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Ziad Majed, politologue libanais, à “Liberté”

“Le Hezbollah pourrait organiser une contre- révolution”

© D. R.

Ziad Majed est politologue, professeur universitaire et co-auteur de “Dans la tête de Bachar Al-Assad”, publié aux éditions Actes Sud (France) en 2018.

Liberté : Comment analysez-vous le mouvement de masse qui secoue le Liban depuis dix jours ? 
Ziad Majed : C’est certainement le mouvement le plus fédérateur des Libanais de leur histoire. La mobilisation est dans toutes les régions du pays et prend chaque jour plus d’ampleur. Les raisons sont à la fois politiques et socioéconomiques. Politiquement, on peut parler d’un décalage qui ne cesse de croître entre la classe politique dirigeante et la grande majorité de la jeunesse du pays. Le système est rigide, basé sur un clientélisme nourri par le confessionalisme politique, et les élites au pouvoir en profitent pour préserver leurs acquis et monopoliser la représentation de leurs communautés respectives. 

Au niveau socioéconomique, le pays vit depuis de longues années des crises cycliques, reliées surtout à la corruption restée impunie, et à la mauvaise gestion des secteurs de services. La chute récente de la livre libanaise face au dollar américain et l’attitude des banques alliées du pouvoir politique, suivie de nouveaux impôts que le gouvernement a voulu imposer étaient la provocation de trop qui a poussé des centaines de milliers de citoyens dans les rues.

Les manifestations dépassent aujourd’hui toutes les structures confessionnelles et communautaires propres au Liban. Quels enseignements tirez-vous de cette nouvelle donne ? 
Oui, tout à fait. Contrairement à 2005 où les grandes manifestations suite à l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri avaient exprimé un clivage politico-confessionnel (entre le camp du 8 mars défendant le régime syrien et dirigé par le Hezbollah chiite d’un côté et le camp du 14 mars opposé au régime syrien et dirigé par le courant du futur sunnite de l’autre — la majorité des chrétiens et des laïcs étaient partagés entre les deux —, les manifestations aujourd’hui dépassent tous les clivages. 

Cela est en partie dû au fait que les ténors du 8 et du 14 mars forment une coalition et gouvernent ensemble depuis des années malgré leurs divergences. Et en partie, c’est dû aussi au fait que la nouvelle génération qui organise la mobilisation aujourd’hui a tourné la page de 2005 et est surtout concernée par ce qui se passe actuellement, par le chômage, par l’impunité des corrompus, par la faillite de l’État, par les crises d’électricité, de déchets et par l’arrogance des responsables qui pensent que tout est permis.

La décentralisation du mouvement et l’organisation des manifestations simultanément dans toutes les régions permettent l’évolution de revendications qui échappent au confessionalisme puisque les gens se soulèvent contre ceux qui prétendent représenter leurs communautés et régions.

Comment interprétez-vous la sortie du chef du Hezbollah vendredi appelant ses partisans qui manifestent à quitter la rue ?
Le chef du Hezbollah se comporte comme le “guide suprême” de la République libanaise. Son parti est de loin le plus puissant des partis du pays. Il dirige la majorité parlementaire, ses membres et alliés contrôlent les ministères clés au sein du gouvernement (Affaires étrangères, Défense nationale, Finances entre autres) et le président de la République lui doit son élection.

En plus de cela, il a une force paramilitaire importante qui a combattu Israël dans le passé (d’où sa popularité dans le monde arabe) et combat depuis 7 ans en Syrie pour sauver le régime Assad.  Mais le Hezbollah a besoin aujourd’hui des institutions de l’État libanais pour le couvrir et lui épargner les pressions et sanctions américaines qui le visent de même que ses parrains à Téhéran. D’où son refus catégorique d’une chute du gouvernement et son soutien ferme au président de la République et au gouvernement.

Si la mobilisation dans la rue se poursuit et la crise ne trouve pas d’issue politique, peut-être compte-t-il organiser des contre-manifestations pour montrer qu’il y a une rue contre une autre, et demander par la suite à l’armée d’interdire toute mobilisation et rassemblement par crainte “du chaos”.

Jusqu’où ira ce mouvement de contestation alors que l’armée a été déployée en force ces derniers jours? 
Pour le moment, le déploiement prudent de l’armée ne semble pas avoir un grand impact sur la rue. Les gens occupent toujours les centre-villes et certains axes routiers. Le gouvernement compte sur l’essoufflement de la mobilisation et sur la fatigue des gens. Il compte aussi sur le Hezbollah, seul acteur capable de mobiliser dans la rue contre le soulèvement.

Le gouvernement Hariri a annoncé une série de mesures en réponse au mouvement de contestation mais qui restent sans grand impact. Fera-t-il d’autres propositions à même de satisfaire la rue ?  
Ni les annonces de Hariri ni l’apparition tardive du président Aoun ne suffisent pour calmer la rue. En plus le pouvoir fait face à un grand dilemme : comment réformer ou se soumettre à la volonté des manifestants, sans perdre le contrôle des champs politiques et économiques et surtout sans perdre l’impunité qui le protège depuis des années ? La réponse est bien sûr peu évidente.

Est-il juste de faire le parallèle avec les mouvements de contestations populaires qui secouent actuellement d’autres pays arabes et bien au-delà ? 
Certainement. Les slogans, la rhétorique, la libération de l’espace public, les initiatives citoyennes et la volonté de tout changer, étaient communes en 2011 (en Tunisie, en Égypte, en Libye, au Yémen, au Bahreïn et surtout en Syrie voisine) à tous les manifestants. Avec les soulèvements au Soudan, en Algérie puis en Irak en 2019, un vent nouveau souffle dans la région, et les gens semblent déterminés à s’approprier l’espoir, malgré les déceptions, les contre-révolutions et les tragédies que certaines sociétés ont subies.
 

Entretien réalisé par : Karim Benamar


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