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La tradition a toujours cours en Côte d'Ivoire

Les centenaires défunts ne sont pas pleurés mais fêtés

Cérémonie funéraire d’un centenaire en Côte d’ivoire. ©D. R.

“La longévité peut être vue comme une grâce divine”, explique l'écrivain  ivoirien Faustin Toha.
Au moment du décès, “chacun préférera le sourire à la  tristesse”.
Surnommés “le Vieux”,  “le Kôrô” ou “Nanan”, les vieillards centenaires sont toujours célébrés en Côte  d'Ivoire, même à leur décès, en raison du respect traditionnel quasi divin dont  les anciens font l'objet dans un pays où l'espérance de vie n'est que de 55 ans environ.
Adjakoutié, un petit village balnéaire près de Jacqueville à l'ouest d'Abidjan, a récemment enterré Anne M'Boua Ahoutié, décédée à l'âge de 100 ans.  
Au son de la fanfare et sous un soleil de plomb, plus de 500 personnes ont  chanté et dansé pour accompagner la dépouille de la centenaire au cimetière, où  elle a été portée en terre sous des applaudissements nourris, sans cris ni  pleurs.
“C'est une cérémonie festive pour nous, ce n'est pas juste un décès. La  tradition fait qu'on célèbre quelqu'un qui a atteint cet âge au lieu de le  pleurer à sa mort”, lance Nicole Beugré, enseignante et arrière-petite-fille de  la défunte. Une réalité largement partagée dans les pays d'Afrique.
Anne M'Boua Ahoutié laisse une progéniture composée de 10 enfants, 39  petits-enfants, 12 arrière-petits-enfants et cinq  arrière-arrière-petits-enfants.
Grâce Mémel, 17 ans et qui vient de décrocher son baccalauréat, se dit “heureuse d'avoir connu son arrière-arrière-grand-mère, ce n'est pas permis à  tout le monde”.
“La longévité peut être vue comme une grâce divine”, explique l'écrivain  ivoirien Faustin Toha. Au moment du décès, “chacun préférera le sourire à la  tristesse”.
Mourir vieux, une exception
Cette longévité détonne en Côte d'Ivoire où, d'après les chiffres  officiels, l'espérance de vie moyenne est de 55,8 ans (57 ans pour les femmes  et 54,4 ans pour les hommes): c'est nettement mieux que les 50,9 ans d'il y a  une décennie mais cela reste peu par rapport aux pays développés (80,6 ans dans  les pays de l'OCDE). Si l'espérance de vie a augmenté, c'est en partie grâce à la réhabilitation  de nombreuses infrastructures sanitaires et à la reprise de la croissance  économique après la crise postélectorale (2010-2011) qui a fait 3 000 morts. Mais les hôpitaux manquent toujours de personnel qualifié et sont le plus  souvent dépourvus de plateaux techniques. De plus, la mauvaise redistribution des fruits de la croissance économique n'a que fait baisser que de peu le taux de  pauvreté (46% selon la Banque mondiale), un taux lié à l'espérance de vie.
“On a une population du troisième âge (plus de 60 ans) qui représente à  peine 4% des 22 millions d'habitants”, relève Gervais N'Da Konan, démographe à  l'Institut national de la statistique de Côte d'Ivoire.
Les personnes qui atteignent 100 ans les doivent à leur alimentation et  leur hygiène de vie, dit-il: “Elles mangent bio et vert, la nourriture extraite  du sol sans produits chimiques, ne consomment pas d'alcool et ne fument pas de  cigarettes...”
Un vieillard, une bénédiction
À Grand-Jacques, à quelques encablures d'Adjakoutié, le village fête une  ancienne: la doyenne Jeanne Danho Yacé. Son âge est l'objet de spéculations  dans la famille en l'absence de documents officiels, l'état-civil étant quasi  inexistant dans le pays au début du XXe siècle. Mais Jeanne Danho Yacé serait  née vers 1920: drapée dans un kita (pagne cérémonial) et parée de bijoux en or,  cette femme en fauteuil roulant affirme avoir accouché après ses 18 ans de son  fils aîné, aujourd'hui âgé de 80 ans. Recrutements forcés dans le village pour la Deuxième Guerre mondiale,  indépendance de la Côte d'Ivoire en 1960... elle égrène ses souvenirs de  moments de l'Histoire que ses enfants ne connaissent qu'à travers les livres. Son sixième fils, Francis Lezou, 58 ans, adjoint au maire de Jacqueville et  sénateur, n'a pas lésiné sur les moyens pour fêter sa mère: “Voir une personne  dépasser les 90 ans et toucher les 100 ans constitue pour nous un moment de  joie que nous devons célébrer”, déclare l'homme politique drapé dans un pagne. “En Afrique, c'est la fraternité et surtout le sens de la famille qui nous  amènent à ne pas nous séparer des vieilles personnes”, explique l'universitaire  Jules Évariste Agnini, critique du modèle occidental des maisons de retraite et  présent à la cérémonie en l'honneur de Jeanne Danho Yacé. “C'est une bénédiction de se réveiller chaque jour et de voir ces anciens à  nos côtés. Il y a toujours une expérience que nous tirons de leur vie. Nous  séparer de ces personnes serait nous couper d'une certaine source.”

AFP