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A la une / Reportage

Déperdition scolaire et le travail des mineurs

Ces enfants privés de rentrée…

La scolarisation n’est pas toujours à la portée de tous les enfants.©D. R.

À moins d’une semaine de la rentrée scolaire 2016-2017, où pas moins de 8 millions d’élèves vont regagner les salles de classe à travers le pays, certaines franges de ces enfants n’auront pas cette chance.

Une catégorie d’enfants, laquelle ne connaîtra pas la joie de retrouver leurs camarades de classe et encore moins parcourir les rayons des papeteries avec leurs parents pour compléter la liste des fournitures scolaires. Pour ces enfants-là, le dimanche 4 septembre (jour de la rentrée) sera une journée ordinaire où ils devront batailler dur pour subsister. En 2016, où sous d’autres cieux, l’enfant est roi et croque la vie à pleines dents, nos enfants, ceux de “l’Algérie profonde”, sont contraints par la force des choses à quitter précocement l’école.
Même si la ministre de l'Éducation nationale, Nouria Benghebrit clame haut et fort que le taux de déperdition scolaire en Algérie est le “plus faible” des régions d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, il n’en demeure pas moins qu’il reste relativement important. En effet et selon Mustapha Khiati, président de la Fondation nationale pour la promotion de la santé et le développement de la recherche (Forem), près de 90 000 enfants quittent les bancs de l’école chaque année. Un chiffre qui fait froid dans le dos. Un autre chiffre, tout aussi inquiétant et émanant de la même source, mentionne que plus de 300 000 enfants mineurs travaillent illégalement.
Il ne faudrait pas se leurrer, quitter prématurément les bancs de l’école conduit “ces enfants maudits” vers des sentiers dangereux où se mêlent délinquance, drogue et exploitation. C’est ce dernier point qu’on retrouve fréquemment dans nos villes. Aussi bien à Alger, Tizi Ouzou, Boumerdès, Annaba, Bouira, ou ailleurs, ces adultes avant l’âge se battent avec courage, ténacité et parfois avec résignation, laquelle est devenue une force pour eux, afin d’être des hommes au sens large du terme.


©D. R.

Le jour où tout a basculé pour Amar
À Bouira et malgré le fait que les responsables de l’inspection du travail minimisent ce phénomène, des enfants, n’ayant même pas atteint l’âge de la puberté, se considèrent comme “fonctionnaires” sans pour autant connaître la signification de ce mot. Dans la ville de Bouira, nombreux sont les enfants qui ont délaissé l’école pour s’adonner à une activité professionnelle, sans pour autant passer par les centres de formation et autres circuits traditionnels pour l’emploi. Amar est l’un d’eux. Âgé de 15, il a été exclu l’année passée, après avoir raté son BEM et avant cela, redoublé à deux reprises sa 4e année moyenne. Il est actuellement apprenti-soudeur dans une casse-auto située à la sortie ouest de Bouira.
Pour son jeune âge, cet adolescent est bien bâti. Les épaules larges, des mains fermes et rugueuses, mais le visage toujours fermé et froid. “Avant d’atterrir ici (casse-auto de Kessouri, ndlr), j’étais un excellent élève et très doué en maths”, a-t-il témoigné, non sans une certaine fierté.
Pour ce gamin à l’allure imposante, “la vie lui a joué un mauvais tour et les profs l’ont enfoncé”. “Avant de redoubler ma 4e, il y a eu la mort de mon père suite à un cancer des poumons. Je l’aimais plus que tout au monde”, nous a-t-il confié. Et d’enchaîner : “Certes, j’étais un élève turbulent, mais j’adorais étudier, c’est la mort de mon père qui m’a brisé.” Questionné sur la signification de sa phrase “les profs m’ont enfoncé”, Amar haussera les épaules, avant de s’emporter. “Il ne me manquait qu’un seul point pour avoir mon BEM et les enseignants du collège Ibn-Khaldoun (ville de Bouira, ndlr) où j’étais scolarisé, m’ont saboté. Je ne leur pardonnerai jamais !”, s’est-il exclamé avec rage. Pourquoi alors ne pas passer par la formation professionnelle ?
À cette interrogation, notre interlocuteur répondra sèchement. “J’en ai assez des profs et puis mon employeur est assez gentil et prévenant avec moi”, a-t-il précisé, tout en assurant que l’atmosphère de la rentrée lui manqué malgré tout.

“L’argent, c’est tout ce qui compte dans cette vie !”
Madjid, Ismaïl et Ali, âgés respectivement âgés de 10, 13 et 14 ans, sont également des exemples d’une enfance gâchée par les aléas de la vie et surtout par certains prédateurs, qui n’hésitent pas à les assigner à des tâches ingrates.
Ces trois mouflets travaillent au marché couvert de la ville de Lakhdaria (ouest de Bouira).
Ali, le “chef de bande”, du fait de son âge avancé par rapport à ses trois compères, se définit comme un “homme” au sens premier du terme, à savoir travailler pour nourrir sa famille. “J’ai abandonné l’école quand j’ai échoué à la sixième (5e, ndlr). Ce ne sont pas les livres qui vont nous remplir l’estomac !”, dira-t-il d’un ton sec. “Je gagne 1 000 DA par semaine, et quand je travaille bien, mon patron me donne des tomates et des pommes de terre à ramener à la maison”, a-t-il précisé, non sans une certaine fierté. Ismaïl, un gamin longiligne et au regard vivace, lui emboîtera le pas, en assenant ce qu’il considère comme une vérité absolue, mais qui fait froid dans le dos venant d’un mioche : “L’argent, c’est tout ce qui compte dans cette vie ! Je transporte des cageots de fruits et légumes et cela me rapporte de quoi acheter du pain et du lait pour ma mère et mes deux sœurs.” Un raisonnement cartésien, digne d’un chef de famille, mais très inquiétant, sortant de la bouche d’un enfant. Le petit Madjid, quant à lui, reste peu loquace, voire assez méfiant.
Il préfère s’occuper et charger des cagettes de pommes de terre pesant deux fois son poids.

“J'aurais aimé continuer l'école, mais c’est el-mektoub…”
Interrogés sur les motifs les ayant propulsés dans la vie active, malgré leur jeune âge, chacun d’eux a ses propres raisons. Pour Ali, c’est le décès tragique de son père dans un accident de train. Pour Ismaïl, c’est le divorce de ses parents survenu quand il n’avait que 9 ans, et le petit Madjid, c’est pour aider son père. Ali, éprouvant visiblement le désir de s’ouvrir à nous, expliquera avec une certaine émotion que “les études, ça ne fait pas vivre des gens comme nous. Mon père est mort quand je n’avais que 12 ans. Conséquence, j’ai échoué dans mes études, mon oncle paternel nous a jetés à la rue et je suis forcé d’aider ma mère”, a-t-il témoigné. Et d’ajouter : “Seul l'argent de notre travail compte. Qui va aider ma mère à payer notre loyer ? Qui va lui acheter des tamis et les accessoires pour rouler le couscous moyennant finance ? L’institutrice ? Non, c'est moi ! J'aurais aimé continuer l'école et en plus j'étais doué. Mais c'est el-mektoub qui veut ça !”, a-t-il raconté, sans jamais se plaindre. Ismaïl, pour sa part, indiquera que c’est le divorce de ses parents qui l’a conduit à chercher un travail. “Ma mère ne peut subvenir seule à nos besoins, mon père s’est remarié à Oran et il nous a abandonnés”, s’est-il confié. Avant de lâcher une phrase lourde de sens : “Si je ne me sacrifie pas pour ma famille, qui va le faire pour moi ? Et puis, je préfère porter des patates plutôt que d’aller quémander.” À méditer… Madjid, haut comme trois pommes, est encore scolarisé, mais il espère “percer” dans le métier pour suivre les traces de son grand frère, nous dit-il. “Mon frère est commerçant et je compte bien l’aider du mieux que je peux. D’ailleurs, c’est lui qui m’a obtenu ce travail”, fera-t-il remarquer. Ces trois bambins ainsi que le jeune Amar sont loin d’être des exceptions. Des enfants qui devraient encore faire des blagues de potaches dans la cour de récréation, sans se soucier de rien. Au lieu de cela, ils pensent, parlent et travaillent comme des adultes. Dans les cafétérias, les restaurants, les lavages de voitures et à travers les chantiers de la ville, des mineurs sont livrés à eux-mêmes et au despotisme de leurs “patrons”, qui exigent d’eux un travail irréprochable, le tout pour une “paie” de misère.

RAMDANE BOURAHLA


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