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Brahim Oumansour, chercheur à l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris)

“L’escalade de la violence peut mener à une partition”

© D.R

Brahim Oumansour, également chercheur associé là Institut de prospective et de sécurité en Europe (IPSE ), analyse dans cet entretien la situation en Libye et le risque de son enlisement dans ce conflit. Il estime que Haftar profite également de l’isolement du pays en raison de la pandémie pour mettre à genoux le Gouvernement d’union nationale (GNA).

Liberté : Quelles sont les raisons de la nouvelle escalade des violences armées en Libye depuis quelques semaines ? 

Brahim Oumansour : La Libye sombre depuis plusieurs années dans une guerre fratricide qui ne dit pas son nom. La dualité de pouvoirs entre le Gouvernement d’union nationale (GNA), basé à Tripoli et reconnu par l’ONU, et le Parlement en dissidence basé à Toubrouk, dans l’est du pays, contrôlé par le maréchal Haftar, entre dans une autre phase : elle est et sera plus violente avec les risques d’un enlisement sans précédent du pays. Khalifa Haftar, à la tête de milices autoproclamées “Armée nationale libyenne”, et soutenu par des puissances étrangères, semble plus que jamais déterminé à mener à terme son offensive lancée il y a une année sur la capitale.

Son dernier discours où il a annoncé ne plus s’en tenir à l’accord de Skhirat (Maroc), mais également en s’autoproclamant “porteur d’un mandat du peuple”, ne trompe plus sur son ambition et son agenda. Un seul objectif : déloger le GNA et prendre par la force le contrôle de Tripoli et donc de la Libye. Il est par ailleurs tout à fait clair que Haftar profite également de l’isolement du pays en raison de la pandémie de coronavirus pour mettre à genoux le GNA ou du moins tenter de le fragiliser davantage. 

L’engagement d’Ankara aux côtés du GNA pourra-t-il changer le rapport de force ? 

L’intervention de la Turquie en faveur du GNA a pu renforcer la capacité de résilience des forces loyales du Gouvernement de Tripoli face à l’offensive militaire de l’ANL qui jouit d’un soutien militaire plus important de plusieurs États : Émirats arabes unis, Égypte et, d’une façon moins affichée, Russie et France, qui ont fourni aviation, drones, experts et mercenaires. La capacité militaire des forces loyales du GNA reste encore limitée et ne permettra pas au pouvoir de Tripoli d’étendre son autorité sur le territoire libyen, notamment vers l’Est, contrôlé par les milices ralliées à Haftar.

Il est donc difficile de parler d’avantage militaire même si l’aide d’Ankara est conséquente, voire existentielle pour le GNA. L’ANL de Haftar reste mieux organisée et plus équipée, bénéficiant notamment du soutien d’un pays frontalier comme l’Égypte. Sans une intervention militaire plus conséquente sur le territoire libyen, la Turquie aura du mal à faire pencher la balance en faveur du GNA. Ce qu’Ankara ne pourra pas se permettre d’un point de vue logistique, en raison de son engagement en Syrie et en l’absence de soutien régional – de la Tunisie et de l’Algérie, pays qui pourraient servir de bases arrière. 

Quels enjeux représente la ville de Tarhouna où les combats font rage ces derniers jours ?

Tarhouna représente un enjeu plus ou moins important dans ce conflit. C’est une ville stratégique. Située à une cinquantaine de kilomètres au sud-est de la capitale, la ville est une base arrière à l’armée de Haftar, car elle héberge les brigades constituant les principales forces du maréchal. Sa prise par le GNA pourrait faire repousser l’ANL et faire gagner du temps pour le GNA. D’ailleurs, ce dernier est entré en contact avec plusieurs chefs de tribu de Tarhouna pour négocier leur désengagement auprès des forces pro-Haftar. Mais, encore une fois, cela ne permettra pas de faire basculer le rapport de force. La prise de Tarhouna ne changera pas la donne militaire actuelle sur le 
terrain. 

La Libye est-elle condamnée à une guerre permanente ?

En effet, la Libye est depuis la chute de Kadhafi en proie à une guerre par procuration que se livrent les puissances régionales et internationales sur son territoire pour des raisons stratégiques et économiques, en soutenant chacune des factions en lutte pour le pouvoir. Face à l’échec de l’ONU à imposer aux acteurs locaux un cessez-le-feu et faire respecter sa feuille de route qui consiste en une solution politique inclusive, seul le rapport de force sur le terrain domine aujourd’hui. Les efforts de l’ONU ont échoué à cause des contradictions des acteurs locaux et régionaux qui signent des accords de paix mais ne les respectent pas.

C’est le cas de l’offensive de Haftar sur Tripoli. L’ingérence étrangère ne fait qu’exacerber les tensions et surenchérir la violence en soutenant par les armes les factions opposées, en violation de l’embargo sur les armes décrété par le Conseil de sécurité de l’ONU. Les enjeux géostratégiques et économiques sont énormes en Libye, ce qui rend difficile de trouver un consensus entre les acteurs étrangers impliqués dans le conflit libyen. Cela, malheureusement, risque de pérenniser le conflit et de faire encore des milliers de victimes libyennes. Sans compter la menace que cette guerre représente sur la sécurité et la stabilité régionales. 

Quel crédit accordez-vous au scénario d’une scission de la Libye ? 

L’offensive de Haftar lancée sur Tripoli depuis l’année dernière a fait voler en éclats les chances d’une solution politique. Haftar semble bien déterminé à poursuivre sa stratégie militaire pour la prise du pouvoir en refusant tout dialogue avec le GNA. L’échec de la conférence de Berlin en est un exemple éclatant. En raison du degré de violence et de l’équilibre dans le rapport de force sur le terrain, le pays risque de s’enliser dans un conflit sans fin.

Le scénario d’une partition n’est pas exclu. L’escalade de la violence peut à moyen terme induire une partition de facto entre l’Est, contrôlé par l’ANL de Haftar, et l’Ouest, dominé par les forces du GNA. Étant donné la complexité de la composition des différentes factions en Libye, on pourrait même imaginer le scénario d’un éclatement du pays du fait que certaines tribus puissantes pourraient revendiquer leur propre autonomie.

 

 

 

Entretien réalisé par : Karim Benamar


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