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Yahia Zoubir, professeur en relations internationales

“Il faut se demander ce que font les Émiratis dans la région”

© D.R

Yahia Zoubir, professeur de relations internationales et de management international, aborde, dans cet entretien, le “forcing diplomatique” et le “travail de lobbying” mené par le Maroc autour de son occupation du Sahara occidental et la nouvelle “alliance” entre Rabat et Abu Dhabi.

Liberté : Le Maroc vient de violer le cessez-le-feu instauré en 1991 avec le Sahara occidental. Quelles sont les retombées immédiates sur le plan régional ?
Yahia Zoubir :
Ce n’est pas la première fois que le Maroc viole le cessez-le-feu. Le dernier rapport de l’ONU mentionne ces violations. La région vit une instabilité que l’on n’a pas vu depuis la guerre froide. Il y a les conflits libyen et malien qui sont déjà de vrais facteurs d’instabilité et la présence déstabilisatrice de forces étrangères à la région. Mais, il faut aussi relever le fait que la situation ne pouvait plus perdurer. L’ONU a promis un référendum d’autodétermination qui devait avoir lieu en 1992 ! Non seulement le Maroc occupe illégalement le Sahara occidental mais avec cette dernière incursion, il souhaite créer un nouveau fait accompli. En cela, le feu vert lui a été donné de l’extérieur. 
 
Qu’est-ce qui a motivé cette offensive militaire marocaine ? 
Depuis le cessez-le-feu, le Maroc a consolidé son occupation du Sahara occidental et l’a dépouillé de ses ressources naturelles (phosphates, ressources halieutiques pêchées dans les eaux du territoire sous occupation, produits agricoles…) en violation des lois internationales qui interdisent aux puissances occupantes d'exploiter les ressources des territoires occupés. L’ONU et la Cour européenne de justice ont statué sur cet état de fait. De nombreuses exportations de produits sahraouis exploités par le Maroc transitent par la Mauritanie au sud. Cet itinéraire implique un trafic passant par le mur de sable au sud de la colonie de Guerguerat, puis traversant la bande tampon sur 5 km jusqu'à la frontière avec la Mauritanie. 

En octobre, des manifestants pacifiques sahraouis ont décidé de bloquer la route entre le point de passage de la berme de Guerguerat et la frontière mauritanienne, à l'intérieur de la bande tampon. Les Sahraouis ont voulu légitimement stopper l’exportation de leurs ressources naturelles, notamment du poisson destiné au port mauritanien de Nouadhibou, depuis le Sahara occidental occupé par le Maroc. La zone tampon sur le territoire sahraoui est stratégique car elle donne accès à l’Afrique sub-saharienne pour le Maroc qui a développé une politique africaine depuis deux décennies et ce, avant de devenir membre de l’Union africaine en 2017.

Cet accès lui procure non seulement un écoulement de marchandises, dont le poisson pêché illégalement dans les eaux territoriales sahariennes destiné à la Mauritanie, mais aussi une colonisation de cette partie comme il l’a fait sur une grande partie du territoire en 1975. 

Le Maroc aurait-il franchi le pas s’il ne se sentait pas fort de l’appui de quelques soutiens régionaux et internationaux, notamment le travail de lobbying accompli ces dernières années et son retour “diplomatique” sur le continent africain ? 
Il ne fait aucun doute que le Maroc n’aurait pas entrepris cette incursion militaire sans un feu vert externe, notamment celui de la France. L’ouverture d’un consulat émirati était de mauvais augure non seulement pour les Sahraouis mais pour toute la région. Les Émiratis ont décidé d’interférer dans toute l’Afrique du Nord (Libye, par exemple) et au Sahel (participation au G5, accord militaire avec la Mauritanie). Pendant ces dernières années, le Maroc a “payé” des états africains pour ouvrir des consulats au Sahara occidental occupé.

Il a aussi mené une politique africaine conséquente pour obtenir un soutien à son annexion du territoire et faire oublier que le territoire ne lui appartient pas. Bien entendu, le lobbying se fait aussi au sein de l’ONU et de l’Union africaine. Mais le lobby le plus conséquent se fait en Europe et aux États-Unis. La diplomatie marocaine a été plutôt efficace. 

À quel niveau situez-vous la normalisation  avec Israël et l’ouverture récemment d’un consulat général des Émirats arabes unis à Laâyoune, dans cette nouvelle escalade provoquée par Rabat ? 
 Franchement, je ne vois pas une normalisation entre le Maroc et Israël. Le peuple marocain protesterait contre une telle éventualité.
De plus, le Maroc entretient de bonnes relations avec Israël sans que ces relations soient formelles. Cependant, le soutien des Émiratis n’est pas nouveau. Les monarchies du Golfe ont financé la guerre contre les Sahraouis dans les années 1970 et 1980, surtout l’Arabie saoudite. Cette nouvelle alliance avec les EAU est tactique. Le Maroc sait pertinemment que s’il s’alignait sur le Qatar dans sa dispute avec l’Arabie saoudite/EAU, comme il semblait l’avoir fait en 2017, les EAU joueraient la carte du Sahara occidental contre lui. Bien entendu, il faut se demander ce que font les Émiratis dans la région. 

Du point de vue du droit international, quelles sont les mesures qui doivent être prises, dans ce cas de figure, et faut-il s’attendre à une réaction de la part de la communauté internationale ? 
Quel droit international ? En ce qui concerne le Sahara occidental, le droit international n’a jamais été respecté. C’est la loi du plus fort qui a prévalu. Il n’y a qu’à voir le changement de langage dans les résolutions onusiennes. La communauté internationale a d’autres préoccupations et un conflit gelé ne l’intéresse pas. Ce n’est que lorsqu’il est déclenché qu’elle bouge un peu. Et, bien entendu, tout dépend aussi du choix du conflit. En 1991, lorsque l’Irak a envahi le Koweït, on a fait jouer le Chapitre VII de la Charte des Nations unies pour l’en faire sortir. Pour le Sahara occidental, le Conseil de sécurité n’arrive même pas à doter la Minurso d’un mandat de protection des droits humains, la seule mission de paix au monde qui n’en a pas un. 

Le Conseil de sécurité va peut-être se réunir pour appeler à un cessez-le-feu, dont le but est de préserver le statu quo et de favoriser l’occupant. La déclaration du SG de l’ONU qui soutient l’exécution du mandat de la Minurso est trompeur car il ne dit pas quelle est véritablement la mission de la Minurso, à savoir la tenue d’un référendum d’autodétermination pour le peuple sahraoui.

Propos recueillis  par : Mehdi Mehenni


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