir.
Nos confrères ont tout fait pour nous dissuader Djabali et moi. “Ce n’est pas le bon moment pour prendre la route de Mossoul, c’est une route à hauts risques. Et puis tu ne peux pas sortir de l’hôtel, Bagdad est criblée de bombes” me fait remarquer Pierre, un journaliste de l’Huma. De fait, très peu de confrères prenaient le risque de quitter le centre de presse. Les consignes du ministère de l’Information irakien, en pareille situation, sont formelles : ne jamais s’aventurer dans les autres quartiers de la ville, très exposés aux bombardements.
Le trajet Bagdad-Mossoul était particulièrement paisible. Pas la moindre trace de la présence américaine si ce ne sont les images de destruction qui reviennent en série tout au long de la route. Séquelles prenantes des toutes récentes agressions aéroportées. Il est 19h. Le chauffeur de l’autobus allume la radio. La chaîne Al-Aâlam Al-An nous coupe le souffle en annonçant la mort du journaliste Tarek Ayoub d’Aljazeera. Nous serons encore plus stupéfaits lorsque nous apprenons la suite : l’attaque du dernier carré sécurisé de Bagdad, l’hôtel Palestine. Ainsi, à peine un quart d’heure, vingt minutes, une demi-heure au plus tard après notre départ de l’hôtel, la mort est passée avec sa faux happer des soldats du “live”. Fini le mythe des “bombes intelligentes”.
Que vous dire du sentiment qui s’empare de quelqu’un qui l’a échappé belle quand ses amis ont laissé leur vie derrière ! Il y avait certes de quoi sourire. Décidément, le destin est très fort, c’est le plus fort. Il est même plus fort que les Américains. Il vous met sur une route réputée dangereuse et, finalement, ce sont les autres qui trinquent.
Et ce n’est pas fini, ce matin (hier, ndlr), Mossoul a été le théâtre de violents bombardements. Cela se passait, là encore, à un “coup de poker” de  nous.
A l’heure où j’écris ces lignes, la place Al-Firdaws de Bagdad est envahie par les marines, la statue de Saddam est en train d’être déboulonnée comme la statue de Staline, et l’hôtel Palestine et sa ruche de reporters ont repris leur bourdonnement, un bourdonnement, Dieu merci, qui ne largue pas de bombes.

M. B.