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Autres / Récit de Yasmina Hanane

Portrait de famille

71e partie

©Dessin/Mokrane Rahim

Résumé : Après le décès de Malek, Yasmina s’installera chez ses parents. Deux années plus tard, Mohamed manifesta le souhait de devenir marin. Il obtiendra ses diplômes et embarquera avec Farid pour un voyage initial.

Ils prirent donc le même bateau, qui devait accoster à Marseille pour un déchargement de blé. L’apprenant, Yasmina leur remettra la clef de son appartement en leur recommandant de ne rien déplacer, car elle avait l’intention de s’y rendre elle-même un jour, et aimerait retrouver les lieux tels qu’elle les avait laissés.
Fier et curieux de pouvoir enfin retrouver le lieu de son enfance, Farid embrasse sa mère sur le front.
-Un de ces jours, je te prendrai avec moi sur mon bateau et nous ferons la traversée ensemble.
-Inchallah, mon fils, lui répondit Yasmina sans trop de conviction.
Mohamed serre sa mère dans ses bras au moment de la quitter, et versa même quelques larmes. Cette femme exemplaire avait tant souffert et tant lutté pour faire d’eux ces hommes cultivés et fiers qu’ils étaient devenus.
Le jeune homme goûtera enfin à la joie de naviguer sur un bateau de marchandises, dont il était le capitaine. L’élève était devenu maître. En un laps de temps très court, il sut gagner l’estime et le respect de tout l’équipage. À l’instar de Farid, il était un homme bon et juste. Son grand cœur, sa bravoure et son sérieux finiront par le propulser à la plus haute échelle. Quelques mois plus tard, il obtiendra le même grade que son frère, qui avait pourtant mis des années pour le décrocher.
Ils arrivèrent à Marseille, un beau matin de mars. La ville baignée de soleil leur ouvrit les bras. Mais une seule idée taraudait l’esprit des deux jeunes gens : visiter l’appartement de leurs parents. Dans les ruelles de la ville phocéenne, Farid s’était remémoré quelques souvenirs d’enfance. Mohamed, qui ne connaissait Marseille qu’à travers les récits de sa mère, est tout bouleversé. Enfin ils arrivèrent au quartier où avait vécu leur famille. L’immeuble, ayant subi quelques dommages lors de la dernière guerre, n’affichait pas bonne mine, mais la bâtisse paraissait encore solide et prête à affronter d’autres défis. Farid entoure de son bras les épaules de son jeune frère.
-Viens, Mohamed. Nous allons monter à l’étage.
Ému, le jeune homme repense à sa mère. Elle lui avait si bien décrit les lieux que, même s’il était venu seul, il n’aurait eu aucun mal à repérer le quartier.
Farid lui sourit, avant d’introduire la clef dans la serrure de l’appartement. La porte grince, avant de s’ouvrir sur un salon sombre et empoussiéré.
Mohamed se met à tousser, et son frère s’empresse d’ouvrir les grandes fenêtres qui donnaient sur la rue. Il tendit ensuite son index, avant de lancer :
-Regarde ! C’est la bibliothèque. Elle prend tout le mur. Depuis qu’il est venu à Marseille, et jusqu’à son retour au bled, notre père n’avait cessé de l’approvisionner en ouvrages d’art, livres, journaux, revues. C’est fabuleux, tu ne trouves pas ?
Mohamed s’en approche et prend un ouvrage. C’était un volume sur la création de l’univers. Il le repose et en prend un autre. Puis un troisième. Amusé, Farid le regardait faire tout en se rappelant les longues heures que sa mère passait à lire dans ce salon.
-Tu vois, Mohamed. Le moins qu’on puisse dire est que nos parents étaient des mordus de la lecture.
-Oui. Et quelles lectures ! Cette bibliothèque est un véritable trésor de
savoir.
Il se met à éternuer et repose le livre qu’il tenait dans sa main, pour suivre Farid. Ce dernier ouvrit les portes des deux chambres qui étaient restées telles que Yasmina les avait laissées, avec leurs lits doubles et leurs armoires. Ils se rendirent ensuite dans la petite cuisine où traînait encore un tablier de leur mère, et découvrirent une tasse de café, toute noircie, que leur père avait laissée sur le potager avant d’embarquer pour rentrer au bled, il y a plus de vingt ans ! La vaisselle, les nappes et les serviettes étaient soigneusement disposées dans les placards, qui contenaient encore quelques paquets de pâtes et de légumes secs.
-On dirait que nos parents étaient juste sortis pour faire des courses et
revenir.
Farid soupire.
-C’était un peu le cas. Nous étions partis juste pour des vacances au bled. Des vacances qui ont duré vingt ans. Et dans l’intervalle, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts.
Ses yeux se mouillèrent.
-Sid-Ali et Mustapha sont morts, puis papa, puis les autres enfants que notre mère avait eus au bled, puis Malek.
Mohamed s’approche de lui.
-Chaque fois que je repense à tous ces malheurs, je me demande comment mère a pu tenir le coup. Une autre à sa place aurait perdu la raison.
Farid ébauche un sourire.
-Yasmina est taillée dans un bois dur, mon cher frère. C’est une femme de caractère qui a su affronter ses malheurs avec courage et abnégation. Mon admiration pour elle est sans limites.
-C’est le cas pour moi, Farid. Des femmes telles que notre mère, on n’en trouve pas beaucoup dans ce monde.
Avant de quitter les lieux, les deux jeunes hommes repassèrent devant la bibliothèque.
Farid prend un ouvrage et se met à le feuilleter. C’est peut-être dans ces mêmes livres d’histoire et de géographie que son amour pour la mer et les voyages avait pris racine.
-Notre jeune frère Mouhoub sera heureux d’avoir cette bibliothèque à sa disposition, n’est-ce pas Mohamed ?
Ce dernier sourit.
-Tel que je le connais, il ne sortira pas de ce salon, avant d’avoir tout lu. Cela lui prendrait des mois, mais il ne se rendrait même pas compte.
Farid se met à rire.
-Heureusement qu’il a hérité de cette passion. Mouhoub décroche les meilleures notes de son école, et c’est en grande partie grâce à ses lectures.
-Oui, tu peux le dire. C’est un véritable rat de bibliothèque.
Après un dernier coup d’œil à cet appartement où avaient vécu si heureux leurs parents et les aînés de la famille, les deux frères quittèrent les lieux pour entamer une longue randonnée à travers Marseille. Ils flânèrent sans répit dans cette ville qui grandissait à vue d’œil depuis la fin de la guerre. Farid entraîne Mohamed dans un dédale de quartiers anciens qui n’en finissaient pas.
-Regarde un peu ces escaliers en pierre taillée. Cela n’évoque rien pour toi, Mohamed ?
Le jeune homme sourit.
-Cela me rappelle un peu notre quartier au bled.
-Exact. Sauf qu’ici, ce quartier est plutôt l’apanage de quelques familles italiennes.

(À  SUIVRE) Y. H.


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