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Autres / Histoire

Rabah Lounici, chercheur en histoire à l'université d'Oran

“Le Congrès de la Soummam a donné à l'Algérie l’embryon de son futur État”

© D.R

Liberté : L’Algérie s’apprête à célébrer le double anniversaire des événements du Constantinois du 20 Août 1955 et du Congrès de la Soummam tenu une année plus tard. Quelles étaient les motivations des artisans de ces attaques et quel a été leur impact sur le cours de la Révolution ?
Rabah Lounici : 
Les attentats du Nord-Constantinois le 20 Août 1955, survenus à la veille de la convocation de l'Assemblée générale des Nations unies, ont constitué un tournant important dans le cours de la Révolution en raison de leurs répercussions. 

Les organisateurs de ces attaques, à leur tête le martyr Zighoud Youcef, s’étaient fixé plusieurs objectifs comme celui de briser le blocus sévère imposé par l’État colonial sur la région des Aurès, non seulement parce qu’elle était le poumon de la Révolution, mais aussi un passage important pour les armes provenant d’Égypte. Ils voulaient aussi remonter le moral au peuple algérien et démentir la propagande coloniale qui donnait la Révolution algérienne pour morte. 

C’est pourquoi Zighoud Youcef a tenu à mener des opérations en plein jour et le jour du marché hebdomadaire de Skikda, afin que les citoyens puissent colporter la nouvelle de ces attaques dans les régions voisines et dans toute l'Algérie. Il faut aussi relier ces attaques à la mort du chef du Nord-Constantinois, Didouche Mourad, et de certains de ses compagnons, en janvier 1955. Ce funeste événement avait eu un grand impact sur Zighoud Youcef. 

Pour ce qui est des conséquences de ces attaques, il faut savoir que celles-ci et surtout le massacre de 12 000 Algériens, par l’armée coloniale dans la seule ville de Skikda, avaient poussé les plus réticents à rejoindre les rangs de la Révolution. Il n'y avait alors plus de place pour la neutralité. 

Quelle corrélation peut-on faire entre le 20 Août 1955 et le 20 Août 1956 ? 
Si les attaques du 20 Août 1955 ont donné un nouveau souffle à la Révolution, mettant ainsi fin à la propagande française qui présentait celle-ci comme essoufflée, le Congrès de la Soummam, lui, a donné une structure et une organisation. Alors qu’il n’y avait plus de coordination entre les wilayas, le Congrès de la Soummam a pu organiser la Révolution militairement et politiquement, tout en la dotant d’une direction nationale et d’une sorte de Parlement qui était le Conseil national pour la Révolution algérienne.

On peut dire aussi que le Congrès de la Soummam, en organisant les Algériens militairement, politiquement, juridiquement et administrativement, a donné à l'Algérie l’embryon de son futur État sur tout le territoire national, et qui commençait progressivement à prendre la place du système colonial. 

Abane Ramdane et Ben M’hidi étaient incontestablement les deux chevilles ouvrières du Congrès de la Soummam. Comment expliquez-vous cette complicité entre ces deux hommes ? 
Nous devons comprendre comment s’est formée cette relation étroite entre les deux martyrs Ramdane Abane et Larbi Ben M’hidi jusqu'à ce qu'ils deviennent deux frères spirituels qui se complètent. D’abord, parce qu'ils ont, tous les deux, grandi dans la même organisation PPA-MTLD qui tire ses racines de l’Étoile nord-africaine (ENA) créée par une classe ouvrière émigrée en France, en 1926, qui était majoritairement patriote avec une sensibilité de gauche. Une sensibilité qui est restée prédominante dans le PPA, puis dans le PPA-MTLD et sa branche armée l’OS dont des éléments créeront plus tard le FLN et l'ALN.

Ensuite, il y a eu une grande affinité politique et idéologique entre les deux martyrs qui se décline dans leur rêve commun d'un État algérien moderne, démocratique et social au service des classes populaires et défavorisées. Larbi Ben M’hidi a tracé dans un très bon article intitulé “Démocratie et socialisme” et publié dans El Moudjahid, alors organe du FLN, les contours du futur État algérien, et qui se retrouveront de façon remarquable dans la plateforme de la Soummam. 

Mais la relation entre Abane et Ben M’hidi a commencé immédiatement après le retour de ce dernier du Caire. Là-bas, il a découvert que des choses se tramaient contre l'indépendance de la Révolution, voire contre l'indépendance de l'Algérie. Au Caire, Ben M’hidi s'est accroché avec Ahmed Ben Bella et a compris que les Services de renseignements égyptiens travaillaient pour assurer leur contrôle sur la Révolution. Ce qui l’a amené à ajouter Le Caire à la phrase contenue dans la plateforme de la Soummam : “L'Algérie ne sera inféodée ni à Paris, ni à Moscou, ni à Londres, ni à Washington ni ou Caire.”

Pourquoi seul Abane a été pris à partie par ses pairs (Ben Bella, Kafi, Mahsas, etc.), allant jusqu’à l’accuser de traîtrise ? 
Nous ne pouvons comprendre certains des problèmes de la Révolution si nous ne dépouillons pas ses acteurs de toute sainteté. C’étaient des êtres humains qui luttaient et qui avaient des désaccords. Aussi, nous ne pouvons pas négliger un élément important concernant les détracteurs du Congrès de la Soummam et de ses  décisions, à savoir que celui-ci a affaibli leur influence et leur autorité.

En réalité, la raison principale du désaccord entre ces acteurs a été la lutte pour le pouvoir avant qu’il ne soit un conflit idéologique comme certains l’ont soutenu. Grâce au grand rôle joué à l’intérieur et à sa grande capacité organisationnelle, Abane s’est imposé comme le leader de la Révolution, alors que la presse égyptienne et les journaux français présentaient Ben Bella comme le véritable chef. Il faut savoir que toutes les nations et toutes les révolutions sont traversées par des contradictions politiques, idéologiques, culturelles de classes, etc., mais aussi par des luttes de pouvoir et d’influence. La différence, c’est dans la manière de les régler. 

Malheureusement, les dirigeants de notre Révolution n'ont pas privilégié les méthodes démocratiques pour résoudre certains de leurs conflits, dominés par les luttes de pouvoir et d’influence. Ils ont plutôt recouru à la violence et à l’accusation de traîtrise. Ce qui a beaucoup nui à la Révolution et à l’Algérie post-indépendance.  

Avec le Hirak, les noms d’Abane et de Ben M’hidi ont souvent été scandés lors des marches du vendredi et du mardi. Un commentaire ?
Je crois que le mouvement populaire est un appel explicite à rectifier le cours de la Révolution algérienne après la remise en cause des principes et des valeurs de la Révolution énoncés par l'appel de Novembre et la plateforme de la Soummam. C’est pourquoi des activistes du Hirak ont brandi les portraits de plusieurs de ces symboles, afin de leur exprimer leur fidélité et honorer leur sacrifice.

Parmi ces symboles honorés, il y a Abane et Ben M’hidi qui sont considérés comme les architectes de la plateforme de la Soummam. Cet hommage sonne comme un appel pour la pleine application de tous les principes stipulés dans cette plateforme, qui est une explication détaillée de l'appel de Novembre 1954, qui était court et avait besoin d’être détaillé.

 

Entretien réalisé par : Arab C.


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