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A la une / Reportage

Vie morose à Sidi Fredj ( Souk Ahras )

Au pays des horizons bouchés


Le spectre du chômage n’a pas été éloigné. Il hante encore et toujours ces centaines de jeunes qui, dans leurs misérables mechtas, n’ont d’autre alternative que de s’engager dans l’un ou l’autre des corps constitués, avec une préférence prononcée pour l’armée. 

Il y a cinq ou six ans, lorsque j’étais à Oran, dans ma caserne, j’imaginais, à la lecture d’articles de journaux, que mon village allait enfin sortir de la misère dans laquelle il se morfondait et devenir un pôle agroindustriel important de la wilaya de Souk Ahras, offrant des emplois à profusion, mais là, sur place, je ne vois rien de tout cela”, se désole Akram Lalaïbia, en fixant des yeux la plaine aride qui nous fait face. Ce quinquagénaire, qui a passé la majeure partie de sa carrière militaire loin de sa région, avoue qu’il a vite déchanté en revenant à la maison, lui qui croyait naïvement en ces promesses de création d’une multitude d’unités de transformation des produits du terroir, que n’ont cessé de faire les ministres et les walis au cours de ces dernières années. “La situation, ici, à El Bordj et à travers toutes les mechtas qui en dépendent n’a pas changé du tout. Je m’en veux d’être revenu au village avec mes deux garçons qui s’étaient habitués à la vie de la grande ville”, soupire-t-il, avant de demander où sont ces exploitations à grande échelle des cerises d’Ouled Driss et des olives de Aïn Zana ou encore ces usines d’extraction d’huiles essentielles de romarin et de figue de Barbarie à Sidi Fredj qu’on nous faisait miroiter. Plus amer encore, il signale que même la culture des céréales n’a pas connu la moindre évolution, du fait de l’infertilité des sols de cette région semi-aride. Des terres qui sont, pour comble, en majeure partie indivisibles de par leur nature “arch”.

Dans le village, tout le monde se souvient de cette campagne médiatique qui a été menée il y a cinq ans par la wilaya et la Chambre d’agriculture de Souk Ahras pour faire la promotion de l’usine d’huile de figue de Barbarie, créée à l’initiative d’un investisseur privé de la région. Une minuscule unité qui emploie actuellement 30 travailleurs permanents et assure des emplois temporaires à quelque 200 saisonniers, en tout et pour tout, apprenons-nous de cet enseignant du primaire, qui a tenu à garder l’anonymat. “La réputation de ce projet, présenté comme salvateur pour la population de Sidi Fredj et des localités avoisinantes, a dépassé nos frontières. Il a même été vanté par plusieurs journaux français, notamment, qui ont affirmé que la transformation de la figue de Barbarie a contribué au développement de toute la bande frontalière. En fait, il n’en est rien. Cette usine se suffit à peine, et ce sera pareil pour le projet de culture de pistachiers que le même promoteur a lancé”, affirme cet instituteur, en évoquant ces dizaines de délégations d’étrangers qui ont visité le site sur lequel est implantée cette petite usine de transformation du fameux Cactus opuntia, mais sans suite. “Un beau rêve, qui s’est vite évanoui malheureusement.” Tout comme le jeune retraité que nous avons rencontré plus tôt, notre interlocuteur a bien du mal à cacher, lui aussi, sa tristesse en parlant de l’emploi des jeunes, du chômage chronique qui sévit dans cette agglomération tentaculaire, dont la population de 7 500 âmes est répartie à travers 18 mechtas.  

Le spectre du chômage n’a pas été éloigné. Il hante encore et toujours ces centaines de jeunes qui, dans leurs misérables mechtas, n’ont d’autre alternative que de s’engager dans l’un ou l’autre des corps constitués, avec une préférence prononcée pour l’armée. Une tradition bien ancrée, ici, en raison de la présence dans cette institution d’un grand nombre d’officiers supérieurs issus de la région, selon lui. Et d’ajouter que les autres, ceux qui ne veulent ou ne peuvent pas trop s’éloigner des leurs, s’adonnent, dès qu’ils sont en âge de le faire, au trabendo avec, notamment, les habitants de la ville tunisienne de Sakiet Sidi Youcef, située à une dizaine de kilomètres, avec lesquels ils entretiennent des liens solides de voisinage ou de parenté. “La plupart des jeunes de Sidi Fredj ont un niveau scolaire appréciable, sans toutefois avoir, pour la plupart, des qualifications professionnelles dans des métiers, dans le bâtiment ou les travaux publics par exemple, qui pourraient leur permettre d’intégrer le monde du travail. Ils n’ont, alors, d’autre alternative que de s’adonner à la contrebande en faisant passer vers le pays voisin du carburant et du cheptel et d’en ramener des produits alimentaires manufacturés tels que les pâtes, le concentré de tomate, harissa et des épices, qui sont très appréciés à Souk Ahras et même plus loin”, confie notre instituteur.

Aucun lieu de loisirs pour les jeunes    
Nous ne sommes pas encore imprégnés des lieux, qu’un jeune en jogging et baskets nous aborde à hauteur de la bibliothèque locale.  “Vous êtes ici pour enquêter sur les zones d’ombre, n’est-ce pas ?”, lance-t-il en guise de salut et d’affirmer que Sidi Fredj est pire que ça sans attendre une réponse de notre part. “Ici, c’est l’enfer au sens propre du terme pour la population, pour les jeunes surtout qui en ont marre de compter les jours qui passent en espérant que les choses changent et qu’ils pourront enfin prétendre à un travail, un logement et à fonder une famille. Nous ne demandons rien de plus qu’une vie normale”, résume ce trentenaire, dont nous n’avons pu retenir que le prénom. Très remonté, Tarek, c’est ainsi qu’il s’appelle, déverse sa rancœur sur les élus de la région, sur le maire et son équipe et le chef de daïra de Merahna, en particulier, qui n’auraient rien fait, de son point de vue, pour encourager le développement local et créer des débouchés à leurs administrés. “C’est un bonheur que les jeunes ne se laissent pas aller à des extrêmes, à l’alcool, au kif et aux psychotropes pour vaincre l’ennui et la morosité ambiants. Cela aurait pu être le cas avec l’absence de loisirs, sans stade, ni de salle de sport ou au moins, un foyer pour les occuper été comme hiver dans ce désert. Heureusement que la famille est là pour préserver les valeurs morales”, fait remarquer Tarek, en désignant un groupe d’adolescents adossés à un mur non loin. Toujours aussi critique, il nous apprend que les jeunes passent rarement leurs journées à Sidi Fredj. “Ils s’arrangent pour se rendre avec les moyens du bord, même à pied, quand les conditions climatiques le permettent, à Merahna le chef-lieu de la commune, qui se trouve à 7 km d’ici. Là-bas ils ont beaucoup, beaucoup plus de possibilités de se distraire, ils s’y rencontrent dans des salles de jeux vidéo, des cybercafés ou tout simplement des cafés, qui n’ont rien à voir avec les deux bouis-bouis de leur village”, constate-t-il.      

Approché, le président d’APC, Djamel Houamdia, ne partage pas du tout cet avis. Il assure, quant à lui, que les conditions de vie à Sidi Fredj et dans les hameaux ont changé du tout au tout, depuis 2012. “Il n’y a aucune comparaison possible entre ces époques. Les gens ont tendance à oublier que notre commune a longtemps été considérée comme la plus pauvre d’Algérie, privée de toutes les commodités, sans eau potable ni gaz ni électricité”, rappelle cet élu. Il évoque pour illustrer son propos, ce reportage qui avait été diffusé, dans les années 1990 sur la chaîne nationale et de ces images montrant des citoyens s’approvisionnant en eau depuis une mare infecte et de ces enfants qui parcouraient de longues distances à pied sous la neige et la pluie pour joindre leur école. “Nous étions en plein dans ce qu’on appelle aujourd’hui une zone d’ombre, mais nous nous en sommes sortis grâce à Dieu. Les mechtas les plus éloignées, telles que Aïn Sayada ou encore Koudiat El-Assa à Ouled Abbès par exemple, qui sont situées, l’une et l’autre à environ 17 km de la commune chef-lieu, sont sorties de l’isolement, avec la réalisation de voies d’accès. Les problèmes d’alimentation en eau potable, de branchement aux réseaux d’électricité, de gaz naturel et de transport scolaire sont presque tous résolus”, soutient cet ingénieur en pétrochimie, qui en est à son deuxième mandat à la tête de cette commune. Il sera toutefois moins éloquent lorsque nous aborderons la question fatale de l’emploi. Vraisemblablement, à court d’argument, il parlera plutôt des mini projets qui ont été réalisés par la communauté européenne en association avec l’Angem au profit des femmes rurales de cette localité dans le cadre du programme d’actions pilotes pour le développement agricole et rural en Algérie, PAP-ENPARD. 

Soudainement volubile, l’édile évoquera, tour à tour, l’achat par cette organisation de deux stations de dessalement pour un montant de 6 milliards de centimes, d’un rétro-chargeur, d’une niveleuse, d’une ambulance et de deux bus, en plus du financement d’un programme de plantation de pistachiers et d’oliviers, mais rien sur les perspectives de la commune en matière de création de richesse et d’emploi.

 

Réalisé par :  A. Allia


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