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“Antidote” à l'info quotidienne

Un média néerlandais s'exporte aux États-Unis

Ernst-Jan Pfauth, cofondateur du site. ©D. R.

Zéro publicité, des contributeurs citoyens et l'actualité en temps réel délaissée au profit de l'analyse : avec sa formule peu commune, une plateforme d'information néerlandaise s'apprête à traverser l'Atlantique.

Dans un secteur médiatique en crise où la course aux clics fait rage, où les gros titres claquent et où les chaînes d'info vivent au rythme d'un flux incessant d'informations, “De Correspondent” dégage délibérément une aura de calme. Aux Pays-Bas, la plateforme s'était promis de fournir “un antidote au train-train de l'information quotidienne”. Ses créateurs estiment qu'elle a remporté son pari, et veulent désormais exporter leur concept aux États-Unis, l'un des pays où circulent abondamment des “fake news”.
Officiellement sur les rails depuis septembre 2013, la plateforme “De Correspondent” est née de l'idée que ses co-fondateurs, Ernst-Jan Pfauth, 31 ans, et Rob Wijnberg, 35 ans, se faisaient du journalisme. À une époque où le financement participatif n'en était encore qu'à ses balbutiements, ils sont parvenus en 2013 à récolter en huit jours 1,3 million de dollars (900 000 euros). “Ce n'était pas gagné d'avance”, remarque Ernst-Jan.
La collecte a même atteint 1,7 million de dollars dès mi-avril 2013: de quoi embaucher treize permanents (journalistes, développeurs et personnel administratif), aménager des bureaux à Amsterdam et concevoir un site web.

Un manifeste du journalisme
Idéaliste et débordant d'idées, Rob a tracé les contours d'un manifeste autour duquel construire cette plateforme financée par ses membres. Sans publicité, “De Correspondent” cherche à défier la simplification à outrance et l'usage de stéréotypes. La plateforme est ouvertement subjective, employant des journalistes engagés, qui se penchent sur des thèmes comme le changement climatique, la santé, l'éducation, les transports, la technologie...
Et elle se bat pour un maximum de diversité dans les sujets traités plutôt que pour un maximum de profits. “De Correspondant” a trouvé un public: en quatre ans, la plateforme a enregistré 59 000 abonnés, au prix de 60 euros par an ou 6 euros par mois.
Elle emploie 46 équivalents temps-plein et a l'intention de lancer son pendant anglais, “The Correspondent”, aux États-Unis.
Mais on n'est pas près de voir l'une de ses (futures) recrues américaines se frayer une place aux conférences de presse du président Donald Trump : “Nous ne nous concentrons pas sur ce qu'il y a dans les médias aujourd'hui, mais sur ce qui n'est pas dans les médias et qui devrait y être”, explique Rob à l'AFP. Il reconnaît certes l'importance de la couverture au jour le jour d'événements “comme un acte terroriste ou l'ouragan Irma”. “Je connais la fonction des nouvelles. Il y a une menace qui arrive, attention!”, souligne-t-il. “Mais si on en restait là (...), on ne comprendrait jamais, par exemple, le changement climatique derrière ces phénomènes”, dit-il.

Lecteurs-contributeurs
Pour creuser ses sujets, “De Correspondent” a développé une relation unique avec ses membres, qui sont aussi des contributeurs occasionnels. “Les gens étaient très intéressés par le fait de partager leur expertise”, a réalisé Ernst-Jan dans son précédent travail d'éditeur d'informations en ligne.
Et “trois mille médecins en savent davantage qu'un journaliste couvrant le secteur médical.”
Les reporters de “De Correspondent” expliquent ainsi par e-mail à des membres de la plateforme abonnés à leur flux ou à une thématique qu'ils couvrent l'histoire sur laquelle ils travaillent au moment T, et sollicitent leurs explications et leur expertise.
Cela n'a pas été “un processus facile”, admet Ernst-Jan, reconnaissant que “la partie +commentaires+ des sites d'informations était un endroit où, en gros, les adeptes de théories du complot se criaient les uns sur les autres”. Poussés par l'envie d'attirer des contributeurs de langue anglaise, les deux fondateurs de la plateforme partiront prochainement pour New York. Là, ils aideront à boucler une étude d'un an, le “Membership Puzzle Project”, menée en collaboration avec l'université de New York, sur la manière de construire un groupe médiatique durable qui restaure la confiance du public dans le journalisme. Ce projet devrait parvenir à son terme en mai 2018. Une fois connus les résultats, le duo espère lancer “The Correspondent” dans les mois qui suivent.
M. Wijnberg et Pfauth insistent: non, ils ne tentent pas de “sauver le journalisme”. “En réalité, je ne pense pas que le journalisme soit en crise”, dit Rob. “Certains grands groupes, qui sont très lents ou incapables de s'adapter, sont en crise profonde parce que leurs modèles ne marchent plus.”

Jo Biddle