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Grand reportage et investigation

Des coûts de plus en plus prohibitifs pour les médias

Les reportages dans les zones à risques et l’investigation mobilisent de plus en plus de ressources. © D.R

«Le journalisme se bat pour sa survie. Il est en train de mourir, et les entreprises (de médias) taillent dans leurs coûts, et d'abord dans l'investigation car cela coûte cher », constate Gerard Ryle, du Consortium international de journalistes d'investigation.

Produire un journalisme de qualité est devenu de plus en plus difficile pour les médias en lutte pour leur survie au niveau économique, en particulier les reportages dans les zones à risques et l'investigation, qui mobilisent de plus en plus de ressources. Le reportage dans des zones à risques, avec son coût humain terrible (50 journalistes tués dans l'exercice de leurs fonctions depuis le début de l'année, selon l'ONG Reporters sans frontières, soit presque autant que durant toute l'année 2017), représente aussi un fardeau financier que certains journaux, radios ou télévisions n'ont plus les moyens d'assumer.
“C'est de plus en plus cher de couvrir des conflits dans des pays comme l'Irak, car il faut du personnel en nombre pour éviter les risques : fixeurs, gardes du corps, traducteurs, chauffeurs etc. Il y a quelques années, le New York Times avait calculé qu'un jour de reportage à Bagdad lui revenait à 10 000 dollars”, relève Jean-François Leroy, directeur du festival de photojournalisme Visa pour l'image, qui se déroule en septembre à Perpignan (sud de la France). Par le passé, “de manière générale, la presse n'était pas une cible (pour les belligérants), c'était au contraire une alliée. Et en quelques années, elle est devenue une cible, notamment de mouvements qui se sont spécialisés dans l'enlèvement de journalistes pour extorquer des rançons”, explique M. Leroy. Ce qui oblige les médias à multiplier les mesures pour protéger leurs reporters. À cela s'ajoute l'évolution accélérée des technologies, qui oblige les photographes ou vidéastes à renouveler plus fréquemment leurs équipements matériels et logiciels. Et parallèlement, “la presse voit ses revenus baisser, avec l'éclatement du web, ce qui tire à la baisse les tarifs des reportages, et concourt à une forte précarisation du métier de photojournaliste”, souligne M. Leroy. “Il y a 30 ans, il n'était pas exceptionnel que des reportages soient publiés dans des magazines pour l'équivalent de 15 000 euros. Aujourd'hui, c'est plutôt 3 000 ou 4 000 euros qui sont exceptionnels”, dit-il.
    
Investigation “coûteuse” et “risquée”
D'où l'appel lancé par le directeur du bureau de l'AFP à Bagdad, Sammy Ketz, en faveur de la création de “droits voisins” au sein de l'UE. Une mesure controversée, qui contraindrait les géants du Net, Google et Facebook, à rétribuer les créateurs de contenus sur internet, dont les médias, alors qu'ils captent aujourd'hui une part écrasante des recettes publicitaires en ligne. Les Gafa combattent cette réforme, l'accusant de saper la gratuité d'internet. “Finie l'époque où j'allais à la guerre, en veste, ou en bras de chemise, un carnet dans ma poche, aux côtés du photographe ou du vidéaste. Aujourd'hui, il faut des gilets pare-balles, des casques, des voitures blindées, parfois des gardes du corps pour éviter d'être enlevés, des assurances. Qui paie de telles dépenses ? Les médias et cela est onéreux”, plaide-t-il dans ce texte cosigné par plus d'une centaine de grands reporters et rédacteurs en chef de 27 pays de l'Union européenne. Autre domaine roi du journalisme, entravé par la baisse de moyens des médias : l'investigation. “Le journalisme se bat pour sa survie. Il est en train de mourir, et les entreprises (de médias) taillent dans leurs coûts, et d'abord dans l'investigation car cela coûte cher”, constate Gerard Ryle, directeur du Consortium international de journalistes d'investigation, l'ICIJ. C'est à cet organisme non lucratif que l'on doit les révélations en matière d'évasion fiscale des “Panama papers” et “Paradise papers”. D'où la naissance ces dernières années d'organisations comme l'ICIJ, qui leur permettent de mutualiser leurs moyens. “Ce sont des activités qui prennent non seulement beaucoup de temps mais qui sont en plus risquées : vous n'êtes pas certain d'aboutir à une publication, et si vous y arrivez, cela peut vous coûter une fortune en frais juridiques, si vous devez vous défendre devant un tribunal”, dit-il à l'AFP. Ces coûts sont “très difficiles à chiffrer”, mais conséquents, en raison par exemple de la dimension internationale du travail d'investigation. “Les +Panama papers+ ont coûté 2 millions de dollars à l'ICIJ, mais il faudrait rajouter les frais engagés par les 300 reporters des médias partenaires qui ont collaboré à ce projet dans le monde”, relève le directeur de l'ICIJ.


Par Frédéric POUCHOT, Fiachra GIBBONS (AFP)