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Hasni Abidi, directeur du Centre d'études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen à Genève

“Il y a un partage de rôle entre Washington et Ankara sur la Libye”

© D.R

“La Libye est une carte qui pèse dans les relations internationales si bien que la Turquie n’est pas près de l'abandonner”, et “Al-Sissi est sous pression de certaines monarchies du Golfe qui ont investi des milliards…”, analyse Hasni Abidi.

Liberté : La crise libyenne évolue en s’aggravant. Comment est la situation en ce moment après des semaines d’affrontements armés entre le GNA et l’armée de Haftar ?

Hasni Abidi : L’entrée en action de la Turquie a constitué un tournant dans la crise libyenne. Haftar a perdu son pari de s’emparer de la capitale libyenne. Le centre décisionnel du pays. Après 14 mois du lancement de son opération contre Tripoli, il a rebroussé chemin devant la résistance des forces liées au gouvernement de M. Al-Sarraj soutenu par la Turquie. Même les positions strates tombées aux mains du maréchal, Syrte et Aljofra, sont mangées par l’avancée des forces sous contrôle du GNA.

Les alliés du maréchal Haftar commencent à douter de sa capacité à convaincre les composantes libyennes à l’Est et au Sud de reconquérir l’ouest du pays malgré une carte balance en matière de livraison d’armes et de soutien diplomatique conduit par la France sur la scène européenne et au niveau du Conseil de sécurité. Haftar a déçu Poutine et Merkel en séchant deux rendez-vous importants pour parapher un accord portant sur une solution politique. D’où les arrangements entre Moscou et Ankara lors de l’évacuation des miliciens de Wagner. Paradoxalement, l’avantage militaire des légalistes a accéléré la dynamique diplomatique rejetée jusqu’à récemment par le refus de Haftar et ses alliés de toute négociation avec Tripoli. 

L’Égypte menace d’une intervention militaire et considère Syrte comme “une ligne rouge”. Qu'est-ce qui fait courir Abdelfettah al-Sissi ?
Le président Al-Sissi est très remonté contre les limites de l’homme sur qui repose les ambitions égyptiennes en Libye. Al-Sissi est excédé par l’échec de son assaut contre Tripoli malgré le feu vert de Trump et d’autres chefs d’État européens et arabes. L’échec de Haftar est l’échec d’Al-Sissi qui a misé sur l’option militaire du maréchal. Ce qui explique pourquoi il a théâtralisé une entente entre le chef du Parlement, Aguila Saleh, et Haftar et l’annonce d’une nouvelle initiative de paix. Al-Sissi a voulu reprendre l’initiative politique à défaut d’une victoire militaire que seul Aguila Saleh est en mesure d’incarner. Ultime défaite, l’initiative égyptienne peine à convaincre et ne mobilise que dans les rangs des alliés acquis à la cause de Haftar.

Le revirement américain en faveur de la Turquie pousse cette dernière à consolider ses acquis militaires et à continuer vers l’Est. Vers la ville stratégique de Syrte, Jofra et le contrôle du croissant pétrolier qui domine plus de 80% de la production pétrolière libyenne. Le contrôle de Syrte signifie l’affaiblissement du camp adverse et le prélude à une avancée jusqu’à la ville de Tobrouk. Al-Sissi est sous pression de certaines monarchies du Golfe qui ont investi des milliards dans cette entreprise au nom de “la lutte contre le terrorisme et aussi pour barrer la route aux islamistes et aux milices”. Mais l’Égypte, confrontée à des défis importants sur le plan interne et le conflit ouvert avec l’Éthiopie sur le barrage d’Ennahda, sa marge de manœuvre est très limitée. L’option d’un engagement militaire direct est coûteuse sur le plan politique et militaire. En revanche, sa récente mise en garde s’adresse aux Turcs et à Tripoli pour une tentative de reprendre les discussions.

D’un l’autre côté, la Turquie d’Erdogan exclut tout cessez-le-feu sans le retrait de Haftar. À quoi joue Ankara ?
Après la Syrie et l’absence d’une politique étrangère européenne commune et la fin d’un système régional arabe, un boulevard s’est ouvert à la Turquie. Certes, Ankara est dans une position triomphante, mais elle est délicate. Une présence accrue risque de l’épuiser dans un champ de conflit perçu comme un environnement  hostile. Mais la bataille géopolitique qui se joue en Méditerranée orientale est cruciale pour la Turquie. La raison de son engagement n’est pas dogmatique. Considérer ses liens étroits avec Tripoli comme un soutien aux frères musulmans est réducteur. Les intérêts économiques et géopolitiques priment sur tout le reste. Son accord de coopération avec Tripoli est un coup de maître pour asseoir sa présence et légitimer son action. Elle capitalise sur le retrait de Haftar dans d'autres pays de la région et en Afrique. La Turquie s’oriente vers une politique étrangère dont les frontières commencent chez les autres. Cette politique a trouvé des échos favorables dans la région et au-delà. Comme la Syrie, la Libye est une carte qui pèse dans les relations internationales si bien que la Turquie n’est pas prête à l'abandonner sans retours sur investissement.

Dans ce contexte, l’Algérie tente de défendre l’option d’uns solution politique négociée loin des ingérences internationales. Cette option trouvera-t-elle un écho dans ce climat de bruit de bottes ?
La diplomatie algérienne revient de loin. Après une paralysie totale de son appareil et de sa présence sur la scène internationale, elle marque son intérêt légitime à la dégradation de la situation à ses frontières et à l’intrusion de nouveaux acteurs.  L’Algérie partage 1 200 km avec la Libye et le coût de la sécurisation des frontières est très élevé. Quand Alger concède, au lendemain de l’annonce de l’assaut de Haftar, que Tripoli constitue une ligne rouge, elle marque sa ferme opposition à une reprise de la capitale par Hafar car elle redoute des conséquences politiques, sécuritaires et humanitaires sur toute la région.

L’amendement de la Constitution algérienne en faveur d’un engagement militaire en dehors des frontières est un message clair adressé aux acteurs étrangers et locaux en Libye. La diplomatie a besoin de neutralité, mais surtout d’une démonstration de force pour être entendue.  L’Algérie entretient de bonnes relations avec les deux acteurs en vue sur la scène libyenne : la Turquie et la Russie. C’est un élément fondamental pour neutraliser les nuisances externes et rassurer tout le monde. L’entrée remarquée des États-Unis sur la scène libyenne a changé la donne. Le partage de rôles entre Washington et Ankara est édifiant.

Le retour américain illustre l’échec des partenaires régionaux à gérer la crise libyenne et à trouver une issue. Trump a donné plus d’un an à Haftar pour prendre Tripoli. Il a échoué. Les parrains du Maréchal tentent de resserrer les rangs après la débâcle militaire. Seul Washington a les moyens d’influencer sur le cours des événements. Mais sa suprématie militaire a besoin d’une traduction et d’un suive politiques. L’Algérie est mieux placée pour en faire partie si les décideurs saisissent les enjeux de la persistance d’un État qui failli à ses frontières.

 

 

Propos recueillis par : Hassane O.


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