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A la une / International

François Thomas, président de SOS-Méditerranée

“En 4 ans, plus de 20 000 migrants ont péri en méditerranée”

© D.R.

François Thomas fréquente la mer depuis plusieurs décennies. Il est président de l’association SOS-Méditerranée, qui s’investit depuis cinq ans dans les opérations de sauvetage de migrants en Méditerranée. L’association qu’il dirige a sauvé, depuis sa création, plus de 30 000 migrants. Avec la fermeture des frontières européennes en raison de la pandémie de coronavirus, à laquelle s’ajoute l’exacerbation du conflit en Libye, la détresse des migrants s’est amplifiée. Hier, l’île de Malte a fini par autoriser l’accueil sur son sol de 425 migrants, en provenance de Libye, qui attendaient depuis plus d’un mois leur débarquement. 

Liberté : L’association SOS-Méditerranée a été contrainte d’arrêter ses opérations en mer depuis la fermeture des frontières à cause de la Covid-19. Quel est l’impact d’une telle décision sur votre mission en mer ?
Francois Thomas :
L’impact est malheureusement de la fermeture des frontières, ce qui nous a obligés à arrêter nos opérations. L’Ocean Viking, le bateau que nous avons affrété, est à quai à Marseille depuis le 20 mars. Nous avons pris cette décision parce que l’Italie a fermé ses frontières, à cause de la crise sanitaire, suivie le lendemain par Malte. Nous n’avions pas également de garanties pour les évacuations sanitaires, qui sont très importantes, car il y avait des bébés, des femmes enceintes à bord.

Et puis, il y avait tout un climat défavorable qui s’était développé dans le monde entier, avec des relais difficiles avec les membres de l’équipage, des problèmes logistiques aussi pour visiter les navires et leur ravitaillement. Tous ces problèmes nous ont amenés, avec la fermeture des ports, à ramener notre navire à Marseille, parce qu’il n’y avait plus de conditions pour partir en mer. Cela a été très difficile de prendre une telle décision et d’attendre, d’autant plus que le contexte en Méditerranée est très politisé, mais il fallait le faire malheureusement. Le problème que je voulais mentionner d’ailleurs, celui des marins, reste très accru.

Ça ne touche pas seulement SOS Méditerranée. Mais il y a une crise mondiale au niveau des relèves d’équipage. Il y a toutes les organisations humanitaires qui sont également concernées. On en parle beaucoup parce qu’il y a des marins qui restent sur leurs bateaux, qui y travaillent énormément et qui ne peuvent pas rentrer chez eux, parce qu’il y a des problèmes de relais (pas de visa, pas d’avion...).

La mise en place d’une nouvelle mission de l’Union européenne représente-t-elle un obstacle pour votre action humanitaire ?
Juste en lien avec la question précédente, il y a des navires d’autres ONG qui ont pu débarquer leurs rescapés, même si cela a été difficile, mais ils ont été saisis et détenus par les autorités italiennes. Donc, il n’y a plus aucun navire aujourd’hui en Méditerranée centrale. Concernant l’Union européenne, il y a une absence totale des moyens étatiques en Méditerranée centrale, en dehors des navires commerciaux ou de pêche.

La nouvelle mission de l’UE, Irni, n’est absolument pas dédiée au sauvetage de personnes qui tenteraient de traverser. Elle est positionnée plus à l’Est, du côté de la Turquie. Sa mission principale, comme ils l’ont annoncée, est de s’attaquer aux trafics d’armes et de drogues. Ce n’est pas un obstacle pour nous. Ce que nous déplorons, c’est l’absence de moyens européens, étatiques, en Méditerranée, pour assurer le sauvetage de personnes en détresse.

Il y a des chiffres qui sont publiés sur le nombre de morts, mais ils ne tiennent pas compte de tous ceux qui disparaissent sans témoins, une inconnue, et il y en a tellement. Je ne doute pas que cette mission  abandonnera des migrants en détresse, tous les marins du monde ont cette solidarité. 

Beaucoup de personnalités (humanitaires, experts, politiques, etc.) reprochent à l’UE de ne pas vouloir assumer sa responsabilité politique et humanitaire. Êtes-vous de cet avis ?
La difficulté de l’UE, c’est celle de ses 27 membres, qui ont des positions divergentes. C’est très complexe. Il y a des pays qui sont plus solidaires que d’autres, il y a ceux qui sont opposés à l’accueil des migrants. Il y a aussi des pays, il faut le reconnaître, qui sont dans des situations difficiles, qui ont accueilli et accueillent beaucoup de migrants. 

C’est le cas de Malte, qui est une petite île et qui ne veut pas accueillir de migrants au-delà d’une certaine limite. Dans les conditions où ils peuvent accueillir de façon humaine, ils le feront, mais les centres d’accueil sont saturés. Il y a aussi l’Italie qui accueille des milliers de personnes depuis des années. Donc, il y a une solidarité européenne qui est nécessaire. En septembre dernier, il y a eu l’accord de Malte, mais seulement huit pays sont d’accord pour une répartition des migrants qui arrivent. Pour le moment, cet accord est suspendu à cause de la pandémie de Covid-19, mais ça représente peu de pays.

L’Union européenne a du mal à avoir une position commune sur ce drame en Méditerranée occidentale. Mais il n’empêche que la Commission européenne, les Nations unies et les autres pays ont tous reconnu que la Libye n’est pas un lieu sûr pour le débarquement des migrants, tel que défini par le droit international. Tout le monde reconnaît que la situation en Libye est catastrophique et elle ne s’améliore pas, et qu’on ne peut pas ramener toute ces personnes dans ce pays. 

Vous venez d’aborder le problème libyen. Y aurait-il une autre solution que le renvoi systématique des migrants en Libye ? 
Le droit international est très clair. On doit assurer le sauvetage le plus tôt possible. Le droit maritime évolue en fonction des catastrophes. Depuis des années, il y a des conventions internationales qui ont été mises en place, pour compléter ce qui existait déjà, c’est-à-dire la solidarité des gens de mer. Il y a particulièrement la convention de Hambourg de 1979, ce qu’on appelle la convention SAR sur la recherche et le sauvetage, qui a encadré les interventions en mer.

Il y a le centre de coordination, pour que les États et les navires se trouvant dans les zones de recherche puissent assurer le sauvetage. L’État côtier responsable doit désigner très rapidement un lieu sûr de débarquement, où leurs droits fondamentaux sont assurés (soins, nourriture...), avant leur acheminent vers leur destination suivante. Dans le contexte d’aujourd’hui, la Libye n’est pas un lieu sûr. Les endroits les plus proches pour débarquer des migrants, ce sont l’Italie et Malte.

Mais ces deux pays ont besoin de solidarité pour une répartition juste et coordonnée des migrants entre pays européens.  Et  c’est ce que nous demandons, nous aussi, en tant qu’association depuis longtemps. Il y a les autres pays de la côte méditerranéenne, la Grèce et l’Espagne, qui sont touchés par ce problème et qui ont besoin de la solidarité des autres. Dans ce contexte, il faut tout simplement appliquer le droit international.

Des voix estiment que la résolution de la crise migratoire devrait se faire en amont pour mettre fin à ce flux migratoire. Qu’en pensez-vous ?
Ce que je peux dire sur ce sujet, sans aller au-delà de ma mission de président de SOS-Méditerranée, c’est qu’on l’a vu dans l’histoire de l’humanité, y compris en France, au moment de la Seconde Guerre mondiale. Quand vous avez une situation de détresse absolue, l’homme va fuir pour se mettre en sécurité. C’est une question de survie.

On ne se met pas en danger, en traversant la Méditerranée qui est une mer très dangereuse, où la météo change constamment. La Méditerranée, c’est plusieurs centaines de kilomètres et plusieurs jours au départ de Libye. Quand on prend de pareils risques, c’est qu’on veut fuir l’enfer libyen, des situations de détresse humaine. Il y a des associations humanitaires et des hommes politiques qui s’occupent de cela.

Quel bilan faites-vous de la situation migratoire en Méditerranée de ces dernières années dans ce contexte d’aggravation du climat politique et sécuritaire dans le pourtour méditerranéen ? 
Le bilan est dramatique. Depuis 2014, on considère qu’il y a plus de 20 000 personnes qui ont péri. Et je parle de personnes, car chaque fois, on parle de chiffres, mais ce sont des personnes. Ce sont des vies humaines, des familles. Maintenant, SOS-Méditerranée a été créée il y a cinq ans. C’est une association très jeune qui a sauvé, à elle seule, plus de 30 000 personnes.

Ce que je peux dire, c’est qu’il y a une très grande solidarité entre les gens. L’association a été créée pour parer aux déficiences des autorités européennes. Ce qui est terrible, c’est que nous faisons face à une criminalisation, à des blocages. On ne peut pas détourner le regard de ce qui se passe. Il y a cette position entre ce drame qui continue et cette absence de moyens étatiques. 

Aujourd’hui, il y aucun navire d’ONG à cause de la pandémie de Covid-19. Certes, nous allons repartir en mer bientôt, mais cela reste insuffisant par rapport  à  l’ampleur  du  drame.  Maintenant, il y a ce côté positif dans ce contexte malheureux. il y a cette solidarité des citoyens européens qui se mobilisent pour que les  marins  sauveteurs  puissent continuer leur travail.
 

Entretien réalisé par : Lyès MENACER


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