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Autres / Récit de Yasmina Hanane

L'Algéroise

60e partie

Dessin/ALi Kebir

Résumé : Dans la joie de la liberté, on évoque le passé. On parle du prix de cette indépendance chèrement acquise, et on pense à ceux qui ne sont plus de ce monde, à ceux qui ont préféré mourir,  plutôt que vivre sous le joug colonial. Ce n’était pas les héros qui manquaient.

Fettouma recevait des échos de ses voisines, et se disait qu’elle, au moins, n’avait pas eu à être torturée ou interrogée. Certes, Mahmoud était parti au moment où elle s’y attendait le moins, mais tout compte fait, ni elle ni ses proches n’avaient eu à souffrir des affres de cette guerre. Ils étaient tous à l’abri du besoin, grâce aux biens de Si Tayeb, qui entretenait même ses locataires et ses voisins. Lors des descentes de police, le vieil homme se portait toujours garant. Il s’était toujours mis au-devant de la scène, et affirmait que sa maison n’abritait que des femmes, des enfants et des vieux de son âge qui ne pouvaient ni participer à la guerre ni recevoir des blessés.
Son air serein et calme avait à chaque fois porté ses fruits. Les policiers ou les soldats repartaient sans faire trop de bruit, et les femmes n’avaient pas trop souffert de cette situation, sauf une fois, lorsqu’on avait découvert chez l’une d’elles une arme. La brave femme avait été emmenée par les paras et depuis ce jour, on n’avait plus entendu parler d’elle. Avait-elle été interrogée, torturée et assassinée ?  Personne ne le sait. L’arme appartenait à son fils, qui était au maquis, et son mari emprisonné quelque temps auparavant pour port illicite d’arme à feu ne plaidait pas en sa faveur. Elle avait beau jurer qu’elle ne connaissait pas l’existence de cette  arme chez elle. Rien n’y fit. On procéda à la fouille de sa chambre de fond en comble, puis on l’embarqua sans vergogne.
Fettouma sentait son corps se raidir, rien qu’a l’évocation de cette scène. Cette malheureuse a dû subir les plus viles tortures avant de rendre l’âme.  
Le vieux Tayeb ne s’était pas arrêté à la prise en charge de sa famille et du voisinage. L’homme avait toujours su mettre de côté de l’argent, des vêtements, des médicaments, qu’il cachait dans les profondeurs des sous-sols de sa maison, avant de les remettre à des missionnaires, qui lui rendaient visite soit au milieu de la nuit, soit au petit matin. De cette manière, lui aussi avait participé à la révolution. Mais chaque fois qu’on en parlait, il levait la main dans un geste de négation :
-Non… Moi, je n’ai rien fait, j’ai juste mis une goutte d’eau dans un océan. Regardez plutôt du côté de ceux qui combattaient l’ennemi face à face et à tout bout de champ. Combien d’hommes ont-ils été déchiquetés par les balles ou ont servi de chair à canon ?  C’est à ceux-là qu’il faut rendre hommage. Nous, nous étions tout de même bien au chaud dans nos maisons.
Quelques mois passent, les prémices d’un pays nouveau et jeune commençaient à voir le jour. Des étudiants proposaient leurs services pour aider à lutter contre l’analphabétisme et l’ignorance qui caractérisaient le peuple. Dans les villages oubliés, et les tréfonds du Sud, des gens vivaient dans la misère la plus totale.
Ils ne connaissaient rien ni de l’instruction ni du savoir, encore moins des moyens d’y accéder. Les plus chanceux survivaient grâce au travail de la terre. Des paysans, dont les terres avaient été spoliées avaient rejoint d’autres hameaux plus retirés, s’isolant ainsi du reste du monde.

(À  SUIVRE) Y. H.


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