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Autres / Magazine

Les Amazighs apatrides de Palestine

Entre fibre kabyle et rêve d’une Palestine libre

Descendants des exilés kabyles vivant à Safed, Palestine. ©D. R.

“Nous sommes des descendants de résistants contre le colonialisme.
Nous demandons à l’Algérie  de nous rétablir dans notre droit à la citoyenneté dont nous sommes privés”, réclament ces Kabyles descendants de déportés au Moyen-Orient.

Beyrouth, 4 novembre, le chef du gouvernement Saad Hariri vient d’annoncer sa démission depuis l’Arabie saoudite. Les Libanais, qui découvrent cela à travers les chaînes satellitaires, sont jetés dans la consternation et l’incompréhension. Le spectre de la violence envahit les esprits. Ici, les souvenirs des deux attentats à la bombe de novembre 2015 qui ont fait 50 morts sont encore vivaces. Tout cela fait que la capitale du pays du cèdre ressemble à Alger de la décennie noire.
Mais nous ne sommes pas là pour commenter la brulante actualité qui risque de déboucher sur des actes terroristes qui a même gagné tragiquement l’Europe, et surtout l’Espagne et la France.
Notre présence ici se justifie par la volonté de parler et d’évoquer un autre terrorisme, celui pratiqué par cette même France, plaignante aujourd’hui, à l’égard des populations algériennes, notamment en Kabylie suite à la révolte d’El-Mokrani. Il s’agit de rencontrer et de donner la parole à ces hommes et femmes victimes d’une grande injustice et violence qui remontent à 1871, quand la férocité de l’État colonial les a poussés à s’exiler en Orient alors que leurs frères sont déportés en Nouvelle-Calédonie.
Des milliers de personnes à qui l’Algérie indépendante a tourné le dos en leur refusant leurs droits légitimes de citoyens.
Nous cherchons à rencontrer ces Algériens, à majorité Kabyles, vivant comme Palestiniens dans les divers camps de réfugiés palestiniens à Tripoli, à Beyrouth, à Saida et à Tyr au Sud du Liban.
Beyrouth la nuit, dans le quartier de Jounieh et le dowtown, les places publiques grouillent de monde. Cela tranche avec la teneur des discussions, autour de repas et de boissons, sur les menaces que fait peser la démission du chef du gouvernement.
Mais comme à Alger autrefois, alors que l’odeur de soufre et la mort rode, les gens essaient de vivre normalement et de profiter du moindre instant de la vie. “Si tu sors du meurs, si tu voyages tu meurs, et si tu restes chez toi tu meurs ; alors sors, vis et meurs”, nous lance un débonnaire beyrouthin.
Très tôt le matin, la ville se réveille, la vie et les embouteillages commencent. La ville avale des milliers de voitures qu’elle vomira le soir venu. On roule en direction du sud, à destination du quartier maghrébin, dans un camp de refugiés palestiniens.
Sur le trajet, les drapeaux, les posters, les slogans et les check points marquent le passage d’une zone d’influence à une autre.

Privés de leur droit d’Algériens
D’abord Saida, ville sunnite et natale de l’ex-chef du gouvernement Rafiq Hariri, assassiné en février 2005. On y fait une pause pour prendre un thé en face du port. C’est là que Faiz, fils d’un exilé algérien, nous rejoint.
Il nous raconte sa vie en kabyle. Il est né à Dayshoum, village kabyle de Palestine. Il fuit la violence sioniste et se retrouve au Liban où il grandit et vit.
Ses ancêtres sont du village d’Aït Bouyahia, à Béni Douala. Contrairement aux milliers d’Algériens vivant au Liban, il a pu avoir ses papiers algériens. Mais quand il a voulu les renouveler, il bute contre un refus systématique. “Je souffre de la privation de mes droits d’Algérien”, se plaint-il tout en sirotant nerveusement un thé. Puis nous reprîmes notre route. Ensuite le grand Sud dominé par le chiisme dont Hizbollah et le mouvement Amal. En s’enfonçant dans le Sud, les posters de Nasroulah, chef spirituel du Hizboulah, rivalisent avec ceux de Nabih Berri, chef de Amal, très proche de Téhéran, et président de la Chambre des députés du Liban depuis 1992. “Nous sommes fiers de vous !”, énonce une pancarte étendue entre deux bâtiments. Enfin Tyr, située à l’extrême sud du pays, à 15 minutes en voiture de la frontière israélienne, qui renferme plusieurs camps de réfugiés palestiniens plantés entre de vastes étendues de champs de bananes et de maïs. L’entrée du camp Borj el-Chemali est gardée par l’armée libanaise lourdement armée. Les camps posent de sérieux problèmes de sécurité, nous informe notre guide qui nous affirme que “les explosifs des derniers attentats ayant secoué le Liban en 2015 proviendraient de l’un des camps beyrouthins”. Passé cet ultime contrôle, on retombe sur un autre, cette fois-ci, assuré par les éléments du parti du Fatah.
Il a fallu juste que l’on prononce le nom de notre hôte Ami Salah, Abou Hicham pour que les portes s’ouvrent. Le chef du poste descend d’une famille originaire des Ouadhias. On est escorté jusqu’à l’entrée de la maison de Ami Salah qui nous attendait. À l’intérieur, les tentes d’autrefois ont laissé place au béton. Les constructions, chacun selon ses moyens, fleurissent.
Les ruelles étroites et relativement propres sont traversées par de rares voitures et de jeunes en moto ou scooter. Quelques échoppes répondent aux besoins de ceux qui ne veulent pas quitter le camp qui est géré d’une manière autonome. Un État dans un État. À peine arrivé, Ami Salah sort pour nous accueillir avec joie et émotion. On découvre un homme septuagénaire, robuste, au visage rond et teint blanc. Son kabyle est fluide et bien structuré.
De temps à autre, des mots arabes viennent parasiter sa diction et sa pensée. Mais il donne l’impression de quelqu’un qui n’a jamais quitté les collines des Aït Douala, alors qu’il n’y a jamais mis les pieds.
Ses discussions sont ponctuées de poèmes de cheikh Mohand Ou L’hocine et des vers de Slimane Azem. Même si les anciens continuent à parler, à rêver, à penser et à cuisiner kabyle, il regrette que “la nouvelle génération tende à perdre cette tradition. Ce qui arrive dans un couple bilingue”, nous dira-t-il. Ami Salah a épousé une Palestinienne avec laquelle il a eu plusieurs enfants. À notre question si les femmes kabyles manquaient pour le mariage, il nous répondit avec un éclat de rire : “Non, c’est le cœur qui a dicté sa loi !” Il nous informe qu’il est originaire d’Akkal Aberkan, actuellement Aït Bouyahia, dans la wilaya de Tizi Ouzou. “Mes ancêtres ont été poussés à l’exil vers 1873 par l'État colonial français en Palestine. En 1948, après avoir combattu avec rage, l'État sioniste nous a chassés vers le Liban”, nous explique-t-il.
Et d’ajouter : “Aujourd'hui, nous rêvons de reconquérir notre nationalité algérienne pendant que les autorités nous ignorent. Cela est scandaleux !” Malgré cette mémoire vivante, il est incapable de démontrer sa filiation. Cela rend toutes ses démarches administratives auprès du consulat vaines. La solution réside auprès des autorités algériennes qui doivent prendre leurs responsabilités, et le déplacement au pays, mais les moyens lui manquent.
Son drame est partagé par plus de 70 familles peuplant le quartier maghrébin du camp dont des personnes venant des Ouadhias, de Azazga, d’Ath Douala, de Sour El-Ghozlane, etc. Même si chacun a son histoire, toutes et tous partagent le même rêve : jouir de leurs droits légitimes d’Algérien. “Nous sommes des descendants de résistants contre le colonialisme. On a payé le prix fort. Nous demandons à l’Algérie indépendante de nous rétablir notre droit élémentaire, celui de la citoyenneté dont nous sommes privés”, telle est la revendication que tout le monde nous répète.
En attendant, pour adoucir leur nostalgie, ces apatrides dont la destinée est partagée entre plusieurs pays (France, Algérie, Liban, Israël et Palestine) caressent l’idée de retour en Palestine et cultivent la fibre kabyle.

Envoyé spécial au Liban : Tahar HOUCHI


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