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Autres / Histoire

Ils étaient 26 détenus à réussir à s’échapper de Serkadji

L’évasion de février 1962 racontée par 3 héros

De gauche à droite : Tahar Kouicem, Mohamed Benamani et Mohamed Bourahla. © D.R

Cet épisode de notre Révolution fait partie des nombreux fait d’armes inconnus du grand public.

Février 1962. Le 22, plus exactement. La tristement célèbre prison Serkadji, bâtie sur les hauteurs d'Alger, connut une grande et spectaculaire évasion. 26 détenus ont réussi à se faire la belle. L’évènement n’a pas eu droit à de grands chapitres dans les livres d’histoire. L’évasion est très peu connue.  Pourtant, parmi les héros de cette dernière, il en est qui sont encore de ce monde, qui sont prêts à livrer leur témoignage…dans le menu détail pour ceux dont la mémoire ne joue pas de tours. Ces héros, nous les avons rencontrés par un heureux hasard. Ils racontent cette évasion réussie d’un pénitencier dont les murs étaient réputés infranchissables. Un pénitencier colonial synonyme de guillotine et d’exécutions de militants indépendantistes algériens, parmi eux, Ahmed Zabana, Abdelkader Ferradj, Fernand Iveton, et Abderrahmane Taleb.

C’est grâce à la fondation Casbah que nous avons rencontrés ces évadés de Serkadji un mois avant la proclamation du cessez-le feu. “Cette rencontre a été organisée pour informer les citoyens et surtout les jeunes sur cet évènement inconnu du nombreux publics”, explique Ali Mebtouche, président de la fondation Casbah. Il faut dire que cette spectaculaire évasion mérite d’être narrée. À un mois du cessez le feu qui précède la fin de la guerre de Libération nationale, 26 détenus ont pu s’évader de la prison de Serkadji pour s’évaporer dans la nature. Mais avant cette escapade réussie, une première tentative a malheureusement échoué. Tahar Kouicem, un des acteurs de la grande évasion, évoque cette tentative malheureuse, avant d’entamer le récit détaillé de la spectaculaire évasion réussie. 

Une première tentative avortée
L’idée de la première tentative a germé dans la tête de Tahar Kouicem au mois d’octobre 1961. Suite au déclenchement d’une fouille dans une  des salles de la prison, un détenu a entrepris de dissimuler une enveloppe chez les détenus de la salle voisine. Cette enveloppe, qui a atterri entre les mains de Tahar Kouicem, contenait une lame de scie. Ce précieux outil entre ses mains, il a commencé à échafauder un plan pour s’évader. Il met dans la confidence deux autres détenus, à savoir Hamidou Hacene et Saoudi Mohamed, qui adhèrent à l’idée. Connaissant bien la prison, Tahar Kouicem a vite identifié l’itinéraire à prendre. Il a décidé de passer par les toits de la prison. Mais pour cela, il fallait escalader un mur de plus de deux mètres et demi. 

Les trois complices se sont donc attelés à confectionner des cordes avec leurs couvertures. “Elles étaient très solides”, nous explique Tahar Kouicem qui a ajouté qu’ils avaient réussi à fabriquer trois cordes de six mètres chacune. Ayant la lame de scie et les cordes, il ne fallait plus qu’attendre le moment opportun pour passer à l’action. Il précise que le moment choisi pour tenter l’évasion était un soir de mauvais temps, ce qui n’avait pas tardé à arriver, étant au mois d’octobre. Le jour J, les trois téméraires, après avoir scié les barreaux de la salle et suivi l’itinéraire défini, sont parvenus sur le toit. Rampant sur les genoux, les trois complices sont, malheureusement, trahis par le bruit du gravier qui tapissait le toit.

“Cela devait être le bruit que faisaient les cordes en contact avec le gravier”, pense Tahar Kouicem. L’alerte a été donnée et les trois complices se sont retrouvés sous les tirs nourris des gardiens et n’ont eu d’autre choix que de s’abriter et attendre le petit matin. Après avoir été pris, Tahar Kouicem a eu droit à un traitement particulier puisqu’il a été blessé à la tête par un coup de crosse de pistolet. Devant ce spectacle, une mutinerie à éclaté au sein de la prison. Au final, les trois compères ont eu droit à trois mois d’isolement. Tahar Kouicem s’est réjoui que son isolement ait pris fin à temps ce qui lui a permis d’être parmi les 26 qui ont pu s’évader le 22 février 1962.   

La grande évasion  
Le plus drôle dans cette histoire est que c’est l’administration du pénitencier qui, bien involontairement, a permis aux détenus de planifier cette évasion. En effet, selon Mohamed Benamani, le comité de détenus de la prison a plaidé auprès de l’administration de la prison pour l’agrandissement de la cour arrière de la prison en jumelant les deux déjà existantes. Pour la réalisation de ce chantier, l’administration avait décidé d’employer un groupe de détenus de droit commun. Elle avait donc équipé ces détenus du matériel nécessaire sans se douter que celui-ci allait être utilisé aussi pour creuser un long tunnel vers la sortie de l’édifice.

Le chantier n’était pas au début un prétexte pour creuser le tunnel, mais l’idée de l’évasion est apparue après la découverte par les détenus d’un caniveau abandonné de plus d’un mètre et demi de profondeur. À partir de là, les choses se sont mises en place et l’organisation pour creuser à la verticale s’est faite. Pendant deux mois, les détenus se sont relayés pour creuser le tunnel. Ils ont pu garantir la discrétion de leur œuvre grâce au chantier visible en surface. Mohamed Benamani s’est rappelé avec émotion les nuits passées dans le tunnel avec notamment un détenu de droit commun. Au bout de deux mois, le tunnel a été totalement creusé et il ne restait que quelques pierres à enlever pour respirer l’air de l’extérieur. 

Selon Mohamed Bourahla, l’évasion devait au départ concerner, en priorité, les détenus condamnés à mort. Mais malheureusement, ils ont été transférés en France avant l’achèvement du tunnel. Mohamed Bourahla a, par ailleurs, tenu à préciser que les 26 détenus ne se sont pas évadés en même temps. En réalité, il y a eu deux évasions. La première s’est déroulée le 21 février. C’était le mois de Ramadhan et le choix de l’heure a été le moment de la rupture du jeûne. Durant cette première évasion, 14 détenus ont pu passer par le tunnel et sortir sans encombre. 

Parmi ces 14 détenus se trouvaient nos trois interlocuteurs. Selon Mohamed Bourahla, un quinzième détenu les a accompagnés, mais il avait pour mission de reboucher la sortie en prévision de la prochaine évasion prévue le lendemain. Pour permettre à ces 14 détenus de s’évader, les détenus dans les salles ont procédé à un jeu de passe-passe pour déjouer l’appel. Et ça a bien marché, puisque l’administration ne s’est aperçue de rien. 
La coordination établie avec l’extérieur a permis la prise en charge des évadés dès leur sortie du tunnel. En effet, des véhicules dépêchés par le “Nidham” les attendaient à la sortie du tunnel. Tahar Kouicem a même précisé que des armes les attendaient dans ces véhicules. 

Le lendemain, soit dans la matinée du 22févier, onze détenus ont pris le même chemin et ont pu sortir. Le douzième détenu, Ghezali Mokhtar, étant de  forte corpulence, s’est retrouvé bloqué dans le trou restreint. Il a été tué par un motard de la garde mobile qui passait à proximité, donnant ainsi l’alerte, précipitant l’arrestation de deux des 11 détenus évadés. Il s’agit de Cherifi Boualem et de Khelili Mahieddine. N’était cet incident, le nombre d’évadés aurait été beaucoup plus important. 

Un engagement sans faille 
Dans le contexte de l’époque, le principe du détenu, c’est de faire tout pour s’évader. Et c’est ce que se sont attelé à faire ces détenus de Serkadji, eux qui, pour la plupart, n’avaient pas plus de 25 d’âge. La peur était en eux, comme nous l’a expliqué Mohamed Benamani. Mais l’engagement était plus fort. Cette évasion a été rendue possible grâce à la contribution de tous. Les détenus politiques mais également ceux de droit commun de la prison de Serkadji. La réussite de cette évasion doit aussi beaucoup à l’assistance à laquelle les évadés ont eu droit à l’extérieur.

À ce titre, Tahar Kouicem a tenu à leur rendre hommage, plus particulièrement à la militante Achour Fatma qui a eu à le prendre en charge après son évasion de la prison de Serkadji. Cet épisode de notre révolution fait partie des nombreux fait d’armes inconnus du grand public. Et l’Algérie gagnerait à ce que ces faits d’armes soient transcrits dans nos livres d’histoire 


Saïd Smati    


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